‹ Dahomé, Niger, TouaregChapitre 44 sur 66 · CHAPITRE IX De Saye à Farca. — Les Touareg:. — Zinder · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX De Saye à Farca. — Les Touareg:. — Zinder

Les premiers Touareg. — Valeur de la vallée du Niger au nord de Saye. — Les terres légères de lord Salisbury. — Une petite Egypte. — Régularité des crues. — Densité de la population. — Production énorme de la vallée. — Boubakar, chef des Locmaten. — Il fait fuir mes guides. — Navigabilité du fleuve. — Erreur de Barth, — « Pirogues comme ça, y a pas bon. » — L'embuscade éventée. — L'attaque des Touareg. — — Leur manière de combattre. — La version de l'ennemi. — Ardeur indisciplinée des laptots. — « Fusils français y a bon ça. » — Prestige personnel des Touareg. — Obligé de remonter au-dessus de Zinder.

Camp de Boubakar, le 4 juin 1895.

« Monsieur le Ministre,

« Depuis trois jours, mon voyage prend un intérêt nouveau, nous sommes entourés de visages blancs, figures fines, regards inquiétants, démonstrations nombreuses d'amitié, signes rares, mais certains de haine et de perfidie. Nous voici arrivés enfin sur les bords de l'Océan nègre où nous naviguons depuis bientôt six mois.

« Ces Kabyles, comme dit Sédira, ces Maures, comme disent mes laptots, ces Touareg, en un mot, qui nous font si bon accueil, sont-ils des ennemis, des amis, je n'en sais

DE SAYE A FARCA 281

rien encore, mais ils sont blancs : derrière le mince et opaque rideau qu'ils forment à la lisière du désert, ils sont, eux ou leurs frères, en contact avec les nOtres. Dans le nombre de ceux qui hurlent sur les rives : « Salamale koun, ou Allah illah Allah », beaucoup ont été battus par JolTre, d'autres ont anéanti la colonne de Bonnier ou les marins du jeune Aube, mais amis ou ennemis, je les vois avec plaisir, car derrière eux se trouve le pavillon français.

« Cette impression est celle de tout mon monde : nous sommes tous inquiets de si singuliers acolytes et en même temps ragaillardis de nous trouver dans un monde nouveau. Je vous en écris tout joyeux.

« Mais ma seule joie n'est pas de voir ces visages blancs. A peine sortis de Saye, je me suis trouvé dans un pays bien inattendu pour moi. J'entrais dans ces (enes légères dont lord Salisbury prétend railleusement nous avoir fait cadeau. J "étais, comme bien d'autres, si parfaitement persuadé que le noble lord ne nous avait cédé que des territoires désolés, que toutes mes précautions depuis mon départ de France avaient pour but d'assurer la subsistance de ma troupe au-dessus dtf Saye, dans l'affreux désert dont les Anglais avaient dû nous gratifier.

€ Et voilà que, depuis dix jours, je voyage dans le pays le plus peuplé, le plus animé, le mieux cultivé, le plus civilisé, le plus riche en un mot que j'aie rencontré depuis la côte. Je résume mon impression dans le télégramme que je vous adresse par le même courrier, en disant que la vallée depuis Saye est une petite Egypte. La seule erreur que je puisse commettre c'est de dire petite. Peut-être est-ce une grande Egypte? Nous verrons cela demain ou après en arrivant à Zinder. Zinder est la grosse ville où vont toutes les barques que nous dépassons et qui nous dépassent. Zinder seraitle Chicago du far-tropical où nous marchons. Peut-être pourrai-je

m'y ravitailler en vivres, pour n'avoir pas besoin de m'arrêter et de palabrer chaque jour en redescendant, 11 y a en effet un intérêt majeur pour l'étude du fleuve à le parcourir tout entier pendant les six semaines de basses eaux que nous avons devant nous.

« Dans le cas contraire, je poursuivrai jusqu'à ce que je trouve à remplir mes tonnelets de grains et, au pisaller, jusqu'à Tombouctou où je trouverai certainement des approvisionnements.

« Notre grand poste du Niger saharien est en effet à une vingtaine de jours d'ici, et, si j'en crois des donneurs de renseignements qui ne m'ont point encore trompé jusqu'à présent, la navigation est encore plus aisée en amont qu'entre Saye et Zinder.

