Disons pour les non iniUcs que la longitude d'un fieu par
Bien que des nuages malencontreux soient venus nous gêner pour l'observation de certaines des phases de l'éclipsé, il en resta assez de visibles pour nous renseigner sur l'état de nos chronomètres.
Cette nuit, la première que nous ayons passée dans nos vastes demeures du poste d'Arenberg, fut aussi une nuit d'adieux pour nos deux camarades.
Le lendemain 11, à dix heures du matin, ils s'embarquaient à notre petit embarcadère du chantier.
Outre toutes nos lettres privées, M. Targe emportait une lettre d'instructions personnelles, une lettre de présentation pour le commandant de VArdent^ qui était supposé devoir se trouver en rivière au-dessous d'Abo, et une lettre pour le ministre des colonies.
Voici cette dernière.
Arenberg, rive droite du Niger, en face de Badjibo,
le H mars 1893.
« Monsieur le Ministre,
€ Depuis que j'ai eu l'honneur de vous écrire, le 15 du mois dernier, j'ai continué, comme je vous l'ai annoncé, de poursuivre l'exécution du programme que vous m'aviez tracé, le 16 novembre, en tenant compte des circonstances exceptionnellement favorables dans lesquelles je me trouvais à mon arrivée sur le Niger.
rapport à Paris est donnée par la différence des heures de ce lieu et de Paris au même moment, qu'il faut donc posséder toujours un chronomètre donnant l'heure de Paris. Pour s'assurer qu'il n'a pas varié, depuis le départ, ou plutôt pour mesurer de combien il a varié, il suffit de noter le moment précis où commence un phénomène astronomique signalé par l'Annuaire du Bureau des longitudes. Si, par exemple, l'Annuaire porte que ce phénomène commence à 10", 20', on en conclut au moment où on l'aperçoit qu'il est juste lO"", 20' à Paris, et si la montre qu'on a à la main marque 10" 20' 22", on en conclut qu'elle a avancé de 22 secondes depuis 66 jours, ou de 3 dixièmes de seconde par jour.
€ J'ai donc entrepris la reconnaissance du fleuve et de ses affluents en aval et en amont de mon point d'arrivée.
€ Pour la reconnaissance de l'aval, je me suis proposé : 1° de déterminer exactement le point où s'arrête rinfluence directe de la Royal Niger C°; 2° de déterminer le cours du fleuve et de ses affluents de droite entre ce point et Badjibo.
« J'ai donc descendu le fleuve en pirogue, lentement, jusqu'à Géba, village situé dans une île à 36 kilomètres environ au-dessous de Badjibo. C'est dans ce village, le sixième à partir d'ici, que j'ai trouvé le premier noir, se disant agent de la C'^ Royale du Niger. C'est un nommé William ou Wilhem, né à Abéokouta. Il est immédiatement entré en hostilité avec nous, multipliant les démarches auprès des autorités du pays pour me faire défendre d'acheter des vivres, en refusant, d'ailleurs, à mon interprète, et menaçant ceux des noirs qui m'en avaient vendu, au point que quelques-uns de ces malheureux sont venus me prier de leur rendre leurs denrées.
« Toutes ces manœuvres ont d'ailleurs eu lieu dans la coulisse, car je ne l'ai point vu. Voulant n'avoir aucun rapport avec des agents de cette nature, je suis resté dans ma pirogue et ayant constaté ce que je voulais voir, j'ai remonté le fleuve jusqu'ici, ce qui m'a demandé trois jours.
< Badjibo est donc, comme je le pressentais en me dirigeant vers ce point, le premier village important qui soit encore en dehors de l'influence anglaise. C'est pourquoi je me suis elTorcé de persuader à tous, depuis mon arrivée, par mes paroles et par mes actes, que notre installation ici est définitive.
c J'y ai acheté du terrain sur un rayon de trois mille mètres autour de mon pavillon. Pendant mes courses sur le fleuve et sur la Moursa. i'ai laissé ici mon escorte
et ceux de mes anciens porteurs, femmes ou esclaves, qui se sont installés autour de ma tente. J'ai fait construire des habitations spacieuses et relativement confortables, entourées de moyens de défense qui mettent leurs habitants à l'abri des pillards et même de détachements importants. J'ai acheté des instruments de culture et des semences, ainsi que des vivres pour permettre aux braves gens qui ont eu foi en moi d'attendre en paix mon retour jusqu'à la récolte prochaine.
<r Le site est riant, dans une situation défensive très convenable; le terrain, d'une admirable fertilité, n'a été abandonné par les habitants de Badjibo, qu'à la suite d'invasions répétées des Dahoméens et des Baribas. Nos maisons sont construites sur une éminence assez saine où nos malades se remettent lentement.
« J'ai donné à notre installation ici le nom d'Arenberg, me rappelant l'insistance avec laquelle le président du Groupe colonial me demandait d'atteindre le Niger audessous de Boussa.
a Quant au cours du fleuve, il a été très inexactement rapporté sur les cartes que nous possédons. M. le lieutenant Targe vous en communiquera le relevé exact que j'en ai fait en attendant le travail plus complet qui sera fait à mon retour.
