‹ Dahomé, Niger, TouaregChapitre 42 sur 66 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Navig^ation sur le Nigcer. — Les rapides de Boussa.

Préparatifs. — Les pirogues du roi de Boussa. — Un serpent vert chargé de rechercher les balles au fond des blessures. — Constitution du poste. — Exécution de la navigation de Badjibo à Boussa. — Passage des rapides. — Ruptures d'amarres. — Un vieux Bariba instructeur de batellerie. — Belle conduite du personnel. — Propositions pour l'avancement. — Situation politique. — Légende qu'ont su élablir les Anglais. — Le noir Joseph, ministre de la Reine à Bida. — Le noir Byron-Macaulay, ministre dans le royaume de Boussa. — Il nous vole du sucre. — Rencontre du lieutenant de Karnap. — Nous le croyons étranglé par un os de poulet.

Je viens de relire la rédaction des notes que j'avais prises sur cette partie de mon voyage et je la trouve inadmissible.

Jusqu'ici, en effet, j'avais avec moi un personnel nombreux, les difficultés que nous rencontrions n'avaient rien d'extraordinaire et se résumaient toujours en trois phrases : il fait chaud, il fait malsain, les noirs sont défiants et inconstants.

Bien qu'obligé d'employer à chaque instant la première personne, et de répéter à tout propos ce moi haïssable, j'ai l'excuse de parler souvent en spectateur.

Dorénavant, je marche presque seul, au milieu de

difficultés jusqu'ici insurmontées. Courants violents et contraires pendant plusieurs centaines de kilomètres, chutes elTrayantes au retour, peuplades guerrières et hostiles, naufrages, combats se succèdent sans interruption et, pour les raconter dans le même détail et sous la même forme que j'ai employée jusqu'ici, il m'a fallu me mettre constamment en scène, non plus comme spectateur, mais comme acteur, acteur de premier plan et souvent acteur unique. Dans ces conditions, ce mode de narration est devenu intolérable et j'ai dû y renoncer.

Pour y suppléer, j'ai demandé l'autorisation de lire au lecteur la correspondance que j'ai envoyée pendant cette période au département des colonies. Grâce aux formes tutélaires de la rédaction officielle, la personnalité du correspondant, encore qu'elle reste trop apparente, s'y tient dans des limites presque convenables. Si le pittoresque en souffre*, si l'intérêt dramatique manque, c'est que les affaires de l'État ne sont point affaire de théâtre : on doit rechercher pour lui ce qui est utile et non ce qui séduit les yeux, et quant à l'intérêt dramatique, c'est le propre d'un officier de ne jamais l'exciter. Il a reçu des ordres, il les exécute; quelque danger que cette exécution présente, elle ne donne matière à aucune hésitation, à aucun de ces combats intérieurs constitutifs du drame. Il peut être audacieux, habile, heureux, ou bien téméraire, maladroit, malheureux, il peut avec honneur être mort, battu ou vainqueur, il lui est défendu d'être jamais hésitant, car aucune considération ne peut faire dévier la règle de conduite qui lui est imposée.

Il est pourtant des moments où l'âme humaine a

1. J'ai essayé, d'ailleurs de corriger ce défaut en ajoutant, en petit texte, quelques notes relatant des faits qui, trop [)eu importants pour retenir l'attention du Gouvernement, peuvent néanmoins intéresser le lecteur.

besoin d'être soutenue par l'influence pathétique, il faudra qu'il les discerne pour réchauffer par la passion qui l'anime les cœurs incertains de ceux qu'il commande. Mais ces moments-là sont souvent aussi ceux de la défaillance, et qui sait si ce n'est pas à la propre faiblesse du chef qu'elle est due! Qu'il prenne garde do provoquer la panique, sous préte^rte de combattre l'hésitation.

Nous n'avons pas eu, grâce à Dieu, l'occasion de passer de tels moments.

Si la froideur de convention domine dans les pages qui vont suivre et peut produire à certains une impression pénible, il en est d'autres, plus habitués an style officiel, qui leur trouveront au contraire une allu!- ^ singulièrement relâchée et trop libre pour un en; ifcaine écrivant à un ministre. Je dirai à ceux-là pour m'e::cus€r que, depuis Boussa jusqu'à mon retour à la côte, c'està-dire pendant plus de cent jours, j'ai été tellement affaibli par la maladie que je n'ai jamais été sûr d'avoir vingt-quatre heures devant moi et alors cette liberté quasi testamentaire leur paraîtra peut-être moins choquante.

Il faudrait d'ailleurs une singulière ignorance des sentiments de tout voyageur pour croire que Tirrévérence ait pu trouver place dans mon esprit. Quiconque a seulement mis le pied pendant huit jours hors de nos frontières connaît l'attendrissement patriotique que provoque le souvenir du pays. Qu'on s'imagine l'isolement incomparable dans lequel nous nous trouvions, et l'on se rendra compte que, dans ces conditions, l'attachement au sol natal atteint son paroxysme d'intensité. Vue à cette distance et de cette hauteur, la patrie apparaît comme un Paradis enchanté, ceux qui la représentent ou la gouvernent, quels qu'ils soient, comme des demidieux. Si la communauté des préoccupations patriotiques rapproche les distances et provoque certaines libertés d'expression, il n'y faut voir que l'excès de la confiance et non l'irrespect d'un insoumis sûr de l'impunité.

Paris, le 19 septembre 1805.

« Monsieur le Ministre,

€ J'ai l'honneur de vous adresser ci-joint, comme vous avez bien voulu me le demander, copie des deux lettres que je vous ai adressées de Yaouri et qui ont été remises au purser du vapeur anglais le Borna.

« En faisant celte copie, j'ai eu le regret de relever sur le brouillon que j'ai conservé un grand nombre d'incorrections de rédaction. Je suis absolument certain d'en avoir supprimé la plupart dans le texte net que j'ai mis à la poste, mais je n'ai pas cru pouvoir prendre aujourd'hui la même liberté. Je suis donc obligé de faire respectueusement appel à votre indulgence, que me vaudra sans doute l état d'épuisement physique et intellectuel oîi m'avait laissé ma fièvre de Boussa.

« Je dois aussi des excuses à votre Administration pour l'étonnemenl que j'ai témoigné devant le commandant de la station navale du Sénégal, lorsque je réintégrai à son bord les marins qu'il m'avait prêtés. Ceux-ci que j'avais prévenus depuis quatre mois des bien modestes propositions dont ils étaient l'objet, furent péniblement surpris, et moi aussi, d'entendre M. le commandant de Sinssay me demander où nous étions allés et si j'étais content d'eux. C'est seulement par vous, monsieur le Ministre, que j'ai appris hier qu'aucune de mes lettres ou propositions ne vous était parvenue.