« Une des raisons qui me feraient pencher vers cette dernière solution est la perte de ma cantine médicale qui a été noyée dans le naufrage d'une pirogue, et que je n'ai pu retrouver malgré vingt-quatre heures de dragages et de plongeons. Il ne me reste plus ni quinine pour mes fiévreux, ni laudanum pour mes dysentériques, or, nous sommes tous fiévreux et dysentériques ^ Si pareille perte m était arrivée dans les rapides de Boussa, où nous avions cependant plus de chance de naufrager qu'ici, je n'aurais pas pu continuer mon voyage, car les plaies dont souffrait mon équipage n'auraient pu se guérir sans antiseptique.

1. Quand j'eus dû me résoudre à considérer ma quinine ôomme définitivement perdue, je demandai à Samba le bicarbonate de soude dont nous faisions grand usage comme condiment et passai une bonne partie de ma soirée à fabriquer des cachets avec ce sel inolTensif. Lorsque plus tard mes hommes atteints ou menacés de fièvre me demandaient de la quinine, je leur octroyais doctoralement un de ces cachets.

M. le docteur Treille, à qui je racontai plus tard cette supercherie forcée, me dit en riant que j'avais bien fait, car « la moitié seraient morts de peur s'ils avaient su qu'il n'y avait plus de quinine ». Au contraire, la foi les sauva tous.

DE SAYE A FARCA 283

e Tout dépendra donc de laccueil que je recevrai à Zinder. car si je suis sûr qu'il y a du grain, je ne suis point sûr qu'on veuille m'en vendre. Les noirs, qui sont rimprévoyance même, n'admettent pas qu'on fasse de provisions et craignent toujours, en nous pourvovanf pour plusieurs 'semaines, de nous donner le moyen de guerroyer. Aussi, ne cèdent-ils des vivres en quantités importantes qu'à leurs amis les plus sûrs.

En disant que la vallée du Niger au-dessus de Saye se présente comme une partie de l'Egypte, j'en fais d'un coup la description la plus complète et la plus juste dont je sois capable. Les crues du fleuve sont ici dune extrême régularité. La partie saharienne du Niger est pleine de lacs qui, depuis le lac Deboé jusqu'à Tombouctou au moins, forment, dans leur ensemble, un immense bassin de retenue.

« Le déversoir de Tosaj^e étant très étroit, une centaine de mètres au plus, une ^'ariation de 1 mètre de haut de ce bassin de retenue ne fait varier le débit que sur un excédent d*orifi<!e de 100 mètres carrés. L'eau qui y passe se réjtartit ensuite sur une vallée de plusieurs kilomètres de large, ce qui réduit à 2 ou 3 ^centimètres la hauteur de crue produite par 1 mètre de haut dans le bassin supérieur K

€ GrAce à cette régularité de l'arrosage, il a pu s'établir ici un régime de culture extrêmement intensif et productif en grains et en cotons. De même qu'en Egypte, le mouvement de la population a suivi celui de la production.

« Les villages sonnerayes succèdent aux villages sonnerayes et il ne se passe pas de demi-heure sans qu'on signale sur les rives une localité plus ou moins impor-

1. Ce raisonnement ne s'applique qu'aux variations accidentelles de la crue. Ce n'est pas seulement la surélévation du niveau mais l'accélération de la vitesse dans toute la section qui augmente le débit. Ici la profondeur intervient, et on sait qu'à Tosaye elle est considérable.

tante. Le peuple sonneraye est très laborieux et très industrieux, les villes et les villages sont proprement tenus : nous n'avons en Algérie — peut-être même en France, — aucune municipalité qui fasse entretenir les rues dans un état de propreté plus hygiénique et plus rigoureusement aseptique que ne le fait dans la bonne ville de Karma le second chef de la localité, père de mon guide et ami Abdou.

« Des greniers, en formes d'immenses amphores, de 4 à 5 mètres de haut et aménagés d'une façon très bien entendue, assurent la conservation du grain et complètent ainsi le cycle agricole dont l'inondation amorce le premier élément.

« L'analogie des productions du sol dans la vallée du Niger avec celles de l'Egypte est encore rendue plus frappante par la présence ici en grand nombre de palmiers bifurques (doum). C'est une variété originale qui, justement à cause de son habitat spécial, a été dénommée par les botanistes : palmier d'Egypte. Enfin, trois races différentes occupent, comme en Egypte en 1798, les divers rangs de la hiérarchie sociale.

