‹ Dahomé, Niger, TouaregChapitre 40 sur 66 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Arrivée au Nîg-er. — • Création du poste

d'Arenberg:- — Préparatifs pour la navig:ation

sur le fleuve.

Allégresse générale. — Rien qu'à se laisser couler pour rentrer à Paris. — Les travaux. — Construction du poste. — Construction de bateau. — Un charpentier qui réclame une scierie à vapeur. — Faire des planches sans scie, ni scieurs. — Les plantations. — Arrivée de M. de Pas. — Sa vice-royauté de Tchaki. — Reconnaissance sur Géba. — En dérive. — Un agent noir de la Royal Niger C°. — Difficulté de la remonte. — Théorie de la manœuvre de la perche. — • Départ de MM. Targe et de Pas. — Abul envoyé en ambassade à Boussa. — Son retour. — Les rapides. — « Avant partout. »

L'aube nous trouva tous debout ou éveillés, impatients de fournir cette courte et dernière étape. Les malades, qui ne pouvaient songer à monter à cheval, se tenaient gaiement dans leurs hamacs, s'intéressant aux détails du chemin. C'étaient des traces d'animaux beaucoup plus fréquentes, des piquets d'antilope ou de sanglier, des traînées d'hyène ou de panthère. Puis une ligne sombre formée par une haute et dense végétation forestière; à un tournant on distingua même, grâce à une courbe que le Niger formait au loin vers l'amont, quelques éclairs formés par la surface miroitante de ses

eaux. Enfin quand la dernière crête fut franchie, le gai village de Badjibo apparut à son tour et la magnifique rivière qui l'arrose.

A l'instant même toutes les langues se délièrent.

C'était donc vrai! ce prétendu fleuve vers lequel on marchait depuis six semaines, il existait donc? Et quelles eaux puissantes au cœur de la saison sèche? Quel fil invisible avait donc conduit le Blanc qui les amenait à travers tant de pays divers, en face de ce village inconnu, sur ces eaux inconnues? Les Dahoméens, les Kitchiens, auxquels la notion même de fleuve est inconnue, qui ne connaissent que les courants vaseux formés à la suite des orages, échangeaient bruyamment leurs impressions.

Les premiers arrivés au bord sautèrent dans l'eau et se mirent à patauger et à boire sans même quitter leur fardeau, et toute la cohue s'y précipita à son tour, lavant les jambes halées par le souffle brûlant de l'harmattan, écorchées par les épines, s'éclaboussant joyeusement. — Impossible d'empêcher ce désordre si naturel. Les malades se faisaient apporter au bord de l'eau et voulaient en boire, on leur en offrait de pleines calebasses et ils se plongeaient la tête dans cette transparence délicieuse, buvant à longs traits contre toute prudence. Nous avions tous l'instinct que cette débauche était salutaire, et en réalité personne n'en soulTrit.

Mais chez les Français ce qui dominait, c'était cette impression joyeuse que nous étions aux portes de la patrie. Et en elîet ce n'était pas seulement par la pureté de ses eaux que le fleuve nous rappelait la France et le cristal de la Moselle à Epinal, de l'Yonne à Glamecy, c'était sa masse qui nous invitait à nous laisser entraîner sans hfurt ni' fatigue, sur ce chemin en marche, ligne magistrale d'un réseau unique auquel appartenait, bien loin de là. mais pourtant d'un seul

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tenant avec elle, le sympathique ruisseau de la rue du Bac.

Quand toute cette émotion joyeuse fut un peu calmée, j'envoyai Pierre Gaye et Suleyman rechercher dans le bois qui nous touchait du côté du sud des arbres susceptibles d'être débités en planches pour fabriquer un bateau.

Puis Mahmadou, envoyé à l'avance avec une équipe portant le canot Berthon, revenait de Babjibo rapportant des vivres, annonçant la visite du roi pour l'aprèsmidi.

Enfin, les tentes étant dressées, je fixais au lendemain le départ des Kitchiens et des Dahoméens qui voudraient s'en retourner, j'écrivais dépêches et lettres au gouvernement, à ma famille, à mes amis, et à M. de Pas, pour le cas où ma lettre de Cayoman ne lui serait pas parvenue.

Lettre au sous-lieutenant de Pas, résident à Tchaki.

« Mon cher camarade,

< Je vous ai envoyé de Cayoman une lettre qui a pu ne pas vous parvenir : je vous disais de me rejoindre au plus vite.

« Pour vous faciliter votre route, je vous envoie vingt bons porteurs aux ordres d'un tirailleur sénégalais assisté de trois autres tirailleurs.