« La seule récompense que j'aie pu donner moi-même à ces braves gens a été de les signaler à M. le lieutenant de vaisseau Hourst qui parcourra en descendant une partie de ce que nous avons remonté. Ils lui rendront ainsi des services précieux à divers titres, par leur entraînement, leur aptitude à la navigation spéciale du fleuve, et leur connaissance des lieux.

t Veuillez agréer, etc. »

L'original des deux lettres ci-après recopiées a été adressé par courrier, partant de Yaouri à destination de Badjibo-Arenberg, le 26 avril 1895, et retrouvé dans ce poste par moi, le 13 juillet, remis enfin directement entre les mains du purser ou commissaire-agent des postes du bateau anglais le Borna de la Compagnie British and W. African, 28 juillet.

Devant Yaouri, le 25 avril 1895.

« Monsieur le Ministre,

Opérations de la mission. — « J'ai l'honneur de vous adresser ci-après les détails relatifs à l'exécution de notre voyage de Badjibo-Arenberg jusqu'à Boussa, ainsi que les propositions relatives au personnel de la mission, détails et propositions que la maladie m'a empêché de vous adresser de Boussa.

Dès mon arrivée au Niger, ma première préoccupation fut de me procurer des embarcations. Je constatai tout de suite, sans surprise, d'ailleurs, que le pays n'en possédait aucune susceptible de porter tout mon personnel et le matériel nécessaire pour un voyage de quatre mois au moins. La pauvreté de la région en pirogues de grande dimension est signalée par les frères Lander*, qui, après avoir essayé trois mois durant d'en acheter pour descendre la côte, finirent par en voler une. Il m'en fallait six et dans le délai d'un mois.

« Je pouvais espérer en acquérir une ou deux sur place, mais pas davantage. Il fallait donc, ou en envoyer chercher, ou en fabriquer. J'eus recours aux trois moyens.

tt Dès le lendemain de mon arrivée, je faisais rechercher les bois susceptibles de fournir des planches de batellerie; puis j'organisais un chantier de charpentiers et de scieurs de long à l'embouchure du ruisseau le Doko. Je faisais en même temps rechercher des pirogues

1. Ils durent donner leurs deux chevaux, soit environ 1600 francs, pour la location d'une pirogue de Boussa à Ouro (40 k.).

dans le pays. Au bout de quinze jours, j'avais découvert les deux plus belles à quinze lieues à la ronde. Il ne fallait plus que les acheter ou les louer, ce qui allait me demander trois semaines.

c Les places où j'aurais pu en envoyer chercher étaient Boussa et Bida. Bida m'avait été représenté comme le centre de la puissance anglaise pour la partie N.-O. des possessions de la Compagnie du Niger. Je ne pouvais donc pas y aller. Je résolus de m'adresser au roi de Boussa. Je lui envoyai mon interprète avec de beaux et gros cadeaux, en lui faisant dire que je lui en apporterais d'autres encore, s'il m'envoyait chercher par de grandes pirogues, susceptibles de monter au moins jusqu'à Saye.

< Le 22 mars, l'interprète revenait avec quatre grandes pirogues d'une construction toute spéciale, et qui fera l'objet d'un rapport particulier. J'avais, de mon côté, acheté * trois pirogues et, après les avoir sciées, jume-

1. L'une de ces pirogues ne me coûta pas cher. Cette acquisition vaut qu'on la raconte par le menu :

J'avais loué, le 16 février, à raison de trois pièces d'étoffe par mois, une assez belle pirogue à un habitant de Badjibo. Cette embarcation servait au va-et-vient continuel que nous étions obligés d'établir entre les deux rives pour les opérations de notre marché journalier.

Le lendemain du jour où j'avais fait partir MM. Targe et de Pas, j'appris en me réveillant que la pirogue avait été enlevée pendant la nuit.

Après une enquête qui dura toute la matinée, j'acquis la certitude que c'était le propriétaire de l'embarcation qui était venu la reprendre. Apprenant que j'avais démoli deux vieilles pirou'ui'S pour les utiliser â la construction de mon bateau, il avait «Il peur que je fisse subir le même sort à la sienne et était venu la chercher pendant la nuit.

A une heure je traversai l'eau, arrivai chez Asouma et lui demandai de faire comparaître mon voleur. Celui-ci se présenta bientôt et autour de lui toute la population.

J'expliquai alors que j'avais encore droit à l'usage de la pirogue pendant quatre ioura. que j'avais payé ma locatioo

lées, bordées de planches et pourvues d'agrès de propulsion, j'avais un bateau de 13 mètres de long, de 2 m. 30 de large au fond, de 2 m. 70 à fleur d'eau, pesant 2000 kilos, dans lequel je plaçais vingt-huit personnes et trois tonnes de matériel.

« Une petite pirogue servait de mouche pour nous éclairer.

« Les charpentiers continuaient la construction d'un

d'avance et que j'entendais rentrer immédiatement en possession de mon bien.

Bien entendu personne ne trouva que j'avais tort. L'homme s'expliqua : il avait eu besoin de sa pirogue pour envoyer chercher du bois à Géba et il avait cru que pendant la nuit, comme je ne m'en servais pas, il pouvait l'utiUser. Il comptait bien que sa pirogue serait revenue avant le matin : il ne savait quel accident pouvait la retenir ainsi, il était surpris — et désolé. — Génuflexions, poussière sur la tête, etc.

J'étais parfaitement fixé sur la valeur de cette défaite. Gomme je venais de faire le voyage de Géba, il n'était pas facile de me faire croire qu'une pirogue pouvait aller y chercher du bois et en revenir en une seule nuit.

D'un geste, j'indiquai à mon homme le bateau qui m'avait amené, il s'y blottit comme un chien battu, pendant que je disais à Asouma : « Arrange-toi pour retrouver la pirogue; tant qu'elle ne sera pas revenue, je garderai Tabo (c'était le nom de mon loueur). » Tous s'inclinaient devant cette prise de gage qui leur paraissait la logique même : ils n'en étaient pas moins atterrés.

L'instant d'après, je poussais vers la rive droite et, à deux heures, Tabo était incarcéré. Ce mot rend très improprement le sort qui lui fut fait, car dans ce bienheureux pays nous ne connaissions ni murs, ni portes, ni clefs; et par conséquent pas de prison. Mais les bourrelets de sa conscience, la terreur qui étreignait le malheureux bourgeois de Badjibo, me garantissaient contre toute évasion plus sûrement que ne l'eussent fait les verrous d'une oubliette dans un château féodal.

