Igga. 230 kilom. en aval de Badjibo
à celle du Rhône à Avignon. Il avait d'ailleurs l'aspect et l'importance de ce dernier fleuve, sauf en ce qui concerne la nuance des eaux, qui sont souvent limoneuses dans le Rhône, et la profondeur que je sus plus tard être supérieure à 9 et 10 mètres en face de Badjibo.
L'igname avait fini de cuire, et je ne résistai pas au plaisir de l'arroser de quelques gorgées de la première eau pure * que je rencontrais depuis mon départ de France. — Abul avait son bidon, je le remplis pour en faire goûter au retour à mes camarades.
Nous nous assîmes tous au pied de l'arbre, mangeant et causant, pendant que nos chevaux qui nous avaient portés seize heures depuis le matin se reposaient en prenant un bain.
Vers onze heures, je repris la route du camp.
Une joie immense m'avait envahi. Je me reportais machinalement aux difficultés de ma marche dans le bas Dahomey et aux désespérances des premiers jours, et je me voyais arrivé maintenant au terme de ce programme d'une stupéfiante géométrie qui définissait mon itinéraire par un méridien et un parallèle, qui m'avait fait franchir cinq frontières, traverser quatre peuples de races et d'idiomes différents, et dont, pour trois d'entre eux, j'ignorais même le nom avant mon départ.
J'arrivais sans avoir perdu un homme ni tiré un coup de fusil, complet en munitions, plus que complet en personnel et en vivres, n'ayant perdu au cours de mes quarante-neuf étapes qu'une seule de mes trois cents soixante-quinze charges, un paquet de fer rond de 25 kilogrammes.
J'arrivais juste au point désigné dans mes instructions, à quelques milles au-dessus du neuvième parallèle, et j'avais la chance, à peine escomptée au départ,
1. Saur à Hua, près de Tchaki, nous n'avons jamais bu que de Teau limoneuse.
de trouver ce point disponible, d'apprendre que nos rivaux n'étaient qu'à 250 kilomètres au-dessous de moi.
J'y arrivais en force respectable, disposant d'assez de monde pour y élever des habitations, des retranchements; pour y entreprendre les cultures, la pêche nécessaires à l'alimentation ultérieure du poste ; en relation facile et rapide avec le Dahomé considéré comme une source inépuisable de force militaire, inexpugnable en un mot dans la position que j'allais occuper.
Puisque les bateliers baribas commerçaient jusqu'à Igga, le fleuve était praticable à leurs embarcations, il nous était ouvert en vertu des traités, et par son cours tous mes malades allaient pouvoir être évacués, sinon sans danger, du moins sans fatigue nouvelle, n'ayant plus cinquante pas à faire en dehors d'un bateau pour aller de Badjibo jusqu'à Marseille ou Bordeaux.
Toutes ces idées joyeuses qui foisonnaient dans mon cerveau m'empêchaient de trouver longue la route du retour. Je la trouvais plus courte assurément que mon cheval, qui en avait assez, plus courte qu'Abul, qui, lui, ne pensait à rien du tout sinon qu'étant partis à trois heures du matin, nous étions depuis vingt-trois heures le cul en selle. Aussi dormait-il profondément, n'ouvrant les yeux que quand il perdait l'équilibre. Vers le milieu de la route je m'aperçus que je n'étais plus suivi; il me fallut faire demi-tour, le rechercher, le gourmander, et finalement le mettre à pied en donnant son cheval au guide, afin de les ranimer tous deux en changeant leur mode de locomotion; et enfin, comme ils tombaient tous deux aussi bien à cheval qu'à pied et à pied qu'à cheval, force me fut de les placer devant moi et de les pousser cahin-caha jusqu'à notre camp.
Tout mon personnel y était en rumeur et n'avait en mon absence guère mieux dormi que moi. D'abord tous étaient inquiets de mon sort. Ayant vécu dans cette illusion que Patoko était à une demi-heure du fleuve, et me
sachant parti depuis sept heures, ils devaient croire qu'il m'était arrivé malheur. Puis, à la faveur de cet état d'esprit général, M. Targe, repris d'un retour de fièvre, eut une vision où je lui appîirus à cheval entre l'évèque de Lagos, en habits sacerdotaux, et le gouverneur Ballot, coiffé d'un chapeau à haute forme. Sortant vivement de sa Icmte, il me signala dans les termes qui précèdent à Suleyman et aux la[)lots.
Ceux-ci, incapables de se rendre compte du trouble que subissait sa raison, se lancèrent en forêt où mon lieutenant les suivit, croyant comprendre, ou que je passais à côté du camp sans l'apercevoir, ou que ces nouveaux et singuliers gendarmes m'emmenaient malgré moi.
Ils rentrèrent enfin tous, sans me ramener, bien entendu, et cet insuccès, non moins que leur subite prise d'armes, ma disparition prolongée, avaient achevé d'ahurir les porteurs, si prompts à la panique.
La lune s'était levée et du plus loin que j'aperçus l'arbre du camp et les fumerons qui brûlaient encore au-dessous, je galopai jusqu'à nos trois tentes, criant à mes camarades : t J'ai vu le Niger, il est libre, j'ai bu de son eau, en voilà. » Ils s'étaient éveillés et me questionnaient, puis me mettaient au courant de ce qui s'était passé au camp. De mon côté je trouvai mon dîner qui m'attendait depuis six heures. L'igname du Niger était loin et je dévorai tout ce que Samba m'apportait. Puis, congestionné par ce repas de loup, je m'endormis pour deux heures d'un sommeil réparateur et enchanté.