‹ Dahomey et dépendances (volume 2)Chapitre 26 sur 70 · LE FÉTICHISME · texte numérisé non relu

LE FÉTICHISME

La religion du noir est un culte à la fois de naïveté et de perversion, de foi profonde et de tromperie, lîlle labsorbe entièrement et il pousse le fanatisme religieux à ses dernières limites.

3i2 LK DAIIOMKY

11 n'a aucune idée bien définie sur Tori^^ine du monde, tandis qu'il est imbu d'une foule de croyances et de superstitions sur Tavenir.

Le noir a la conviction de l'immortalité de Tàme. Il est persuadé qu'après sa mort, son être prend une forme nouvelle pour entreprendre un lon^j^ voya<:^e. Les cauris et les aliments que l'tm dépose dans sa fosse sont destinés à son entretien de route.

Il espère en des séjours délicieux où les bons vivront dans un perpétuel bien-être, avec abondance de nourriture et d'alcool, parmi des femmes aussi nombreuses cpie belles.

Les mauvais, au contraire, babileront un lieu de souffrance où ils auront à supporter la faim, la soif, le froid, les coups, maux que les noirs redoutent le plus.

Entre les élus et les nudheureux, existe un séjour intermédiaire destiné à ceux qui n'(mt mérité ni le paradis ni l'enfer.

Les prêtres du culte enseit^-nent aux noirs que les habitants de l'autre monde peuvent correspondis avec les humains. Les moils sonl dans leurs séjours respectifs ce (ju'ils étaient sur terre : roi ou esclave, riche ou pauvre. Les femmes et les esclaves (|ue Ton eiiteriait avec les riches [)ersonna^"es devaient les aeconipaj^ner dans \r voya^'-e et h's servir comme par le passé, (lès leur ai'i-ivée au séjour cpiils avaient mérité.

Les noirs croiiMit aussi à hi métempsycose ; ils se figurent (pi'après un séjour plus ou moins h>n!j;" dans l'autre vie, ils pourront revenir sur terre sous luie autre forme.

(]omme ils voient le surnaturel en tout, leiu' reli<;ion bizarre s'appelle le fôlicJiistno.

Les Dahoméens admettent l)ien im Dieu uni(pie, créateur de toutes clioses, mais ee Dieu est si nu-dessus de la nalin*e humaine, ((ue riionime ne peut même pas s'adresser à lui, lui demander ce dont il a besoin, le remereier de ses bienfaits. Mais conmie le créateur a déléj^ué sa puissance au fétiche qui

représente pour les noirs un pouvoir tangible de la divinité, capable de mettre en jeu les forces de la nature, ils ne connaissent que lui.

Afin d'éprouver la sensation physique de ce que lui enseigne sa religion, le noir, peu sentimental et très matérialiste, a personnifié toutes les idées morales ou immorales par des idoles et des objets apparents. Pour ce qui concerne le surnaturel, la croyance aux esprits, aux génies, aux sorcelleries^ aux enchantements, aux apparitions, èi la magie, etc., le féticheur s'en charge et lui joue la comédie pour toutes ces superstitions.

Néanmoins, il connaît et rend hommage au vrai Dieu, mais il ne le personnifie pas et ne lui donne aucune figure.

Il se contente d'adorer tout ce que Dieu a créé, et de toutes ses créations il en a fait des dieux subalternes qui sont ses saints.

Il possède ainsi une foule de divinités, toiles que le ciel, la terre, le soleil, la lune, les étoiles, la mer, la lagune, lu rivière, le tonnerre, le vent, la foudre, etc..

11 rend aussi un culte à tous les objets ([ue le prêtre du fétiche lui désigne comme sacrés.

Après la croyance en Dieu, c'est le culte des esprits (|ui a le plus d'infiuence sur le moral du noir, et rien ne peut l'en dissuader; sa foi est inébranlable et il naît et meurt avec elle.

Parmi les divinités qu'il adore, il en est ([ui sont vouées au mal et d'autres au bien. 11 ne rend hommage aux premières que dans le but de détourner de sa tète les elïets de leur puissance malfaisante. Les idoles qui les représentent restent toujours dans la rue et ne sont jamais admises dans les cases. Les secondes, au contraire, se voient dans toutes les habitalions qu'elles doivent protéger et dont elles sont les dieux lares.