A peine avions-nous quitté le rivage, qu'Asouma envoyait des coureurs dans la direction du sud pour rattraper la pirogue et l'a ramener. En môme temps un certain nombre d'habitants du village, émus du sort cruel, quoique mérité, de Tabo, faisaient sortir de leurs cachettes les embarcations qu'ils possédaient. Toute cette flottille me fut amenée par Asouma qui me tint,

chaland susceptible de ramener à la côte tout le personnel qui ne partait pas avec moi vers le nurd.

€ Le 2o, à midi, après avoir passé la matinée en manœuvres et essais de toute sorte, nous passions devant Badjibo où le roi et toute la population venaient nous souhaiter bon voyage, nous apporter des cadeaux et voir notre bateau.

« J'emmenais avec moi l'adjudant Doux, le deuxième

après mainte génuflexion, un long discours se résumant ainsi :

- Voilà autant de pirogues que tu peux en désirer. Prends-les et rends-nous Tabo. — Non ! J'ai droit à la pirogue .le Tabo, c'est elle que je veux. »

Ils se retirèrent déconfits et bien inquiets sur le sort réservé à leur compatriote.

]4ais, vers huit heures, Asouma revint encore : « La pirogue a été rejointe par mes coureurs. Elle sera ici demain matin. — Tant mieux. — Alors tu nous rends Tabo? — Non, quand la jiintgue sera là. — C'est que tu ne sais pas combien Tabo est malade, il ne peut pas rester attaché toute la nuit à cause de sa blessure. — Mais il n'est pas attaché. Quelle blessure a-t-il donc?

— 11 a reçu un coup de fusil il y a dix ans en se battant avec les Fillanis et depuis ce temps-là il a tout un côté du corps pourri. — Sois tranquille, Tabo mange comme moi, il est couché comme moi, sa seule punition sera de passer la nuit sans savoir que sa pirogue est retrouvée. ■

Le lendemain à cinq heures du matin, on m'annonçait que la pirogue était revenue à sa place habituelle.

Je fis venir Tabo et lui demandai à voir sa blessure. Il releva son boubou et sa chemisette. Asouma n'avait rien exagéré, le pauvre diable avait tout le côté gauche bien endommagé. Il avait dû recevoir le coup de feu au moment où, fuyant l'ennemi, il lui tournait le dos, tête baissée, le corps courbé en avant. Le projectile entré dans la hanche avait filé entre la peau et les côtes et, éclassant celles-ci. s'était logé sous l'aisselle.

La blessure, malproprement faite ou tenue, avait diVveloppé sdus la peau toute une infection qui avait la dimension d'une grande assiette : un peu de liquide épais bavait par rorifice d'entrée qui était resté entr'ouvert depuis dix ans.

Je me mis en devoir de le panser, fis préparer plusieurs litres (I V Hi l'heniquée et dis à Diailéba d'en remplir tout d'abord un li'i i iii-iir.

Fendant qu'il faisait ces préiviralirs à l'écart, je lavais moi-

maître Suleyman, le caporal Ben Sédira, dix-sept laptots, sept Dahoméens, deux interprètes, plus cinq tirailleurs et un caporal sénégalais, qui devaient redescendre sur Arenberg, après avoir surveillé le transbordement de nos bagages dans certaines parties du trajet où j'étais prévenu qu'il s'imposerait.

« Les quatre pirogues du roi de Boussa étaient manœuvrées chacune par quatre Baribas, et portaient

même tout le pourtour de la blessure, je la débarrassais de tous les linges infectés qui la recouvraient, et après quelques recherches, je trouvais sous la peau la place où le projectile et d'autres corps étrangers s'étaient arrêtés.

Pour faire ce pansement, je m'étais assis sur une petite caisse et Tabo se tenait debout entre mes jambes. Il ne bougeait pas, endurant très Sagement les soins, d'ailleurs nullement douloureux, que je lui donnais. 11 tournait seulement fréquemment la tête du côté de Diadéba et je n'y faisais guère attention, sachant que celui-ci était toujours un objet de curiosité — ou d'horreur — de la part des autres noirs.

Quand mon infirmier eut rempli son instrument, il s'approcha de moi et me donna le bout du tuyau pour me permetttre de l'introduire sous la peau et procéder au lavage intérieur.

Voulant m'assurer du bon fonctionnement de l'appareil et nettoyer un peu le tube, je fis alors partir un jet qui parvint à deux ou trois mètres devant Tabo.

A ce moment, je sentis les jambes de mon blessé s'agiter convulsivement comme s'il avait voulu fuir, et, brusquement évanoui, il me tomba dessus.

Quelques instants après, il avait repris ses sens, mais ses traits exprimaient une telle épouvante que, prenant pitié de lui, je lui fis bander les yeux.

Persuadé que c'était là le prélude de sa fin prochaine. Tinfortuné s'abandonna sans résistance à ses bourreaux.

Tout nous réussit à souhait : à peine était-il passé deux litres d'eau phéniquée dans la poche que formait sa peau sur ses côtes, que l'on sentait se détacher des fragments d'os, d'autres corps étrangers et le projectile lui-même. Le tout sortait sans peine par l'orifice inférieur préalablement agrandi.

J'achevai de le nettoyer, et après l'avoir bandé de linge propre, je lui fis découvrir les yeux et lâcher les mains.

Son premier soin fut de porter ses mains à son côté et après

en outre le récadère envoyé au-devant de moi par le roi, son interprète, quatre ou cinq femmes et tout l'attirail dont les noirs s'embarrassent pour voyager.

« Je laissais à Arenbcrg une centaine de porteurs originaires du Dahomé et des autres pays que nous avions traversés, douze femmes, dix-sept soldats commandés par le sergent Koléry et les deux charpentiers.

« J'obéissais ainsi à la partie de vos instructions qui me prescrivait de faire acte d'occupation, aussi près que possible du Niger (9® degré). De plus, je manquais

s'être assuré qu'il était miraculeusement débarrassé, de tomber à genoux devant moi.

J'achevai de hii faire perdre la raison en lui annonçant que sa pirogue étant revenue, il était libre.

11 partit bientôt après emportant à la main le projectile qu'il avait dans le corps depuis di.x ans.

A huit heures, tout le village arrivait : Asouma marchait en tête, suivi de porteurs chargés de cadeaux.