« Ces hommes voyagent en même temps que cinquantedeux autres porteurs, plus douze femmes qui, sous la conduite du sénégalais Almamy Saramoko, de Chabi, et du chef Badi, sont mis en route et licenciés à la date de ce jour. Je vous prie de veiller à ce que ces malheureux continuent leur route et de me dire, quand le convoi vous sera arrivé, si aucun d'eux n'a disparu comme captif.

ARRIVÉE AU NTOER 215

« Ne passez pas par Cayoman pour venir à Bri(ljil)0, c'est trop long. Le convoi qui va au-devant de vous suit une roule plus courte de trois jours et que vos hommes vous montreront.

« Targe et Doux sont toujours bien faibles. € En hiUe et bien à vous,

« G. TOUTÉE. »

« P. -S. — En suivant de Kitchi à Badjibo l'itinéraire que vos tirailleurs vous montreront, ayez soin de relever vos heures de marche, les noms des villages et des ruisseaux et, si possible, les azimuths du soleil, qui, avec le relevé des heures, nous donneront plus tard vos directions.

Rive droite du Niger, en face de Badjibo, le Ib février 1895.

Le Capitaine d'artillerie breveté, hors cadres, Toutéc, G.-J.^ chef de la mission du moyen Niger, à MoJisieur le Ministre des Colonies, à Paris.

< Monsieur le Ministre,

t Le courrier cjui vous portera cette lettre emporte en même teiii|)S mon téléc^ramme n° 6 par lequel j'ai l'honneur et la joie de vous annoncer mon heureuse arrivée avant-hier, 13 février 1805, sur la rive droite du Ni^er, à rembouchurede la Moursa. en face de Radjibo.

* Ainsi se trouve réalisé de la fagon la plus complote, la plus précise et la plus rapide, le programme de la mission que vous m'avez fait Thonnour de me confier et consistant à relier par des traités le Dnhomé au Niger en suivant le plus près possible le neuvième parallèle (instructions du 17 novembre).

« Les villes considéraljles de Tchaki et de Kitchi, les

bourgs populeux de Papa, de Etchepeté, de Bogho, de Cayoman, ont sollicité et accepté avec joie notre protection et notre drapeau, et les traités que je rapporte sont aussi exempts, n'ai-je pas honte de le dire? de subterfuges de ma part que de surprise de la part de nos nouveaux et volontaires vassaux.

c J'arrive ici en ne laissant derrière moi ni une victime, ni un ennemi, ni un indifférent. J'ai aussi la grande joie de vous annoncer que tous les soldats, blancs et noirs qui m'ont suivi, sont encore vivants. Toutefois, je dois à la vérité de dire aussi que tous les gradés indigènes ont, ou ont eu la fièvre, et que je suis le seul blanc valide. Mes officiers et mon adjudant sont bien malades, je les fais porter en hamac depuis dix jours dans mon convoi. M. Targe et l'adjudant Doux ont été littéralement entre la vie et la mort pendant cinq jours. Dans ces circonstances, j'ai eu souvent la consolation de penser que si un malheur s'était produit, vous auriez pu, du moins, en raison de mes propositions antérieures, donner à ]yjme Targe la dernière satisfaction de faire nommer son mari capitaine, et de lui assurer ainsi une pension de veuve à laquelle les services et le dévouement de son mari lui donnent tous les droits.

« Je me reprends à espérer aujourd'hui qu'ils peuvent, sans nouvel effort, en s'abandonnant au cours du fleuve, être ramenés dans leur patrie. Quant à moi, il me reste encore trop de santé et de vigueur pour que je ne profite pas de mon arrivée ici au mieux de nos intérêts en reconnaissant le Niger en aval et aussi loin que possible en amont, ainsi que vos instructions m'y autorisent.

« J'ai d'ailleurs, en restant ici, pour organiser mon transport par eau, un autre devoir moral à accomplir envers les malheureux qui m'ont suivi comme un père et comme un libérateur. Il faut que j'installe ici tout ce monde, avec des vivres pour attendre la récolte pro-

chaîne. Dès demain, les cases s'élèveront et les semailles se feront. Je termine, monsieur le Ministre, par où j'aurais dû commencer, en vous adressant l'expression de mon éternelle reconnaissance pour les grandes choses que vous m'avez permis d'entreprendre et qui laisseront dans ma vie un inoubliable souvenir.

e En me donnant les moyens de mener à bien une pareille tâche, vous avez comblé les vœux les plus ardents de ma jeunesse et je ne crois pas pouvoir mieux vous en remercier, qu'en consacrant ce qui me reste de force à la cause qui vous est chère, de l'expansion coloniale frani^aise.