Le noir vit ainsi au milieu de fétiches, et aucune de ses

actions n a lieu sans qu'il ait consulté le fétiche. Même mourant de faim, il olîre encore en sacrifice, à celui des dieux qu'il vénère le plus, le peu qu'il possède.

La plupart des dieux fétiches sont des statues grossièrement façonnées en bois ou en argile; ceux qui ont forme humaine possèdent généralement de hideuses figures, les hommes montrent des phallus énormes et les femmes des appas exagérés. D'autres dieux sont personnifiés par des lézards, des caïmans, des bâtons enduits de couleurs ; d'autres, enfin, ne sont pas représentés du tout.

Le tonnerre (chango) est une des divinités les plus puissantes et les plus redoutées. Aussi le malheureux sur le toit duquel tombe la foudre est-il accablé d'amendes par les féticheurs, sous prétexte qu'il a dû commettre un crime ignoré des hommes.

Si l'individu a été tué par la foudre, il mérite l'exécration des hommes et est indigne de sépulture ; personne, sauf les féticheurs, ne peut toucher à son corps. Les honneurs funèbres ne lui sont accordés qu'après paiement d'uVie forte rançon par les parents ou amis, a(in d'apaiser les dieux irrités. En attendant, son corps reste exposé dans un lieu spécial.

A Porto-Xovo. le cadavre devait autrefois rester où il avait été frappé, jus(|u'à ce (|u il toni])àt en poussière.

D'après les noirs, le dieu de la mer serait captif au fond des eaux et les mouvements c[u'il fait pour se dégager produisent les vagiu's.

11 en est de ménie de celui de la lagune (jui a pour messager le caïman.

Autrefois les rois du Daliomev envovaient tous les ans

5 Avrckété des lio:nini\s vivants ([ui, attachés sur des chaises

surmontées dr parasols, étaient précipités à la mer au delà de

la barre, en l'honneur des dieux marins. Ces malheureux

étaient dévorés par les re([uins.

La déesse de la maternité est représentée par une forme humaine avec un enfant dans les bras ou dans le ventre.

On connaît aussi les dieux du mariage, de la fécondation, de la guerre, du feu, de la chasse, de Tagriculture. Ce dernier est invoqué pour que la récolte soit bonne ; il a pour messagère Tabeille.

La petite vérole même est une déesse redoutée dont on implore souvent la clémence ; les moustiques sont ses messagers.

A toutes ces idoles et divinités on a partout élevé de nombreux temples dans lesquels ont lieu de fréquents sacrifices pour se les rendre favorables.

Aussi les féticheurs se font-ils un beau revenu avec les nombreuses ressources dont ils disposent.

Dans les rues et dans les terrains vagues, on ne rencontre, çà et là, que des vases, des écuelles, des bâtons fichés en terre, des tiges de fer, des statuettes grossièrement façonnées ; tout Tattirail enfin de la superstition païenne.

Les noirs adorent aussi certaines parties du corps humain, l'orteil ou gros doigt du pied et surtout le membre viril.

Le dieu Phallus s'étale avec effronterie dans les rues. 11 est représenté en grandeur naturelle par un homme nu et accroupi sur ses talons, aux insignes du sexe très apparents. Les yeux, les dents et les oreilles sont figurés par des cauris enfoncés dans largile et des plumes sont plantées au menton en guise de barbe.

L'idole est habituellement isolée et abritée par un petit toit en paille contre les intempéries.

Les phallophores portent quelquefois le dieu Priape avec grande pompe, dans certaines processions, Tagitent avec ostentation et le dirigent vers les jeunes filles, au milieu des danses et des éclats de rire d'une populace impudique. Les

noirs ont fait de cet instruinont Tatlribut d'Elegba, l'esprit du mal ou démon.

En plus des principaux dieux <[ui sont servis par des prêtres et des prétresses fort nombreux, le Dahoméen possède encore une foule de divinités subalternes qu'il serait trop long d'énumérer.

L'une entre autres enchante les objets qu'on lui confie, à la condition toutefois que Ton achète la protection du féticheur, une autre donne la richesse, une troisième dévoile les conspirations contre le roi, une quatrième guérit les malades, une cinquième fait mourir les femmes qu'elle rencontre, une sixième détourne les voleurs, etc., etc.

On rend un culte particulier aux jumeaux, contrairement aux autres enfants ; leur dieu est représenté par un petit singe.

On connaît aussi à Whydah le dieu des naufrages auquel on offre des sacrifices pour qu'il fasse échouer les navires des blancs à la cote. Tout navire naufragé était alors pillé par les noirs qui se partageaient la cargaison.

