Mon frère, le gouverneur du Dahomé
2. J'étais pour lui parler assis sur un coussin, appuyé sur un autre et soutenu par deux hommes qui m'empêchaient de tomber de faiblesse.
3. Il est vrai que le roi de Saye m'avait parfaitement prévenu que je trouverais à peu de distance en amont des blancs qui n'étaient pas mes frères du tout et ne manqueraient pas de capturer mes noirs pour les réduire à un esclavage intolérable.
Mais j'étais si habitué depuis la côte à entendre tous les chefs de village me dépeindre leurs voisins comme d'affreux brigands que je ne fis pas attention aux conseils timorés d'Ahmadou. — D'ailleurs, je ne croyais pas que les Touareg fussent descendus si bas sur le Niger.
€ les as bombardés et que tu es leur maître. Il paraît t que là-haut le fleuve est tout petit et qu'ils ont voulu € le remplir avec leurs corps pour tVmpèclier de reve- € nir. Mais tu en as tant tué qu'il ne reste plus que des € femmes, et pas un de tes enfants n'a péri. Alors, que € veux-tu que je fasse? Tu es maître au nord, maître < au midi, maître des eaux et de la terre; je veux, moi « aussi, être ton lils. Donne-moi donc ton drajieau et ton « papier, que je puisse les montrer à mes ennemis, t Alors, ils se cacheront; mais seul et sans ton appui, « je suis à la merci de Yaouri et de Bedinka.
« Je sais que tu ne tourmentes pas ceux qui ont € acheté des esclaves autrefois, mais que tu n'aimes pas « qu'on fasse des captifs : aussi j'ai faitrenvoyer dans ta € maison (Arenberg) dix Dahoméens que j'avais achetés € au roi de Cayoman. Car je sais que ceux-là sont tes € enfants. »
e Je le remercie et lui dis qu'il n'avait pas besoin de papier puisque j'en avais vu un dans son Coran et que ce papier venait des blancs de Rabba, qui ne sont pas mes frères.
€ — Mais il n'y a pas de blancs à Rabba et ceux de € Lokodja ne peuvent rien pour moi. Ils me l'ont dit. t Ils sont marchands de sel. Ils m'ont donné un papier « qui prouve qu'ils me doivent un tribut annuel de € cinquante sacs de cauris, c'est pourquoi mes doua- • niers laissent passer leur sel. Mais je n'ai jamais € voulu être leur enfant, car ils ne peuvent ni me com- « mander^ ni me défendre. »
« Ces conversations avaient lieu le deuxième jour, après les fêtes de la veille, et nous les continuâmes après la signature du traité, car il me fallait attendre trois jours pour que les riverains fussent tous prévenus, par des envoyés spéciaux, d'avoir à me prêter assistance.
« Tu devrais rester ici trois semaines, me dit le roi; € pendant ce temps, l'eau arriverait, et ton voyage ne
« serait que plaisir, tandis qu'aujourd'hui, personne ne <i passe plus dans les roches. — Et mes enfants de Bad- « jibo? Il y a trop longtemps que je les ai quittés! « Qui sait s'ils sont restés sages? s'ils ont encore à « manger? — Oui, oui, je le sais; ils n'ont point fait « de méchancetés et ne manquent de rien. Mais puisque « tu veux partir, ce n'est pas moi qui peux t'arrèter. < Puisses-tu continuer en bonne santé ! »
« Jamais paroles ne furent plus sincères, si on en juge par les faits : c'est-à-dire par l'excellence du récadère et du guide mis à ma disposition par le roi, par la prévenance et le zèle incomparables apportés par ses sujets à nous servir pendant notre difficile voyage.
« Après Malali, après Garafîri, à Ouassa, à Kandji, à Ouro, tous se mettaient à ma disposition de touf. leur corps et de toute leur âme. A Ouro, où la chute est beaucoup plus haute qu'à Garafîri, mais ne forme pas de volute, tout le village s'employa deux jours en fabrication d'amarres, manœuvres de force, mise à l'eau de poutres pour servir de tampons contre les rochers, et pourtant, la crue de l'Ouoli était attendue dans huit jours. Pour qui connaît la paresse des noirs, un tel effort fourni au lieu et place d'une simple attente de huit jours, témoigne de l'énergique impulsion venue d'en haut.