« Veuillez agréer, monsieur le Ministre, l'hommage de mon respectueux dévouement. »

Cette correspondance, l'établissement des certificats individuels de paiement pour nos porteurs me demandèrent vinprt-quatre heures et ce n'est que le lendemain 15, à onze heures, que mon convoi put se mettre en marche sur la route du retour.

Dans la journée du 14, je reçus la visite du roi de Badjibo, accompagné des notables.

C'est un homme de race tapa, nommé Asouma, qui est alternativement en froid ou en guerre ouverte avec le roi de Bida, et avec les Baribas de Cayoman.

Il m'apportait deux moutons blancs à long poil, qui n'attendaient qu'un coup de fer pour avoir de la laine. Habitués à ne plus voir que des moutons à poil ras, nous eûmes l'impression de recevoir des mérinos.

Comme Suleyman et le charpentier étaient revenus de leur reconnaissance forestière sans avoir trouvé d'arbres convenables, je demandai à Asouma de m'indiquer dans le voisinage les bois qu'on employait pour faire des pirogues. Il me laissa alors son interprète nommé Brama, sorte de factotum très intelligent qui était destiné à me renseigner.

DAHOMi, KIOER, TOOAREO. '3

Le même soir, il nous facilita la location, moyennant trois pièces d'étoffe par mois, d'une pirogue destinée à faire le va-et-vient entre le village et notre rive. Un marcjié à provisions fut aussitôt installé.

Le 15, après le départ de mon convoi de rapatriés, je me rendis avec deux cents hommes dans une île où Brama nous avait montré deux superbes rocos, sorte de bois rouge qui fait d'excellentes planches.

Nous n'avions pas de cognées convenables pour les abattre et nous avions encore moins de bûcherons. Nous entreprîmes de scier ces arbres avec des scies articulées 1.

Comme ils avaient 70 centimètres de diamètre et que les scies n'avaient qu'un mètre 20 de longueur, ce travail marcha très lentement et demanda une journée entière.

Pendant que le lendemain 16, on ébranchait les cadavres de ces arbres, et qu'on ouvrait dans la brousse un chemin pour les amener au rivage, je faisais débroussailler à l'embouchure de la petite rivière le Doko un emplacement qui me parut favorable au lancement de notre bateau et à l'établissement d'un chantier.

Partout ailleurs en effet, il fallait descendre 5 à 6 mètres de berge à pic pour atteindre l'eau : au contraire, à l'amont de l'embouchure du Do.ko, les alluvions venaient mourir en pente douce : on pouvait y faire rouler sans trop de peine les grosses pièces amenées par eau. Les pirogues y trouvaient un port peu profond, abrité des courants et des coups de vent. De grands arbres permettaient d'y travailler à l'ombre.

Une fois ces divers travaux mis en train, je recherchai l'emplacement le plus convenable pour l'établissement du poste.

Droit en face de Badjibo, sur la première crête bor-

i. Scies de poche faisant partie du petit outillage du soldat en campagne.

(lant la vallée, à environ 500 mètres du llcuve et à 200 mètres du bois, se trouvait une petite éniinence en terrain découvert. Un pli de terrain situé tout auprès «•achait une petite source qui pouvait donner de l'eau, quand on n'avait pas le temps d'aller au fleuve. La route de Cayoman passait à portée de la vue et du fusil.

C'est là que je traçai un rectangle de 100 mètres de long sur 60 de large.

Le poste, qui reçut le nom d'Arenberg, devait être entouré d'un fossé et d'un retranchement surmonté d'une palissade.

.\u milieu de la cour furent tracées deux grandes cases : l'une, pour moi, devait en même temps servir de magasin aux marchandises, vivres et munitions, l'autre était destinée aux officiers.

A gauche, les paillotes des Sénégalais, à droite, celles des Haoussas, derrière, celles des.laptots. Les femmes étaient réparties à droite et à gauche de la porte d'entrée.

Quant aux anciens porteurs, ceux qui n'étaient pas employés au chantier furent divisés en six groupes agricoles, et construisirent leurs cases de chaque côté de l'avenue qui menait de la porte du poste au fleuve.

Cette avenue, dégagée des taillis et broussailles qui gênaient la vue, ombragée par les arbres superbes qui la bordaient, conduisait à un petit embarcadère spécial; bien gazonnée et verdoyante, elle donnait un point de vue agréable sur le Niger et sur Badjibo.

Tous ces travaux furent confiés à l'adjudant Doux dont la santé se remettait peu à peu. Il y employait tous ceux des hommes qui n'avaient pas encore pu recevoir d«' pioches pour cultiver la terre. Nos maisons furent assez vite élevées : elles étaient habitables le 10 mars.