Quand il m'eut remercié de ma générosité et de l'immense service que j'avais rendu à Tabo, je lui demandai comment il se faisait qu'un homme raisonnable comme l'était son compatriote pouvait avoir eu peur de moi au point d'en tomber en faiblesse. - Ce n'est pas de toi qu'il a eu peur : mais de ton petit serpent vert! — Serpent vert? — Oui, il n'avait pas trop peur d'abord parce que Diadéba lui tenait la queue et que tu lui tenais la tôte, mais quand il a vu que le serpent se mettait en colère et crachait son venin à plus de deux pas en l'air, il s'est trouvé mal. — Et depuis? — Ah! après, quand il a senti que le petit serpent allait dans son corps pour lui retirer sa balle, il a bien vu qu'il faisait tout ce que tu voulais... »

Trois jours après, j'envoyai à Tabo mes trois pièces d'étoiïe pour la location de sa pirogue pendant le mois suivant : il me les rapporta disant que sa pirogue était à mon service pour l'éternité.

. C'est le seul noir qui m'ait rendu un cadeau en témoignage de reconnaissance. 11 est vrai qu'il y avait de (. loi! Et puis, un 6i>nime qui nourrit des serpents verts et les dresse, à l'instar d'un furet, à pénétrer dans le corps de ses semblables pour en retirer ce qui lui plaît, est assurément un homme qui mérite considération et dévouement. Ni l'un niTautre ne devaient jamais me faire défaut à Badjibo.

de blancs pour diriger le rapatriement des tirailleurs. Ceux-ci, livrés à eux-mêmes, auraient certainement abusé de la timidité des populations établies sur leur chemin. Ils auraient, sans doute, vendu tout ou partie des porteurs qu'on leur aurait confiés et rendu pour longtemps difficile notre passage dans une région où nous sommes aujourd'hui comme chez nous.

< Je ne savais pas dailleurs si nous pourrions aller audessus de Boussa, ni même jusqu'à Boussa, nous pouvions revenir après un échec, avec des bateaux brisés, sans vivres ni munitions, et je ne sais point encore si ce n'est pas là le sort qui nous attend. Il fallait donc, en prévision d'un retour malheureux, organiser à Arenberg un dépôt de vivres et de munitions et le faire garder.

« J'espère, d'ailleurs, qu'à mon retour à Arenberg, soit d'ici six semaines ou deux mois environ, le courrier que j'ai envoyé à Porto-Novo sera revenu, et me fera connaître si le gouvernement désire ou non le maintien d'un poste français à Badjibo.

« Si, contre mon attente, cette réponse était négative, je laisserais à Arenberg l'adjudant Doux pour diriger le rapatriement des Sénégalais, qui pourrait se faire, dans ces conditions, sans les inconvénients signalés plus haut. Resteraient à plaindre les esclaves de Tchaki, Kitchi, Boho, Cayoman, qui sont venus chez nous, comptant y trouver un refuge assuré, mais leur sort sera la conséquence de la période de transition où nous vivons, en ce qui concerne l'esclavage, ne pouvant ni le réprimer, ni le reconnaître.

« Ils ont d'ailleurs commencé à ensemencer les environs d' Arenberg et l'aspect du mais et des patates, à mon départ, promettait de les mettre, eux et ceux qui voudront venir les retrouver, à l'abri du besoin pendant un an au moins.

« Pour l'exécution de la marche, j'eus beaucoup de peine à soumettre les Baribas à l'observation d'un ordre

normal. Ils étaient chez eux, avaient des amis partout! Tout le pays était en liesse à l'occasion de notre arrivée, ils tenaient ;i festoyer ici plutôt qu'ailleurs, jui^eant que leur tâche était remplie, quand ils avaient rendu le soir leurs charges à l'emplacement assigné, sans accident ni avarie. De fait, il n'est résulté de leur indépendance d'humeur nurun inconvénient.

« Habituellement, une de leurs pirogues marchait en tète, indiquant le chemin. Elle était accompagnée ou précédée par notre mouche, de laquelle un laptot pouvait nous crier, en saracolet, les indications qu'il recueillait. Puis venait notre grosse embarcation dans laquelle je me trouvais avec l'adjudant Doux et les laptots: enfin derrière, et à des distances variables avec leur esprit de disci[)line et l'état où les libations de la nuit avaient laissé leurs cerveaux, les Baribas du roi de Boussa avec les trois autres pirogues.

« Dans les passages de rapides, tout le monde se réunissait pour s'ontr'aider.

€ Il y a trois passages particulièrement difficiles, ceux de Ouro, de Palachi, de Garafiri. Celui de Ouro est le plus court et le plus rapide. Celui de Patachi est le plus étendu, il pourrait au besoin être remonté à la vapeur.

« Les renseignements de détail sur les hauteurs de cliute, sur les directions dangereuses, sont consignés dans mes carnets topographiques et je n'ai ni assez de confiance dans mon courrier pour vous les envoyer, ni le temps nécessaire pour en faire une deuxième expédition. Les hauteurs de chute ont d'ailleurs besoin d'être roirigées au retour, lorsque l'eau aura baissé. Au mois <1 avril, le fleuve subit encore l'etTet de la crue partie en août dernier de Bamakou, et les marches d'escalier qui constituent les chutes ont au-dessus d'elles 3 mètres d'eau de plus qu'en juillet. A ce moment, bien des ra|)ides d'aujourd'hui seront devenus des chutes.

« Quoi qu'il en soit, j'estime qu'on descendrait à Ouro

de 20 mètres en 800 mètres, à Patachi, de 25 mètres en 3 kilomètres, et à Garifiri de 25 mètres en deux sections de 2 kilomètres.

« A Ouro et à Patachi, nous avons déchargé tous nos bagages, que des porteurs ont transportés jusqu'au bief supérieur; à Garafiri, nous en avons gardé une grande partie dans nos embarcations. Ces transports par terre se sont faits avec assez de désordre, parce que les habitants du pays, tous sujets du roi de Boussa, qui s'y employaient avec beaucoup de zèle, apportaient à ce travail leur humeur fantasque et indépendante. Le simulacre de surveillance que je faisais exercer sur eux par les tirailleurs sénégalais leur portant ombrage, je finis par le faire cesser tout à fait. Mes deux cents charges passèrent ainsi et à trois reprises différentes par les mains de trois cents personnes. En arrivant à Boussa, je fis tout vérifier, il ne manquait pas une aiguille; rien, que les vingt-sept boîtes de sucre volées par Byron-Macaulay *.