« Sonnerayes. — Au bas de l'échelle, les Sonnerayes fournissent, comme les Fellah, la masse de la population laborieuse : toutefois, nombre d'entre eux s'élèvent jusqu'aux fonctions très actives, mais peu en vue, de second chef de village.

« Foulbés. — Gomme les Turcs d'Egypte, les anciens compagnons Foulbés de Danfodio occupent nominalement les places administratives, qu'ils remplissent sans disposer pour cela d'une autorité sérieuse. Leur race s'est, d'ailleurs, abâtardie par suite de leurs mélanges avec les sonnerayes et on évaluerait difficilement combien de gouttes de pur sang poullo circulent encore dans leurs veines.

« Touareg. — Enfin, les Touareg, sorte de mameloucks du Sud, bien qu'établis hors des villes, exercent sur

DE SAYE A FARCA 285

tout le pa^^s une autorité personnelle et redoutée, exclusivement fondée sur leur prestige de blancs. Ce prestige est tel qu'ils peuvent tout se permettre à l'égard des noirs, tant Foulbés que Sonnerayes*. Il me paraît bien difficile qu'il s'établisse jamais entre nous et ces exploiteurs éhontés, une paix bien sincère ni bien durable.

c Pourtant leur chef, le nommé Boubakar, des Locmaten, ma fort bien reçu; j'ai été par lui comblé de cadeaux : bœufs, chèvres, lait, œufs. Ayant appris que mon guide, venu de Saye, était malade 2, il me l'a rem-

1. Ce nest point un prestige de peuple, comme celui que nous exerçons parfois et où le Français, citoyen de la puissance protectrice, est souvent personnellement l'inférieur d'un de nos protégés. C'est individuellement que chaque Touareg est le maître et seigneur de tous les noirs qu'il rencontre.

A Zin<ler, où nous trouverons tout à l'heure un roi, un conseil de notables, des cantonniers, des gardes de quartier, des gardes de nuit, en un mot toute une organisation urbaine, un Touareg, un Touareg tout seul, entre dans la maison qui lui plaît, avise dedans une femme qui pile du mil, prend à sa convenance le mil, le pilon, le mortier, le pagne de la femme, et la femme par-dessus le marché, sans que le noir propriétaire de ces différents biens, d'inégale valeur, ait même l'air de s'en apercevoir.

2. Abdoulaye, mon guide de Saye, me prit à part le soir même du jour où, arrivant sur les terres de Boubakar, nous étions comblés de cadeaux.

Au cours de la ripaille, il vint me trouver et me tint ce discours : « Odounda... je voudrais te parler. — Parle. — C'est que j'ai quelque chose à te dire. — Va toujours. — Je voudrais t'entretenir en particulier. — Maislnous sommes seuls! — Je suis bien malade. — Tu n'en as pas l'air. — Sans doute, mais au fond j'ai de grandes douleurs dans les jambes. — Eh bien, reste assis dans les pirogues. — Oui, oui, mais il pleut tout le. temps. — Sur toi, comme sur moi. — Et puis, tu nous fais coucher chaque nuit dans les joncs humides et quand je me réveille, j'ai encore bien plus mal aux jambes. — Je n'y peux rien. — Tu dois savoir que quand il pleut ainsi, ce n'est pas le moment de voyager, mais de faire ses semailles. Celui qui ne sème rien maintenant ne récoltera rien plus tard. — Certainement, mais tu gagnes beaucoup d'argent avec moi, et ta femme et tes enfants sèmeront en ton absence. — Justement, j'ai une femme qui n'est

placé par un vigoureux gaillard qui se comporte bien et est bien secondé par trois de ses captifs.

« C'est encore Boubakar qui m'a offert un courrier pour Tombouctou. Je lui donne cette lettre que j'envoie également par un courrier d'aval, ainsi que mon télégramme. Je préviens aussi le commandant du cercle de Tombouctou de ma présence ici et de l'éventualité où je me trouve de voyager et d'agir sur le territoire dépendant de lui,

« Ce guide de Save, un nommé Abdoulaye, auquel je le revaudrai à l'occasion, ne s'est pas contenté d'être malade, il a épouvanté mes Baribas, auxquels il a représenté qu'ils .allaient à une mort certaine. Il a eu pour auxiliaires, dans cette tâche, les femmes de mes bateliers, qui, depuis Saye, mouraient de peur, et cherchaient à attendrir leurs maris.