« De mon exploration vers l'amont, j'augure assez bien. J'ai, dès maintenant, la certitude de trouver absolument vérifiées les conclusions que je vous soumettais au mois de juillet dernier, tendant à la non-existence, vers Boussa, de chutes ou de rapides infranchissables! « Atm de n'être pas à la merci des indigènes en ce qui concerne mes moyens de transport, j'ai dû me préoccuper, dès mon arrivée ici, de construire et d'aménager des embarcations. Tout ce travail a été forcément lent en raison de la rareté des arbres donnant du bois de constructicn, de l'inhabileté incroyable des ouvriers et
ARRIVIÎE AU NIGER 235
de l'absence d'oulils, de scies notamment. Après quel- '' ques jours de recherches et d'apprentissage, le travail a pourtant été mis en train et j'espère mener à bonne fin toul ce que j'ai entrepris. M. Targe et M. de Pas descendront tout ù l'heure le Niger dans la première emljarration qui sortira de notre chantier.
« J'ai en elTet pris la résolution de faire partir immédiatement M. de Pas, que javais rappelé de Tcliaki. Les circonstances dans lesquelles je l'y avais laissé lui faisaient dans la principauté une situation exceptionnelle. La moit du roi Ajani est venue faire de lui l'arbitre des partis qui se disputaient le pouvoir. Voyant revenir les lettres que j'avais adressées par Niki à M. le Gouverneur du Dahomé, M. de Pas a pensé que le Gouverneur ne lui enverrait pas de successeur dans les limites de temps que j'avais assignées à son séjour. Il s'est, conformément à mes ordres, mis en route pour me rejoindre.
« J'estime (ju'il importe de faire connaître au Gouverneur du Dahomé ou au fonctionnaire qui le remplace à Porto-Novo, la situation assez compliquée, mais favorable à nos intérêts, oii se trouve la principauté de Tchaki. et j'envoie M. de Pas à la côte par le moyen le [)lus rapide dont nous disposions, qui est la descente du neuve. Il accompagnera M. Targe, dont la santé fort ébranlée, comme je vous le disais dans ma lettre du 15 février, s'est assez rétablie pour lui permettre de su{)porter ce dangereux et pénible voyage. M. Targe rapporte en France les résultats déjà acquis de la mission. Après les premiers rapports que je vous ai adressés au sujet de cet officier, il est à peine besoin d'ajouter que ce retour ne dissimule ni aucune disgrâce de ma part, ni aucun découragement de la sienne. -M. Targe est désolé de ne pas continuer avec moi la remonte du fleuve vers le nord, et je regrette vivement de mon côté d'être obligé de me séparer d'un ami et d'un collaborateur si précieux. Mais il a été trop
malade et il est encore trop faible pour que je puisse le laisser venir avec moi dans une partie de mon voyage qui me paraît devoir être assez pénible. Je puis d'autant moins accepter de sa part ce nouveau sacrifice, que l'objectif assigné à ma mission par vos instructions se trouvant atteint, c'est presque une nouvelle expédition que j'entreprends et, dans ces conditions, je me reprocherais de l'emmener alors que sa force de résistance est presque anéantie. Si loin que je sois, quand il arrivera en France, vous pouvez compter, monsieur le Ministre, que l'accueil que vous lui ferez à son retour sera, de toutes les faveurs dont vous pouvez disposer pour moi, celle qui m'ira le plus au cœur. « Veuillez agréer, etc. »
Abul était parti le 10 pour Boussa, emmenant avec lui quatre laptots pris parmi les plus intelligents et les plus susceptibles d'acquérir sur la navigation dans le fleuve des connaissances profitables.
. En attendant son retour les travaux de batellerie tuYent poussés avec vigueur.
Déjà, pendant mon voyage à Géba, nous avions assez de planches pour que M. Targe eût pu faire confectionner l'étambot. Deux jours plus tard, les courbes étaient mises en place et réglées au moyen de voliges qui donnaient la silhouette des flancs du bateau. Dès le soir les planches de fond étaient posées.
En même temps je prenais possession de deux grandes pirogues que j'avais achetées.
Je m'en servis presque aussitôt pour faire en pirogues jumelées une reconnaissance de la Moursa (Moltche). Ce fut d'ailleurs l'affaire d'une dizaine d'heures.
Il ne faut pas en effet pour aller du chantier du Doko à l'embouchure de la grande rivière plus de trente minutes de navigation à la descente, et une fois que nous fûmes engagés dans le lit de la Moltche, nous
n'cûm.erf pas à marcher plus d'une heure pour arriver au bout, c'est-à-dire pour rencontrer des hauts-fonds complètement à sec sur lesquels la végétation la plus intense s'était développée.
Au retour, nous constatons de nouveau que notre personnel est incapable, en quelque nombre qu'on l'emploie, de remonter à l'aviron le courant du Nitrer.
Pendant trois quarts d'heure où chacun souque de son mieux, nous restons sans avancer ni reculer, présentant le nez de l'embarcation dans tout le profil de la rivière et cherchant en vain un filet d'eau moins rapide que les autres qui nous permette de gagner vers l'amont. Partout nous sommes repoussés.