< Le travail nécessaire pour remonter les embarcations offrait plus de difficultés. Les cataractes de Boussa présentent dans les bras principaux un tableau si effrayant que l'on comprend que les voyageurs qui les ont aperçues de la rive les considèrent comme un obstacle absolu à toute navigation. Fort heureusement pour nous, les roches qui divisent le fleuve produisent de petits bras latéraux dans lesquels le rapprochement des rives diminue l'impétuosité du courant, et permet de s'aider de la cordelle. Grâce à l'assistance des habitants du pays, qui s'y sont tous employés avec une intelligence et une ardeur sans égales, nous avons pu franchir les rapides de Ouro en un jour, et chacun des deux autres en deux jours.

1. Voir la deuxième lettre écrite à la même date. (Situation politique.)

< On commençait par rechercher, droit dans l'axe du passage, un rocher émergeant ou à fleur d'eau, situé assez près en amont, pour que les hommes chargés de hiilcv sur la cordelle pussent s'y accrocher.

« Deux équipes latérales placées à terre tiraient l'arrière du bateau à droite ou à gauche, pour le placer ou le maintenir dans la direction désirée.

c Sur le bateau, nous étions dix-sept, dont douze laptots et Suleyman, mais ce nombre s'augmentait souvent de plusieurs Baribas venus pour nous aider ou de haleurs tombés à l'eau, puis repêchés.

« La population tout entière se tenait sur la rive.

< Le personnel concourant aux manœuvres parlait trois lan£!:ues, sénégalais, nago, bariba; j'étais donc obligé, avant tout mouvement, d'expliquer en français et de faire traduire dans ces trois langues ce que je voulais faire. Les Baribas répondaient généralement que c'était impossible. Puis, après une longue discussion, on faisait quelques fétiches dans l'eau, et l'on partait.

« Au pied de chaque rapide et sur un parcours d'environ iiO mètres, on trouve des vagues produites par la rencontre du courant rapide avec l'eau relativement paisible du bief inférieur. Ces vagues ont 50 centimètres à 1 mètre de haut. Bien qu'il paraisse paradoxal d'essayer d'y naviguer avec un bateau ayant moins de 30 centimètres au-dessus de l'eau, on y parvient pourtant assez facilement, par des déplacements du cliargement ayant pour but de surélever la partie de l'embarcation qui reçoit le choc des vagues. Les laptots devinrent rapideuient familiers avec cette manœuvre qui consistait à courir de l'avant à l'arrière ou inversement ou à se jeter d'un bord à l'autre.

« Lorsque, dans la région des vagues, le courant devenait trop fort pour continuer le travail à la perche, la manœuvre aux amarres commençait, avec le personnel disposé comme je l'ai indiqué tout à l'heure, et

DAUOMÉ, XIOKR, TOUAREQ. 15

nous nous mettions à gravir la pente. C'était le moment difficile : il ne me restait plus en arrivant à Ouro que cent mètres du bon câble que j'avais apporté de France. C'était tout à fait insuffisant, et les cordes du pays n'avaient pas la force nécessaire.

a Les dangers qui se présentent au cours de cette partie de la manœuvre sont, en effet, de trois sortes : 1° l'amarre, lancée vers un point d'appui, se trouve trop courte pour l'atteindre, soit qu'on ait mal apprécié la distance, soit que le courant empêche de tendre suffisamment la corde; 2'^ la violence du courant entraîne l'embarcation malgré les efforts des haleurs, peu solides sur leur point d'appui ; 3° l'amarre se rompt. Dans ces trois cas, on part en dérive.

« Ces trois sortes d'accidents se sont produits. Nous avons eu cinq ruptures d'amarres, et une quinzaine de fois cette amarre a quitté ou manqué son point d'appui.

€ Il semble, au premier abord, qu'un tel accident doive inévitablement amener un désastre, mais un examen préalable des berges rocheuses du fleuve permettait d'y trouver certaines anfractuosités produisant des baies à l'abri du courant. C'est dans une de ces baies, qu'avec beaucoup d'eiforts et quelque sang- froid, on pouvait, après une rupture de câble, diriger l'embarcation pour la sauver du courant.

c Aussitôt la rupture produite, huit laptots sautaient à l'eau. Chacun portait dans les dents une corde du pays et l'enroulait sur la première pointe de rocher qui se présentait.

€ L'embarcation, lancée comme une flèche, rompait tous ces faibles liens comme des fétus de paille, mais elle était déviée de sa route vertigineuse, et nous parvenions alors, avec plus ou moins d'adresse ou de bonheur, à l'abriter derrière un rocher. On vidait la plus grande partie de l'eau entrée à la faveur de l'incident, on bouchait tant bien que mal les voies d'eau

produites par les chocs, on rapiéçait l'amarre et l'on recommençait *.

« Il ne vous échappera pas, monsieur le Ministre, qu'un pareil travail, continué pendant seize jours, demande de la part du personnel employé une extrême habileté en natation, un sang-froid et une intrépidité parfaits et des efforts souvent excessifs. C'est un véritable miracle qu'aucun des braves gens qui m'accompagnent n'ait été brisé contre les rochers. Au moins, s'y sont-ils tous blessés : encore à l'heure actuelle, leui* corps est littéralement couvert de plaies ^. Aucun n'a boudé devant l'effort, ni hésité devant le danger; sans attendre d'ordre formel, sur un geste, sur un signe de tète, ils sautaient à l'eau quel que fût le courant.

1. Cette manière de présenter les choses, pour exacte qu'elle soit, tendrait à faire croire que tout se serait passé suivant la formule d'un règlement intitulé : « Instruction sur la mann-uvre des embarcations dans des rapides accidentés. » En réalité, il s'en faut de beaucoup que la théorie, exposée plus haut, ait été arrêtée de toutes pièces au début des difficultés. C'est l'expérience, le hasard, qui nous a éclairés.

Nous étions parvenus presque au faite du premier rapide, celui d'Ouro, lorsque tout à coup l'amarre cassa. Nous avions derrière nous 200 mètres de course folle avant d'être brisés sur les rochers qui hérissent le bas du rapide.

La seule et savante manœuvre que nous fîmes alors fut de reprendre notre équilibre — et de recommander notre âme à Dieu. Heureusement pour nous, un vieux Bariba qui se trouvait sur un rocher émergeant vers l'arrière de notre embarcation, sauta à bord et par un vigoureux efTort parvint à engager une: partie de notre bateau dans les tourbillons qui se formaient à l'arrière de ce rocher. Entraînés par le contre-courant, nous nous mimes à tourner sur place à l'abri du récif, que laissé à nous-mêmes nous aurions certainement essayé d'éviter comme dangereux. Ces tourbillons sont au contraire le salut : le vieux Bariba nous l'apprit, et après l'avoir récompensé, nous fîmes notre profit de son enseignement. Bien nous en prit, car vers la fin des rapides nos cordages étaient tellement fatigués que nous partions en dérive à chaque instant.