c Tous se sont sauvés, avec Abdoulaye, dans là nuit du 27 au 28, nous laissant leurs pirogues et leurs provisions. Leur départ m'a contrarié sans trop me gêner, car mes laptots sont devenus aussi fins bateliers qu'eux, et, depuis Saye, tous les Baribas dépaysés n'étaient plus que des bouches inutiles. Je ne leur en veux guère et en serai quitte pour recevoir en descendant leurs génuflexions et leurs lamentations sur le faible caractère des pauvres noirs qu'ils sont. « Odonnda nassara. — Pardon,

guère raisonnable, elle est trop jeune et ne songe qu'à rire, elle ne fera rien de ce qu'il faut, et fera tout ce qu'il ne faut pas, cela m'inquiète beaucoup. — Allons, je vois que tu veux t'en aller. Je ne peux pas t'en empêcher, tu partiras demain matin. »

Deux heures après il décampait.

Inutile de dire que c'étaient les Touareg qui l'avaient, par leurs menaces, décidé à cette désertion ruineuse pour lui.

Le lendemain, les Touareg m'envoyaient un guide pour remplacer Abdoulaye.

Plein de défiance à l'égard de ce nouveau personnage, j'acceptai ses services, tout en le surveillant de très près.

Il ne se démentit pas jusqu'à l'heure où il nous jeta dans le guet-apens organisé depuis huit jours.

DE SAYË A FARCA 287

grand chef Nazaréen », me disait à onze heures du soir, Tarou qui se proposait de s'enfuir à minuit. Je comprends maintenant de quoi le pauvre me demandait pardon. Depuis cinq jours, sa tente en roseaux tressés était remplie de scènes conjugales, et la femme de Tarou en sortait le matin avec des yeux humides qui no paraissaient pas émouvoir son inflexible mari. Elle a fini par Iriiiporter, ce qui prouve simplement que les meilleurs des Baribas ne sont pas plus sages que nous — et que j'ai eu tort de les payer à Saye.

« La navigation depuis Saye a été assez facile, bien qu'elle doive rester dangereuse pour de grosses embarcations, tant que le fleuve n'aura pas été l'objet d'une étude hydrographique détaillée. Il y a en effet quantité de rochers émergeant ou à fleur d'eau.

« Le fait mérite d'être signalé, parce que Barth, qui est allé de Gogo à Saye, et aurait pu suivre le cours da fleuve, dit au contraire qu'il n'y a au-dessous de Zinder, ni îl«s, ni rochers, et que les deux ou trois seules îles qu'il a remarquées sont entièrement boisées.

€ Or, il y a plus de 2000 îles ou rochers formant 2nri() îlots, depuis Saye jusqu'ici, et il n'y en aucune qui soit boisée.

c Une pareille erreur, commise par un homme d'une haute valeur morale comme Barth, prouve seulement avec quelle réserve il faut accueillir les racontars des indigènes et combien il est dangereux d'émettre un avis sur le cours d'un fleuve qu'on s'est contenté d'apercevoir de loin en loin '.

« Les chemins de halage manquent absolument sur les bords du Niger, et ce n'est qu'en naviguant sur ses eaux qu'on peut acquérir l'autorité nécessaire pour en parler.

« Veuillez agréer, etc. »

1. Barth a d'ailleurs pu ignorer tous ces flots, qui devaieot être submergés à l'époque où il passa.

Zinder, sur le Niger, le 6 juin 1895.

€ Monsieur le Ministre,

« L'orage que je pressentais et que vous avez pu pressentir vous-même, si toutefois vous avez reçu l'un des deux courriers qui portaient ma lettre d'avant-hier, a enfin éclaté : j'ai été attaqué hier par Boubakar.

« Depuis trois jours, mes hommes qui, comme tous les noirs, découvrent à certains indices insignifiants pour nous la présence d'un ennemi, ne cessaient de me supplier, à chaque instant, de les laisser tirer sur les groupes de Touareg qui marchaient à notre hauteur ^.

« C'est l'intérêt et la curiosité qui les poussent, me « répondait mon guide, on n'a jamais vu de blanc par « ici, ils veulent te voir et de saluer, voilà tout. »

1. Ces Touareg entraient à chaque instant dans nos embarcations, faisant manifestement l'inventaire du chargement. Leurs façons de faire exaspéraient mes hommes.

Je donne à titre d'exemple de ces indices relevés par les noirs le récit de la rencontre que nous fîmes des douze pirogues chargées de transporter éventuellement nos dépouilles.