Le reste des aménagements, débroussaillemenls, rigoles pour l'écoulement des eaux, cases bordant l'avenue, achèvement de l'enceinte et du débarcadère, fut terminé le 2i mars.

Du côté de la batellerie et des charpentiers nous rencontrions de plus sérieuses difficultés. L'un de mes charpentiers noirs, Pierre Gaye, avait été réellement employé à la fabrication des chalands de Saint-Louis» Il savait tailler dans une branche d'arbre une courbe, une étrave, un étambot, il était donc capable d'établir la membrure de son bateau. Mais quand il s'agit d'avoir des planches, il me déclara tout net que certainement il savait en faire, — à condition d'avoir une scierie à va-peur!

Je le laissai donc à son travail de membrure.

Les autres Sénégalais, laptots entêtés, se déclarèrent réfractaires à tout travail de charpente.

Restaient les Dahoméens, qui n'ayant jamais vu ni planches, ni charpente, ni charpentiers, ni scieurs de long , n'apportaient dans cette industrie naissante aucune idée préconçue. C'est à eux que je résolus d'avoir recours.

Je disposais, pour toute scie de long, de six scies de poche articulées. Destinées à l'abatage de petits arbres, ces scies présentaient un chemin énorme, nécessaire au passage des têtes de rivets des articulations. On usait le bois plutôt qu'on ne le sciait.

Pour aller au plus pressé, on mit en batterie les billes du plus petit équarrissage et après avoir tracé sur l'écorce les lignes à suivre, deux Dahoméens s'efforcèrent en tirant en va-et-vient sur une scie, de suivre ces lignes. Malheureusement une scie qui est simplement tirée à la main prend en s'appuyant sur le fond du sillon qu'elle trace la forme d'une courbe de chaînette très prononcée. Les mailles en passant successivement sur le bois épousent cette courbe, et pour l'épouser font jouer les articulations. Or ce jeu répété pendant des journées entières avait pour effet de cisailler les axes des rivets et je vis rapidement venir le moment où toutes mes scies se rompraient à chaque instant. J'installai aussitôt un petit atelier pour les réparer, et je me

mis en mesure de monter une de nos scies sur un cadre de scie de long.

Après avoir confectionne avec Pierre Gave un cadre rectangulaire qui était un modèle de grossièreté, je parvins à tendre une scie articulée au milieu de ce cadre en fixant les deux manches des extrémités dans des billots de bois dur entourés d'une plaque de boîte de sardines et traversés par des boulons. Ces boulons qui traversaient les deux petits côtés du cadre servaient au réglage de la tension.

Mais cet instrument, qui nous avait coûté tant de peine à établir, était encore bien plus difficile à manier. D'abord il avait un poids énorme et je ne pouvais pas le manœuvrer une heure sans être courbaturé; puis la scie articulée, outre qu'elle avait beaucoup de chemin, n'avait pas assez de largeur de lame pour rester sur son plat : elle ployait comme une paille au fond de l'entaille qu elle creusait, et tournait son tranchant dans toutes les directions, sauf la bonne. 11 fallait corriger ces déviations en forçant sur le cadre, et le scieur d'en haut contrariant le scieur d'en bas, on rompait la scie souvent, on se rompait les bras constamment. Il aurait fallu pour tirer parti d'un tel outil, des ouvriers consommés. Or c'était moi qui donnais la leçon de sciage de long à tout le chantier et j'aurais déjà été bien embarrassé, même avec une bonne scie.

Pourtant après deux jours d'efforts, en m'employant avec Abul, tantôt dessus, tantôt dessous, nous étions parvenus à scier une cinquantaine de centimètres à peu près droit.

Quand Abul eut été mis au courant, je le remplaçai par un hamacaire de Ouida nommé Tao. A eux deux, ils donnèrent leçon à un troisième, et cet apprentissage faisant boule de neige, j'eus ii la fin six équipes de scieurs de long qui, sous la direction du sergent Koléry, parvinrent à débiter chacune jusqu'à trois planches par jour.

M. Targe, qui s'était guéri petit à petit, était venu m'aider dans cette besogne, avait fabriqué à son tour des scies et surveillé la mise en chantier des pièces de bois. Cette manœuvre de force était une cause d'accidents fréquents et demandait plus d'intelligence que nos noirs ne pouvaient en apporter à ce travail.

Pour les travaux de culture, il ne fut pas procédé par entreprise d'ensemble. D'abord la saison sèche, qui battait alors son plein, ne permettait pas de faire des semailles en février, puis nous manquions d'outils, du moins d'outils au maniement desquels les noirs fussent habitués.