Nous nous résignons h atterrir. On remontera le long de la rive en s'aidant des branches.
A sept heures du soir tout le monde est exténué. Nous atterrissons rive gauche. Sulcyman va passer la nuit sur la berge avec les laptots; Doux et moi nous nous mettons en route par terre et, après maint détour pour éviter les marigots, nous arrivons à dix heures et demie à Badjibo. Le village était en rumeur, averti par les nôtres du retard inattendu qu'éprouvait notre retour, A onze heures nous étions à Arenberg, j'envoyais à Suleyman quelques hommes de renfort avec des cordages et des bambous.
Vers dix heures du matin, tout le monde était de retour; mais quelle leçon pour l'équipage et pour moi!
Tout en maintenant l'emploi des avirons comme ressource passagère, j'étais résolu à tout agencer pour faciliter l'emploi de la perche.
En même temps que l'instruction spéciale sur le maniement des bambous était donnée aux laptots dans les conditions que j'ai dites, je faisais garnir l'embarcation d'un cours de planches de manière à permettre aux percheurs de circuler sur les deux bords.
Le 23 mars, Abul revint de Boussa, enchanté de son
entrevue avec le roi. Ce dernier était lui-même très satisfait de mes cadeaux et exprimait le plus vif désir de me voir venir chez lui. Il m'envoyait un récadère. spécial, le nommé Chabi, douanier à Liaba, avec un interprète, Nasamou, quantité de provisions, dont huit moutons blancs. Plusieurs de ces cadeaux étaient faits soit au nom du fils du roi, soit au nom de la reine.
Mais ce qui valait mieux encore que tous ces cadeaux et que les invitations les plus empressées, c'étaient quatre grandes barques, montées par seize bateliers consommés.
Les quatre laptots que j'avais envoyés en reconnaissance fluviale avec Abul ne tarissaient pas sur l'intrépidité de ces Baribas, sur leur profonde connaissance du fleuve. Sans eux il serait impossible, disaient-ils, de s'engager dans les rapides, car les vagues y sont plus hautes que dans le golfe de Gascogne, et on ne sait pas comment ils s'y prennent pour que leurs barques ne soient pas englouties d'un seul coup.
Enfin le 25 mars à midi, quarantejours après notre arrivée à Arenberg, notre grande embarcation était prête et chargée de trois tonnes de matériel.
La veille au soir, j'avais réuni dans un grand dîner Asouma et les principaux du village de Badjibo avec les envoyés du roi de Boussa.
J'avais remis à Asouma nos trois chevaux, vingt ballots d'étoffe et dix caisses de pacotille, soit environ une valeur marchande de 8000 francs, qui avec les 1500 francs déjà reçus par lui portaient à 9500 francs le total de mes cadeaux : il s'engageait en échange à assurer la nourriture du poste jusqu'à la récolte. Celle-ci s'annonçait comme devant commencer par les patates douces vers le 10 mai.
Une fois embarqués au chantier du Doko, nous montâmes jusqu'à la hauteur de Badjibo, où je débarquai pour faire mes adieux.
Plus de cinquante personnes de rang sérieux étaient
venues le matin à Arenberg pour nous l'aire leurs souhaits, je passai donc à mon tour chez elles. Bien que la curiosité eût attiré tout le monde dehors, et que je n'eusse guère qu'à serrer la main à un rang de notables, cette cérémonie nous retint près d'une heure. Chacun tenait en elTet h m'apporter un petit présent de bon voyage, qui un pot de miel, qui un poulet, qui des dîufs, qui des dattes (rares dans le pays), qui une pagaye. Il fallait remercier et reconnaître chaque gracieuseté par un petit discours et un souvenir personnel, comme une pipe, un couteau, un miroir, un chapelet, un collier, etc. La petite caisse où j'avais disposé mes échantillons pour les échanges journaliers me permit de satisfaire tous ces braves gens. A une heure un quart, remonté dans mon embarcation, je les saluais une dernière roi<. et commandais : « Avant partout ^ »
1. Joyeusement répété par l'équipage, puis par les assistants, ce signal de départ devait se renouveler dans la suite à chaque manœuvre un peu pénible ou dangereuse, si bien qu'il finissait par me faire donner l'un des trois noms de baptême sous lesquels je suis connu le loni; de mon itinéraire. — De la côte à Arcnbcri,'. je m'appellt" en elTet, suivant le nom dont se servaient mes lirailletns en me parlant: «Capitaine», et de Boussa au désert je suis • Mandan », parce que je n'ai plus avec moi que des marins, et que dans la marine, tout individu qui commande s'appelle commandant — ce n'est plus un ui'ade, c'est un parlicipr — ; enfin d'.Vrenberg à Boussa, où une foule considérable assiste à nos manœuvres, anxieuse pendant nos préparatifs, imjiaficnte d'enlendre le signal du départ, ce signal, répété i>ar nos gens, me fait appeler Avonpalou. b'adjudant Doux restera jusqu'à la fin le Kikeré Bô (petit blanc).