2, Cent vingt jours après, deux d'entre eux étaient encore incapables de marcher.

« En dehors des trois grands rapides dont j'ai cité les noms, il existe dans les biefs intermédiaires quelques endroits où le courant, très vif partout, impose l'emploi des amarres. Tous ces passages ont été franchis sans accidents ; mais l'ensemble du parcours n'a été fourni qu'au prix de fatigues exceptionnelles.

« Aussi, vous serai-je extrêmement reconnaissant, monsieur le Ministre, de bien vouloir demander à monsieur le Ministre de la Marine, les nominations suivantes :

« Suleyman, deuxième maître pilote, excellent serviteur, déjà médaillé militaire, blessé au Dahomé, mérite d'être nommé premier maître.

« Il m'a d'abord rendu les plus grands services dans la surveillance du convoi en marche de Cotonou sur le Niger. Trouvant toujours l'étape trop courte, la nuit trop longue, le gîte trop confortable, les vivres abondants et excellents, Suleyman, quoique souvent malade de la fièvre et cloué dans un hamac, a été le bras droit de l'adjudant Doux. Depuis que nous sommes en bateau, son zèle, son attention, soutenus et surexcités pendant quatorze jours, ne se sont point démentis. C'est le dévouement en personne, dévouement au service, dévouement au chef. La marine tiendra certainement à récompenser dignement le premier de ses enfants qui ait remonté les rapides de Boussa.

« Les nommés Demba-Soumaré et Samba-Dialo sont proposés pour quartiers-maîtres; ils sont laptots de première classe et libérables avant la fin de notre retour à la côte : chefs de petites équipes, ils ont constamment donné l'exemple du mépris de la fatigue ou du danger.

« Demba-Sibi, Amadi-Camara,Boubakar-Mody, Sei/iba- Diarété, Abdoulaye, Sar, laptots de deuxième classe, sont proposés pour la première classe ^

1. Toutes ces propositions ont été accueillies par le Ministre

c Depuis Boussa jusqu'ici, nous n'avons trouvé qu'une demi-journée de mauvais chemin. Encore les rapides du fleuve situés juste en amont de Boussa sont-ils insignifiants comparativement à ceux qui existent en aval.

« La santé générale est bonne, je suis complètement remis de l'accès bilieux dont j'ai été frappé en arrivant à Boussa, et qui m'a tenu six jours inconscient; il est probable que je n'ai été cette fois-là que la victime d'une trop brusque détente de nerfs. Violemment surexcité pendant quinze jours par l'espoir de vaincre des difficultés sans cesse renouvelées et toujours présentées comme insurmontables, j'étais, en arrivant, incapable de supporter le repos de corps et d'esprit qui m'attendait. Depuis le 16, mes forces sont revenues.

€• L'adjudant Doux est repris périodiquement d'accès paludéens, contractés à Kitchi. Ben Sedira nous inquiète; six jours sur sept, il est incapable de faire un mouvement. Il a heureusement un bon estomac qui lui permet de supporter la quinine.

< En résumé, monsieur le Ministre, la lettre que je vous écris aujourd'hui — et je regrette que les conditions matérielles où je me trouve m'obligent à la laisser si imparfaite — me donne la plus grande satisfaction que j'ai eue depuis que je suis au service, celle de rendre compte d'un succès inespéré, durement acheté, mais n'ayant pas coûté une vie d'homme et qui sera toujours pour l'armée et pour la nation elle-même, un titre d'honneur.

< Veuillez agréer, etc. >

de la Marine, qui y a donné suite, sauf celle de Suleyman, dont il a été • pris note ».

Yaouri, le 26 avril 1895.

c Monsieur le Ministre,

Renseignements politiques. — « J'ai l'honneur de vous rendre compte ci-après des opérations de la mission (partie politique) depuis le 10 mars, époque à laquelle MM. Targe et de Pas m'ont quitté. Les lettres et autres documents qu'ils ont rapportés, et aussi leurs conversations, ont dû vous apprendre tout le néant de la légende que les Anglais ont su établir et qu'ils s'efforcent d'étendre sur le développement de leurs établissements et de leur influence dans les territoires du moyen Niger.

c Cette légende n'est qu'une immense mystification dont la première victime a été le négociateur de la convention de 1890. Nous-mêmes, plus spécialement mis en garde que qui que ce soit contre les prétentions anglaises, nous nous apercevons chaque jour que nous ne les avons pas encore assez méprisées.

« C'est ainsi que M. de Pas, très malade à Tchaourou et à Gobo, priait seulement qu'on pût le transporter jusqu'à Tchaki « où il serait soigné par le médecin de « la résidence anglaise ». M. Targe, plus malade encore à Cayoman, faisait le même vœu pour gagner Badjibo « où le paquebot le prendrait pour le ramènera la côte » ; moi-même, j'avais eu sous les yeux un numéro du Temps, citant une dépêche de VExpj^ess telegraph, ainsi conçue :

« Le capitaine Lugard, avec une expédition de douze a cents hommes, amenés à Boussa par le vapeur de la « Compagnie, vient de partir pour le centre du Borgou. »

« Renseigné en outre par le vice-président de la Société de géographie de Paris : < les Anglais sont à Boussa », je croyais si bien les rencontrer en arrivant à Badjibo que je m'attendais à être immédiatement signalé et

traité en intrus, sinon en ennemi. Craignant une expulsion immédiate, j'écrivais à M. de Pas, à Tchaki : t Rejoi- € gnez-moi au plus vite : je puis très bien être contraint * de meinbarquer et je ne veux pas vous laisser en l'air € où vous êtes. » Contre un boycottage de vivres, analoiîue à celui dont Mizon avait été victime, je prenais d'autres précautions : je faisais de gros cadeaux aux rois de Cayoman, de Kitchi, de Bobo, demandant promesse de remboursement en vivres à des échéances graduées, en outre j'achetais et j'apportais avec moi plus de trois mois de vivres pour cent cinquante hommes.

€ Eh bien, il y avait si peu de résidence et de médecins anglais à Tchaki, qu'un de nos plus grands ennuis dans cette ville fut l'obsession continuelle de la foule, € laquelle n'avait jamais vu de blancs ».