Le forgeron de Badjibo se mit à m'en fabriquer, et dans le courant de mars, il arriva à me livrer en moyenne deux pioches emmanchées chaque jour, ce qui suffît amplement aux travaux courants. D'ailleurs ce forgeron me fabriquait en même temps des clous pour mes bateaux et sa production atteignait vraiment tout le rendement qu'on pouvait attendre de sa petite industrie.

Avant les grandes semailles qui étaient celles du mil et du maïs, je fis faire des plantations de patates douces tout le long des berges du fleuve. Cette culture est extraordinairement hâtive et productive, surtout quand on dispose d'un terrain très profond et qu'on peut arroser : c'était notre cas. Un nommé Semeto, que nous avions amené des environs d'Allada, mais qui était de race tapa et avait été emmené tout jeune en captivité par les Dahoméens, était le chef de nos cultures.

Il est toujours indispensable en effet de se renseigner sur les cultures en usage dans le pays où on arrive, sous peine de faire des efforts improductifs. Semeto, qui avait vécu autrefois à Badjibo même, entra immédiatement en rapports avec ses anciens compatriotes, qui le traitaient en frère, lui vendaient à bon compte toutes les semences appropriées au sol et le remettaient au courant de toutes les particularités du climat et du terrain en ce qui concerne la culture.

AliniVÉE AU NIGER 223

D'ailleurs Seraeto était un des noirs les plus intelligents et les plus sérieux que nous eussions; très vigoureux, il avait assez d'énergie pour obtenir du travail des autres sans les brutaliser.

Constructions, batellerie et cultures étaient en train et je commençais à désirer voir arriver M. de Pas, dont je n'avais pas de nouvelles depuis un mois, lorscju'un matin, le .3 mars, le caporal Agouté, que j'avais laissé à Tciiaki, arriva vers sept heures et demie, devançant le détachement de mon lieutenant.

Une heure après, nous voyions ce dernier apparaître lui-même sur la crête en face de celle où nous bâtissions le poste. Il marchait très droit, et à une bonne allure, s'appuyant seulement sur un bùton de pèlerin, et du plus loin que je le vis, je constatai ainsi que sa santé s'était rétablie.

Si on se rappelle dans quel état je l'avais laissé le 2 février, on comprendra que j'aie pu pousser, en l'apercevant ainsi, un soupir de satisfaction.

Derrière lui, au milieu des bustes noirs de ses porteurs, je distinguais encore un casque et un veston blancs : Scdira était donc aussi vivant, vivant et marchant, cest-à-dire bien portant.

Amener Sedira vivant au Niger, je n'avais jamais osé l'espérer. Et pourtant, le pauvre garçon, il était loin d'être au bout de ses peines et devait en voir bien d'autres.

Dès que M. de Pas eut répondu aux questions dont il était assailli de tous côtés, je me fis mettre au courant de la situation qu'il avait laissée à Tchaki.

Après la mort d'Ajani, survenue le 10 février, l'autorité de notre résident n'avait cessé de grandir en raison de la flivision des partis. M. de Pas était resté le maître de la situation, grâce à son influence sur Bagui.

Malheureusement les lettres que de Tchaki j'avais éciites à M. Ballot, ne lui étant pas parvenues à Niki,

avaient été retournées à Tchaki et remises à M. de Pas. Ce fonctionnement de notre correspondance, se manifestant par le retour d'une lettre dont « le destinataire est parti sans adresse », témoignait assez du bon vouloir des Baribas de Gobo, mais apprenait aussi à mon lieutenant que l'autorité de Porto-Novo n'avait pas connaissance de la situation avantageuse et intéressante où il se trouvait.

Je résolus immédiatemont d'envoyer par eau M. de Pas au Dahomé. Depuis mon arrivée au bord du fleuve, je cherchais aussi un moyen d'évacuer M. Targe sans trop de danger pour lui. Il était encore trop faible et sujet à des crises trop fréquentes pour qu'il fût possible de le laisser aller tout seul au fil de l'eau pendant les cinq ou six jours qui paraissaient nécessaires pour atteindre un port fréquenté par des bateaux à vapeur.

M. de Pas était mieux remis que lui, et bien qu'il eût encore, de temps en temps, des accès graves, il eût fallu beaucoup de malchance pour que les deux officiers fussent malades en même temps ; en tous les cas cette malchance était de celles qu'on pouvait risquer, étant donné qu'aucun de nous ne voyageait pour sa santé.

Mais je n'étais pas fixé sur les facilités ou les dangers de la navigation en aval de Badjibo.