« A 7 ou 8 kilomètres en aval de Ouro, je retrouvai mon ami Byron-Macaulay. Cette fois, il ne songeait plus à me voler du sucre. Il était même persuadé que j'allais le voler lui-même; je me contentai de lui acheter un mouton, qu'il me fît payer 25 francs. Le soir, quand il vit que je ne manifestais pas vis-à-vis de lui la moindre intention de le faire pendre, il se ravisa et s'enhardit jusqu'à me demander encore cent sous « parce qu'il venait de s'apercevoir qu'il n'avait reçu que 25 francs au lieu de 30 ». — Gomme je tenais à emporter le bélier à Arenberg, je me laissai voler d'un nouvel écu.
DESCENTE DU MGEIl 329
c Je suppose qu'en ce moment doivent se discuter à Londres ou à Paris les questions pendantes au sujet de la navigation du Niger, qui étaient drjà sur le tapis lors de mon départ. La dysenterie qui me mine depuis six semaines, et l'atruphie résultant dune immobilité de culde-jatte prolongée pendant plus de cent jours, me font bien craindre de ne lire jamais les comptes rendus solennels où Leurs Excellences Joseph, ministre résident à Bida, et Byron-Macaulay, plénipotentiaire de la Reine près le roi de Boussa, seront gravement cités par le marquis d'Ava, et mis en parallèle avec le distingué M. Millet ou mon brillant ami Crozier, agents diplomatiques décorés du môme titre.
€ Du moins, ce m'est une certaine joie de penser que vous pourrez, une bonne fois, démasquer en temps utile toutes ces tartuferies, bourrées de pullisme, en révélant à vos collègues, ce que sont au juste ces Wilhem, ces Joseph, ces Byron et ces Macaulay — car je pense qu'on ne tardera pas à dédoubler une si haute personnalité en poussant Byron jusqu'à Yaouri, et en se contentant plus prosaïquement de Macaulay pour Boussa.
€ A Liaba s'arrête l'autorité du roi de Boussa, qui y a installé ses douanes sous la direction de Chabi.
« Entre Liaba et Arcnberg, la navigation ne présente aucune difficulté, et les braves Tapas de Yékédé nous ont' d'ailleurs tout aussi bien reçus que les Baribas.
« Arrivé ici à trois heures, j'ai trouvé les femmes de Badjibo installées au marché sur la rive droite. Les notables de la ville sont venus m'y retrouver ensuite et me faire toïites leurs salutations, s'excusant, vu la rapidité inalleiidue de notre arrivée, de n'avoir pu, en temps utile, se rassembler pour nous accueillir à notre porte, comme ils l'avaient projeté.
€ Mon premier soin a été de faire compter les cartouches du poste, et ma première satisfaction, de con-
stater que pas une n'avait été tirée. Mes Sénégalais se sont dojnc abstenus de guerroyer.
a Le village et le poste sont très propres — j'en conplimente le sergent ', — les cultures très développées, le maïs a été récolté et mis en magasin, le mil est en épis, les patates et les ignames sont formées, le troupeau s'est augmenté de son croît normal, aucun des habitants du village n'est mort, ce qui prouve que l'ensemble n'a été ni surmené, ni affamé ; quelques voyageurs se sont fixés, cinq femmes sont du nombre, le grand bateau destiné à évacuer le poste par eau, si j'en recevais l'ordre, est achevé.
« Il faut bien dire pourtant que j'ai éprouvé une déception en constatant que, depuis le 30 novembre, je n'avais reçu aucune nouvelle de ma famille, aucun avis du Gouvernement de mon pays. Les courriers que j'avais envoyés à Porto-Novo, avant de m'embarquer pour remonter dans le haut fleuve, sont cependant bien arrivés. Il en est même revenu un. Il rapporte le reçu de la poste, ce qui prouve qu'il s'est bien présenté au bureau. Il est donc certain que vous connaissez et mon arrivée ici, et le choix que j'ai fait de la situation d'Arenberg , pour y faire, suivant vos instructions, « acte d'occupation ». Il m'est agréable de ne pas recevoir de votre part d'objection à ce choix, qui, à parler franc, est extraordinairement heureux. Bien que, d'autre part , il me soit impossible de ne pas regretter le silence dans lequel je vis depuis huit mois et l'absence de toute nouvelle, de tout reconfort, pour moi comme pour ceux qui m'ont suivi, ayant avec moi confiance dans les promesses écrites du Gouvernement, vous ne croirez pas, j'en suis certain, monsieur le Ministre, que cet encouragement soit nécessaire pour , soutenir le moral de la mission. Il s'est, au contraire,