« En fait de bateaux à vapeur à Badjibo, il en est passé un il y a sept ans. Il s'est échoué à quelques kilomètres de là, les habitants l'ont aidé à se dégager et il s'en est allé, fort heureux d'être quitte à si bon compte.

€ Lugard n'est donc jamais allé à Boussa en bateau.

c Je ne sais si jamais le poste d'Arenberg sera boycotté de vivres par les gens de Badjibo, mais, depuis trois mois, ils nous en fournissent en abondance, traversant l'eau chaque jour pour nous en offrir, et j'ai pu laisser au poste quatre mille cinq cents rations de grain, exclusivement fournies par le pays. Le roi de Bida lui-même m'a envoyé des vivres malgré les sept jours de marche qui le séparaient de nous.

« C'est par son envoyé que j'ai appris qu'il n'y avait pas à Bida d'agent européen, mais seulement un dépôt de marchandises gardé par un noir nommé Joseph. Comme il faut, puur tenir le Noupé fermé aux étrangers, entretenir auprès du roi du pays un semblant de résident, c'est ce Joseph qui jouera le rôle de résident anglais dans les comédies montées par la Compagnie à l'usage des chancelleries européennes. Il est même probable qu'il

a déjà joué ce rôle et que cet ancien boy est devenu le < cher collègue » de lord Dufferin.

« Avant de remonter à Boussa, j'ai fait un voyage de cinq jours en pirogue, afin d'atteindre en aval de Badjibo un point où je puisse enfin voir des Anglais ou des gens dépendant d'eux. C'est à Géba que j'ai trouvé un noir nommé Wilhem, qui vend, pour la Compagnie, du sel, du sucre et des cotonnades. 11 m'a parfaitement renseigné : aujourd'hui que je suis remonté assez haut pour être certain de ne trouver au-dessus de moi aucun de leurs établissements, je suis en mesure de vous affirmer, monsieur le Ministre, qu'il n'y a pas sur tout le Niger un seul Anglais au-dessus de Igga (200 kil. en aval de Badjibo), et encore, à Igga, il n'y en a qu'un, M. Nickolson; l'agent de Lokodja, M. Watts, y vient seulement de temps en temps. C'est ce M. Watts qui m'a écrit la lettre de protestation dont je vous ai rendu compte par mon télégramme n° 7 expédié de Boussa. Le même courrier m'a remis deux lettres : une datée de Lokodja, 8 mars, et une autre datée de Igga, 13 mars, qu'il m'a remise deux jours plus tard. L'homme a prétendu avoir trouvé en descendant un autre envoyé qui apportait cette seconde lettre. Je n'en ai pas cru un mot. M. Watts a écrit deux lettres, afin de pouvoir se montrer courtois dans l'une, puis indigné dans l'autre, et il a prescrit à son courrier de les remettre à quelques jours d'intervalle. Voilà tout.

« Au sujet de cette lettre, vous remarquerez, monsieur le Ministre, que sa date est, à elle seule, très suggestive : M. Watts me dit en effet que la rive droite en face de Badjibo est « territoire britannique » et que c'est lui qui c l'administre ». Si les renseignements très précis et certains que je vous fournis plus haut vous avaient laissé quelques doutes sur l'inanité de toute autorité anglaise au-dessus de Lokodja et de toute influence anglaise au-dessus d'igga, cette date du 8 mars suffi-

rait pour vous éclairer. Un détachement de plus de 400 hommes arrive le 13 février sur le Niger, il s'y installe, non pas dans un endroit caché, mais sur un point de passage des plus fréquentés, droit en face d'un gros village, où le roi de Bida entretient un récadère spécial auprès' du roi du pays, et c'est vingt-cinq jours plus tard qu'un Anglais, chargé d'administrer le pays, apprend cette invasion, trente jours plus tard qu'il s'en indigne. Encore, faut-il ajouter que la résidence de cet administrateur est reliée à l'endroit envahi par l'artère de communication la plus puissante, la plus directe et la plus rapide qu'on puisse désirer. Mais le nom, l'existence môme dudit administrateur sont profondément inconnus des gens de Badjii)o et bien loin alentour. Aussi n'a-t-il pu apprendre notre arrivée que par la rumeur publique, comme un événement dont il n'y avait pas eu lieu de le prévenir expressément, comme un fait divers ne l'intéressant en aucune façon. De la deuxième lettre de M. Watts, celle qui contient la protestation, je retiens encore le passage suivant : « Il apprend que mon parti élève des constructions en face de Badjibo et les règlements de la Compagnie interdisent formellement cette manière de faire ». Ainsi, de Akassa à Saye, les règlements interdisent à quiconque n'est pas la Compagnie d'élever des constructions sur le territoire qu'elle administre. Je dis de Akassa à Saye, car si M. Watts administre Badjibo et la rive droite en face Badjibo, il n'y a aucune raison pour qu'il n'administre pas Saye avec la même fermeté.

€ Je suis véritablement confus d'occuper votre temps, monsieur le Ministre, en vous exposant, même pour les réfuter, de pareilles niaiseries, mais en permettant qu'on lui représente tantôt comme des préfets, tantôt comme des ministres plénipotentiaires, les jeunes calicots qui débitent leurs marchandises derrière les comptoirs de la Compagnie, l'Europe s'est condamnée à

examiner leurs faits et gestes jusqu'à ce qu'elle mette fin à un état de choses qui a trop duré.

« Pour clore ce qui concerne les agents de la Compagnie, je dois cependant vous parler encore de l'agent de Liaba.

« Le malheureux noir que ses maîtres ont, dans leur manie de mystification, affublé du double nom de Byron- Macaulay, est venu me rendre visite lors de mon passage à Liaba ^ Il avait défendu, sans doute pour manifester Vinfluence dont il dispose, aux mariniers qui lui apportaient du sel de me le vendre en sacs, en passant à Badjibo. Il s'attendait à ce que cette mesure amenât de ma part quelque violence sur les bateliers baribas. Fort déçu de me voir rester tranquille — et pour cause, je n'ai connu cette défense, restée sans effet, que tout dernièrement, — il imagina de me voler dans la nuit 27 boîtes de sucre de 2 kilos. Il pensait que je me livrerais à une perquisition : d'où violences dans les maisons, fuite de femmes, incendie peut-être, en tout cas, matière à réclamation. Je fis seulement venir le chef du village et celui des bateliers, et je leur exposai le fait. La population mit une telle bonne grâce à laisser visiter par moi et par mes gens tout ce qui pouvait contenir quelque chose, tous les gens ayant quelque bien mirent tant d'empressement à m'apporter des cadeaux et des provisions de toute sorte, qu'il fut bientôt évident pour moi que le voleur, c'était Macaulay. Voyant les affaires mal tourner pour lui, ce dernier s'c.n pressa de hisser son pavillon pour éviter qu'on entrât chez lui. Cinq minutes après, ledit pavillon était amené sur l'ordre .d'un nommé Chabi, chef des douaniers de Liaba, que le roi de Boussa m'avait envoyé comme récadère* « Je lui

1. Ce ministre résident était vêtu d'une chemise à carreaux, sans pantalon, ni pagne, et coiffé du bonnet de fou en usage chez les indigènes du Yorouba, ,,

< ai dit que s'il n'amenait pas tout de suite son pavillon, « je lui brûlerais sa baraque », vint me dire Chabi.