Le fait qu'un bateau à vapeur fût venu il y a sept ans en amont de notre poste prouvait assez que la navigation y était possible. Le fait que cette tentative ne s'était pas renouvelée tendait à prouver qu'on l'avait tenue pour dangereuse, et en outre, je ne savais pas dans quelle saison avait eu lieu cette expérience, ni si celle où nous étions permettrait de la recommencer.

Je voyais journellement des barques conduites par des Baribas, et chargées à couler, descendre ou remonter le fleuve, elles allaient jusqu'à des dépôts où arrivaient les navires à vapeur. Mais l'expérience que j'avais faite sur la lagune de Porto-Novo de la navigation

en pirogue m'avait édifié. Aux soulTrances que j'avais endurées pendant deux heures, je jugeai impossible de soumettre pendant plusieurs jours des officiers anémiés et malades à pareille torture. Ilfallait donc jumeler deux pirogues de manière à supprimer les oscillations transversales, et permettre ainsi un peu d'ombre et de repos, un peu de cuisine aussi, sur cet appareil flottant. Mais les pirogues jumelées sont loin de naviguer aussi bien dans les endroits dangereux, loin d'être aussi bonnes marinières que les pirogues des Baribas, et si l'on rencontrait des rapides dangereux vers l'aval, un pareil esquit pouvait chavirer.

Enfin j'avais le vif désir de faire personnellement la reconnaissance du fleuve jusqu'au premier établissement qui me signalerait la présence ou l'influence des Anglais.

On m'annonçait qu'à Géba, une journée en aval de Badjibo, il existait un dépôt de marchandises européennes tenu par un noir qui parlait anglais. C'était pour y aller et en revenir l'afi'aire de cinq jours. Pendant ce temps-là les travaux amorcés pourraient se poursuivre et même s'achever : M. de Pas et Sedira ayant porté à quatre le nombre des blancs présents à Arenberg, il eût fallu un concours effroyable de circonstances pour que la maladie les atteignît tous à la fois et que le commandement du poste tombât à vau-l'eau en cinq jours.

Je demandai donc à Brama de me servir de pilote et le 5 mars, nous partîmes à dix heures du matin dans la pirogue du roi de Badjibo, que j'avais pourvue duh double bordage et armée d'avirons.

Après six heures de navigation agréable, coupée d'arrêts fréquents dans les nombreux villages à hauteur desquels nous passions, nous arrivâmes en pleine nuit à Géba, ayant relevé l'embouchure de la Moltchc à une demi-heure au sud d'Arenberg.

Nous n'avions rencontré aucun rapide; un esquif quel-

conque, même gouvernant mal, ne courait donc aucun danger du fait des courants.

La nuit se passa sans autre incident qu'une scène ridicule résultant de l'inexpérience de mes nautoniers, qui avaient amarré ma pirogue dans le sable. Le courant aidant et aussi quelque clapotis causé par le vent, la pirogue dans laquelle je dormais avec un laptot partit en dérive. Le courant était vif et nous eûmes bientôt quitté la rive et le campement. Les laptots qui dormaient sur la rive, s'éveillèrent presque aussitôt et se mirent à courir le long du bord en nous hélant. Mais la pirogue avait de l'avance et Géba étant dans une île, mes Sénégalais furent obligés de s'arrêter quand ils furent arrivés à l'extrémité inférieure ; je fus donc réveillé par des bruits de voix déjà lointaines qui appelaient: € Amadi Camara! Amadi Gamara! »

Ledit Amadi Camara (le laptot qui était avec moi) dormait comme une bûche. Ouvrant les yeux et voyant que nous étions en pleine eau, je me précipite sur lui, et étant parvenu à le réveiller, je lui mets l'aviron à la main.

La pirogue était un peu lourde pour être ainsi nagée à contre-courant par deux rameurs seulement et il nous fallut plus de trois quarts d'heure pour rejoindre l'île, où le reste de mon détachement, mis aux abois par cet incident, nous aida à reprendre notre place.

On pourrait croire que cette aventure rendit nos gens plus prudents, mais ce serait confondre un noir avec un blanc, et au cours de notre grand voyage vers l'amont, nous eûmes ainsi trois départs en dérive en pleine nuit, et malheureusement l'un d'eux entraîna la perte d'une pirogue contenant le revolver et la cantine d'Abul, et dans sa cantine tous nos papiers relatifs aux détachements de porteurs, tous les registres de renseignements fournis par les mdigènes dont Abul avait la tenue et la garde.