A 7 h. 1/2 le 5 au matin, Suleyman vient me trouver au fond de la pirogue sur la caisse où, malade, je me tenais accroupi.

« Commandant, tu vois ces douze pirogues que nous venons de dépasser? — Oui. — Eh bien, pirogues comme ça, y a pas bon! — En effet, je n'ai pas confiance, et toi, qu'y vois-tu? — Eh bien, d'abord il n'y a pas de femmes dedans. — C'est vrai. — Et puis, elles disent qu'elles vont au marché de Zinder, à trois heures d'ici, et il n'y a dedans ni mil, ni pagnes destinés à la vente, ni cauris pour en acheter. — C'est vrai. — Et puis, il n'y a dans ces pirogues que des lanciers et des nageurs de pagaye. — C'est vrai. — Et puis, ils sont chez eux, leurs pirogues ne sont pas chargées, elles sont mieux nagées que les nôtres, et cependant elles nous laissent passer devant! Y a pas bon. »

Moi aussi je trouvais ces pirogues suspectes, mais je ne pouvais pourtant pas, comme Suleyman me le demandait, ouvrir le feu dessus, après cette simple déclaration de guerre : « Pirogues comme ça, y a pas bon. »

DE SAYE A FARCA 289

f Hier matin, nous avions encore échangé avec Boubakar politesses, cadeaux et souhaits de bonheur.

« Vers huit heures, nous nous engagcAnies, h la suite de notre guide, dans un bras du fleuve courant à Touest du grand bief, se rapprochant par conséquent de la rive droite où campe Boubakar.

t Ce bras, assez large et profond à l'aval, va en se rétrécissant vers l'amont, où le courant et les roches n'ont pas tardé à gêner notre navigation,

« A neuf heures et demie, nous nous trouvions avoir devant nous, pour rentrer dans le grand bief, une sorte de torrent où l'eau cascadait à travers les pierres, et où il allait être impossible de passer autrement qu'en portant nos embarcations. Notre guide demandait la permission de sauter à terre pour rechercher le passage le plus favorable. C'était d'usage en pareil cas.

« Nous accostons donc, rive gauche, dans l'île et le guide descend à terre suivi de ses esclaves. Pour une cause toute fortuite, je profite de l'accostage et je débarque également.

< A peine parvenu au sommet de la berge, je vois, sans trop de surprise, mais avec un intérêt poignant, mon guide et ses acolytes détaler à toutes jambes et gagner le seuil du rapide où les roches forment gué. Sur la rive droite où ils ne tardaient pas à arriver, une masse de Touareg armés en guerre se tenaient formée, dans un pli du terrain, à 100 mètres du seuil.

€ Je saute immédiatement dans mon embarcation, rassemble à la hâte les huit pirogues où se trouvaient disséminés mes dix-sept laptots, et qui, déjà, s'éparpillaient à la recherche des passes. Je porte le tout sur la rive droite, où une découpure de la ber^e allait me permettre de ranger à terre mes vingt-cinq hommes armés, le dos à leurs pirogue», les deux ailes appuyées au courant de manière que nous ne puissions être attaqués ni de flanc, ni de dos. Chacun jette la pagaye pour saisir son

BAUOMÉ, mOSIl, TOOAHKO. 17

arme, on ouvre les caisses à cartouches et on en met une réserve à portée des tireurs. Ces dispositions prises, ma petite troupe s'aligne sur un seul rang : les dix-sept laptots avec le mousqueton modèle 1892 i, sept Dahoméens armés de fusils à piston, Sédira avec un fusil modèle JSSô^. A gauche et à droite, l'adjudant Doux et moi, avec nos fusils de chasse, nos deux boys prenaient nos revolvers et le cuisinier mon Winchester.

« Je n'avais pas encore commandé « fixe », que les Touareg étaient parvenus à cent pas de nous. Le fils de Boubakar, à qui j'avais donné un pagne une heure avant, les commandait.

« Leurs forces pouvaient être de deux compagnies 3. Ils étaient appuyés par quatre-vingts ou cent cavaliers.

« Une grossière injure de leur chef à mon endroit *, une halte de quelques instants, consacrée à des clameurs étourdissantes et à une danse sauvage, explosion d'enthousiasme à la vue de notre petit nombre : puis leur marche en avant reprend, scandée par des temps d'arrêt.

« A soixante pas se détachent les lanceurs de javelots;

Page 1