« J'ai tenu à vous rapporter cet incident, parce que j'ai trouvé chez le roi de Boussa un traité de protectorat avec la Gompa^uie. Ce brave homme me Ta présenté comme un certificat de bonnes relations émanant des marchands digga, qui lui payaient un tribut de cin- (jujinte sacs de cauris par an pour être dispensés du droit de douane sur leur sel.

« Je n'entreprendrai pas, dans cette lettre- déjà longue, eu égard au départ précipité du courrier qui m'olTre une occasion inespérée, de vous rendre compte de mes négociations avec le roi de Boussa. Elles ne sont qu'interrompues, et leur exposé trouvera mieux sa place dît lis le récit que je pourrai vous en faire après mon deuxième séjour en cette ville, lorsque je recueillerai les fruits du premier.

e Notre voyage se continue sans autres difficultés que la fatigue résultant du trajet en pirogue. Nous sommes en marche environ onze heures par jour, faisant de 20 à 25 kilomètres, c'est dire qu'il n'y a pas de courant violent. Il en sera sans doute ainsi jusqu'à Saye. Dès maintenant, je puis prévoir que nous arriverons dans cette ville dans les premiers jour de juin; l'eau sera alors fort basse, mais je ferai néanmoins tout mon possible pour gagner Zinder. C'est la dernière ville que les Français du Soudan m'aient laissé à reconnaître, car le colonel Joffre m'a dit avant mon départ qu'il avait reçu la soumission de Gogo. De Badjibo jusqu'à Bamakou et au delà, il ne restera donc, si je réussis, sur les rives du Niger, aucun point qui n'ait été visité par les Français, soit en maîtres, soit en tout-puissants amis.

€ Je redescendrai ensuite au plus vite vers la côte, pour achever la branche descendante de mon exploration et ponnaître enfin la Compagnie du Niger dans les régions oii elle existe. J'ai tenu à vous informer, dès à

présent, de ce que je savais, quant à l'inanité de son autorité, de son influence même, dans les immenses régions où elle ose se targuer d'en avoir, quant à l'aplomb avec lequel elle forge des situations, simule des colères ou suscite des incidents de commande, afin que vous puissiez être et mettre le Gouvernement en garde contre toute prétention de mauvais aloi.

< La santé de ma mission se maintient, le caporal Ben Sedira est le plus malade. L'adjudant Doux n'a que des retours relativement bénins de sa fièvre de Kitchi, il en est de même pour mes accès bilieux de Boussa. Nous ne pouvons pas d'ailleurs espérer de guérisons complètes tant que nous serons condamnés à coucher le nez dans les joncs. En terminant, monsieur le Ministre, je tiens à vous dire de nouveau combien je serais heureux de trouver à Porto-Novo, avant de rentrer en France, les nominations de l'adjudant Doux comme Chevalier de la Légion d'honneur *, et celle du deuxième maître Suleyman comme premier maître.

« Veuillez agréer, etc. »

De Boussa étaient partis le 20, confiés aux tirailleurs sénégalais retournant à Badjibo :

1° Un télégramme annonçant le passage des rapides de Boussa;

2° Une lettre relatant la rencontre de la mission avec M. le lieutenant de Carnap Quernheim, de la mission Gruner (Deutsch Togo Expédition).

Notre entrevue dans laquelle chacun de nous faisait taire ses revendications particulières pour ne penser qu'à l'œuvre commune de civilisation à laquelle toutes les nations européennes collaborent, fut empreinte d'une grande cordialité. M. de Carnap revenait de Sansanné Mango et de Fada N'Gourma et ramenait un

i. Cette nomination a été faite le 30 c'écembre 1895.

groupe de noirs très éprouvés par la maladie. Il avait perdu les trois quarts de son monde de la variole, quîitro ou cinq de ses hommes étaient seuls capables de marcher et il avait dû abandonner au roi de Boussa même des fusils réglementaires affectés à l'armement de son escorte.

Je lui offris de remonter dans mon embarcation une partie du rapide de Patachi, et après cette partie de plaisir qui n'avait rien de banal ni comme sport, ni comme apéritif, il partagea notre déjeuner et consentit même à emporter quelques-unes des friandises dont nous étions encore pourvus, tandis qu'il en était privé depuis bien longtemps, comme du tabac, du thé, du café, du sucre, un peu d'eau-de-vie.

Un incident qui eut lieu au cours de ce repas nous fit apprécier à quels dangers à la fois comiques et sérieux on est exposé quand on vit isolé comme nous l'étions et qu'on a à redouter les critiques passionnées des patriotes de coin du feu. Comme mon invité mangeait un salmis de poulet, il lui arriva de s'étrangler avec un os de cuisse et de haut de cuisse du volatile. Congestionné jusqu'à la cyanose, aphone, et ne pouvant que répéter « Fest, Fest » (C'est solide), le pauvre lieutenant fut réellement en danger de mort tant qu'il ne fut pas débarrassé de ce corps étranger. Nous étions. Doux et moi, dans une anxiété aussi grande que la sienne, car s'il était venu à décéder, aucune enquête, aucune décision d'un tribunal n'aurait pu nous absoudre aux yeux de ses compatriotes et l'os de poulet resté dans le cou du lieutenant allemand eût toujours été considéré par eux comme fable grossière inventée par un Français sans scrupule pour se débarrasser d'un rival gênant.

Heureusement pour nous et pour lui, M. de Carnap a pu revenir bien portant en Europe et y confirmer dès avant notre retour la nouvelle des établissements

sérieux que nous avions fondés au-dessus des territoires occupés par la Royal Niger G°.

Plus heureux que nous, il a pu reprendre la suite de ses travaux dans la boucle du Niger et nous lui adressons à Sansanné Mango, où il se trouve (juin 96), nos lointaines et jalouses félicitations.

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