Le lendemain, dès l'aube, je vis à quelques mètres du rivage un bâtiment dont Tallure marquait l'intervention de lart européen. Des tas de bois étaient empilés sur la rive avec une certaine symétrie, comme si un mauvais géomètre avait voulu en préparer le métrage; enlin s'il n'y avait pas là une factorerie dans le sens qu'on attribue à ce mot à la côte, où il est synonyme délablissement important, il est certain que cette bâtisse, ces marchandises, annonçaient la présence d'un noir plus civilisé que les indigènes du cru.

J'envoyai aussitôt Abul prendre langue et il revint au bout de deux heures très bien documenté.

Le noir qui tenait le dépôt était un nommé Wilhem, natif d'Al)eokouta.

Il faisait échange de marchandises, anglaises pour la plupart, contre du riz, du beurre de carité, du caoutchouc, de la gomme et des moutons.

Un petit vapeur venait toutes les trois semaines de Lokodja ou de Igga : Wilhem lui faisait préparer sa provision de bois de chauffe.

Il avait pour correspondant un nommé Nicholson, Anglais établi à Igga, qui était lui-même sous les ordres d'un nommé Watts en résidence à Lokodja.

Je ne désirais rien savoir de plus : toutefois je dis à Abul de faire marché pour une certaine quantité de provisions, atin de me rendre compte du changement apporté dans la valeur des choses par cette demi-pénétration européenne. Les prix et les objets d'échange étaient les mêmes qu'à Badjibo et à Kitchi.

Nous armions l'embarcation pour pousser, lorsque une femme qui nous avait vendu du riz accourut à nous et nous demanda tout en larmes de lui rendre son sac. Wilhem l'avait menacée, paraît-il, pour être entrée en commerce avec nous.

Il faut noter encore une fois ce trait qui prouve combien nous nous faisons d'illusions sur le libre exercice

de la loi de l'offre et de la demande en pays noir. Tandis que nous avons tendance à considérer le boycottage et la mise à l'index comme le dernier mot de nos luttes industrielles et commerciales, on trouve au contraire que ces procédés sont ceux de la plus noire barbarie — ou de la barbarie noire, comme on voudra. Tous les noirs admettent très bien qu'on leur dise : Tu achèteras à un tel et non à tel autre, à telprix et non plus cher ni meilleur marché, tu travailleras pour Emile à tel prix et tu ne feras rien pour Pierre, quelque paye qu'il te propose. De sorte que, comme je l'ai dit à propos de la démoralisation de la côte, c'est le libre jeu de l'offre et de la demande qui constitue ici le progrès le plus subit, le plus incompris, le plus effrayant qu'on puisse concevoir. Restées lettre morte pour des cerveaux qui n'en soupçonnent pas le fonctionnement, les lois de la concurrence, brutalement importées dans tout leur appareil moderne, n'arrivent qu'à fausser la valeur des choses et à révolutionner d'une manière particulièrement immorale les rapports sociaux en soumettant les fortunes à un bouleversement continu.

Notre retour s'effectua d'une manière assez pénible. Tandis que la descente s'exécute mollement, sans autre souci pour le chef que la relève de sa route et le soin de se tenir au milieu du courant, la remonte d'un fleuve rapide comme le Niger exige des efforts de tous les instants. Il faut, pour éviter le courant, naviguer près des berges, et comme elles sont boisées, les branches qui surplombent détruisent ou renversent tout ce qu'on peut mettre dans l'embarcation, soit pour s'abriter, soit pour faire un peu de cuisine. La petite installation rudimentaire que je m'étais faite pour la descente fut donc détruite en une heure.

De plus mes laptots avaient une profonde inexpérience du maniement de la perche : habitués aux eaux tranquilles du Sénégal, dont les rives plus ou moins

sableuses se prêtent en général au halage à la cordclle, ils étaiont déroutés par l'impétuosité du courant et par l'impossibilité de circuler le long de la berge. Aussi partions-nous fréquemment en dérive. Lorsque nous avancions, nous étions devancés par des Baribas, qui manœuvrant à deux des embarcations plus spacieuses que la nôtre (nous étions dix), marchaient cinq à six fois plus vite que nous.

En dehors de l'ennui que j'eus, de mettre trois jours et demi pour revenir de Géba à Arenberg, cette constatation fûcheuse me remplit d'anxiété pour la remonte en amont d'Arenberg.

Si la simple vivacité du courant, dépourvu pourtant (le toutes chutes et de tous rapides dangereux, nous réduisait à la vitesse de 800 mètres à l'heure, je ne pouvais compter fournir une longue course vers l'amont.

L'exemple des Baribas qui, avec cinq fois moins de personnel, réalisaient des vitesses quintuples, me détermina à avoir recours à leur expérience.

Rencontrant un groupe de six de leurs embarcations conduit par un vieux chef, sorte de Triton noir à barbe blanche, j'entrai en conversation avec eux et obtins du vieux Triton qu'il attendrait mon retour à Arenberg et donnerait sur sa flottille passage à Abul jusqu'à Boussa.

En même temps je cherchais à me rendre compte de la manière dont ils manœuvraient leurs embarcations.

Le problème marinier qu'ils résolvent avec tant de succès est celui-ci : étant donné un fleuve à courant rapide, le remonter à la perche, bien que la profondeur d'eau soit plus grande que la longueur de la perche.

Voici la solution. Les deux équipes d'avant et d'arrière poussent avec la perche en prenant appui sur la paroi verticale de la berge. Chaque équipe pousse donc vers l'amont et vers le large. Il en résulte que si les deux équipes ne concertaient pas leurs efforts d'une manière spéciale l'embarcation gagnerait le large, les

perches perdraient la rive, et comme elles n'atteignent pas le fond, le bateau, dépourvu de tout moyen d'appui, partirait en dérive.

Le principe consiste en ce que si les deux pousseurs, celui d'avant et celui d'arrière, poussent tous deux en amont et au large, celui d'arrière pousse toujours plus au large que ne le fait son partenaire d'avant. L'axe du bateau prend donc, à la fin de la poussée du pousseur d'arrière une direction Varriére au large et si les deux efforts ont pu lui donner une vitesse supérieure au courant, il gagnera vers l'amont tout en se dirigeant vers la berge, contre laquelle un nouvel effort va pouvoir s'exercer.

On comprend que cette corrélation entre les efforts des pousseurs d'avant et de ceux d'arrière demande une entente et un doigté remarquables.

Il me fallut, après m'en être rendu compte, donner cette leçon à tous les laptots, un à un, pour arriver à leur faire comprendre ce mécanisme de marche, et il me fallut plus d'un mois de pratique de chaque jour, à raison de' douze heures par jour, pour obtenir avec quatre saracolets la même vitesse qu'avec deux baribas. Pourtant, grâce à la discipline qui s'établissait peu à peu et à l'amour-prope de mes laptots, je finis par obtenir d'eux des efforts appropriés et énergiques et à la fin du deuxième mois, mon embarcation marchait plus vite qu'aucune de celles des Baribas.

J'arrivai à Arenberg vers deux heures du soir le 9. Je savais la navigation libre de tous rapides jusqu'à la mer, il n'y avait plus qu'à prévenir mes deux officiers de faire leurs préparatifs.

Tous deux furent absolument désolés : M. de Pas, qui était encore vigoureux, était tenté par la remonte des rapides de Boussa qu'il soupçonnait devoir être émouvante, et quant à M. Targe , depuis que ses accès de fièvre lui laissaient quelque répit, il oubliait

volontiers qu'il cHait malade deux jours sur (juatre.

A l'un, je fis valoir la raison d'État, devant laquelle il s'inclina tout de suite, à l'autre je ne pouvais opposer que sa santé : ce n'était pas assez pour un homme qui en avait déjà fait le sacrifice et il lui fallut tout son respect de la discipline pour se résigner.

Le lendemain je m'employai au jumelage de deux petites pirogues que j'avais pu acheter et à la construction dune paillote sur cerceaux qui coiffait les deux embarcations, et donnait à l'abri de mes deux compagnons l'aspect d'une roulotte de saltimbanque. L'aprèsmidi, il fallut faire les paquets, choisir ce qui devait être emporté, ce qui devait rester. Les carnets d'itinéraire furent recopiés, ainsi que les résultats des observations astronomiques. M. Targe en emporta un exemplaire, je gardai l'autre. Tous les clichés photographiques déjà tirés, les éléments de collection scientifique, des vivres pour vingt jours, un bagage très restreint pour les deux voyageurs suffirent à remplir les deux petites embarcations.

Avec les deux blancs s'embarquaient deux laptots armés de mousquetons à tir rapide, ce qui portait à quatre les fusils dont ils allaient disposer.

Un rameur supplémentaire, un cuisinier, le nommé Ousso déjà connu •, et une femme que j'avais ramenée de Géba pour leur servir d'interprète complétaient à sept ce petit détachement.

La nuit se passa en rédaction de dépèches, de lettres au ministre, à la famille, aux amis, etc., en observations relatives à une éclipse totale de lune qui avait précis('ment lieu. Ces observations étaient le seul moyen simple que nous eussions de vérifier la marche de nos montres depuis la côte '.

1. Ousso, que j'avais laissé à Abomé, nous avait rejoints à Fauri.

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