Les rois les plus célèl)res par leurs conquêtes, leur cruauté ou leur tyrannie, sont aussi déifiés au Dahomev ; ils ne sont pas représentés pai* des figures ou des svniholes, mais ou invcxjue tVé([ueninient leur niémoin^ et on lui fait des sacrifiées.

Les animaux ret^'oivenl i»ussi uu culte des indigènes suivant le pouvoir l)ieufaisant ou malfaisant (jui leur est attribué; de nombreuses figurines d'animaux se trouvent aussi dans les habitations et les temples fétiches.

Les bêles utiles sont sacrées, et celui (jui les tue volontairement ou accidentellement s'attire les [)eiiies les plus sévères.

Parmi les principaux animaux fétiches, il faut citer le serpent-|)ython, le vautour-busard ([ui nettoie les rues et la bergeronnette ou oiseau du roi.

ETHNOGRAPHIE DES PEl'PLES DU DAHOMEY 3i7

Le roi TolTa possède un Ixnif et un bouc favoris qui sont fétiches ; quand ils parcourent les marchés de Porto-Novo, ils peuvent brouter à droite et à gauche ce qui bon leur semble, et les marchands doivent paraître enchantés et fiers de donner à manger aux fétiches.

Quelques végétaux sont regardés aussi comme sacrés : tels sont le baobab, le fromager et en général tous les arbres de grande taille qui sont considérés comme servant de résidence au génie delà foret.

Des olfrandes sont déposées au pied de ces arbres (|ui ne se distinguent de leurs voisins que par une ceinture de feuilles de palmier appelée piille fétiche, et quelques ossements ou débris^iranimaux qu'on y cloue.

En un mot, les objets les plus divers peuvent devenir fétiches dès qu'ils ont re^u la consécration d'usage du féticheur. (]Vst cette paille fétiche qui sert précisément à indiquer la qualité sacrée de l'objc^t.

Placée au-dessus d'une porte, elle en interdit l'accès à tout passant, et mieux (|ue le meilleur des scellés ; aucun homme n'oserait enfreindre cette consigne, car il tomberait aussitôt foudroyé par le fétiche.

Au Dahomey, les propriétés rurales n'ont aucune limite apparente. Des pieux plantés en terre, et sur les([uels flotte un morceau de chiilon ou qui sont coiffés d'un petit pot ou de quelques plumes de poule, limitent seuls les quatre coins d'un champ. Ces poteaux-limites, également réputés fétiches, sont toujours res]):H'tés par les noirs, parce ([ue leurs prêtres les ont bénis.

Il en est de même des épouvantails destinés à protéger les récoltes contre la voracité des oiseaux et qui sont aussi des fétiches.

Va\ plus des fétiches publics, les noirs en ont encore d'autres qui sont privés.

Ce sont des amulettes ou gris-gris de toutes formes et de toutes natures : sachets en peaux, os, griffes et dents d'animaux, poils de singes, plumes de perroquets, anneaux de verre, morceaux de corail, de bois, de cuir, de corde, d'étoffe, de fer ou de cuivre.

Les uns se portent dans les cheveux, au cou, aux poignets, aux bras, aux hanches et aux chevilles ; les autres sont destinés aux habitations et on les dépose dans un coin avec tout un cérémonial de mômeries.

Les guerriers avaient même des queues de cheval, de vache ou de cabri qu'ils agitaient devant eux pour chasser les balles.

Au Dahomey, les esprits ou génies sont excessivement nombreux, mais ils ne sont jamais représentés par une fdole ; on les considère comme subordonnés aux dieux, mais on leur reconnaît néanmoins une grande influence personnelle.

Tout ce qui existe dans la nature a son génie : villes, villages, campagne, forets, arbres, etc.. ont les leurs, et on les évoque fréquemment. Us réj)ondent généralement à Tappel du féticheur par un chant d'oiseau, un sifflement, ou avec une voix humaine lorsijue le féticheur est ventriloque, comme cela arrive.

L'homme a aussi ses génies, et il leur sacrifie en s'enduisant le corps d'huile de palme.

La maison possède ses pénates représentées par des petites figurines de forme humaine ou animale et par des calebasses sculptées contenant du sang de poule, de l'huile de palme, etc.. destinés au génie. Ces dieux du foyer sont suspendus dans la toiture ou déposés dans les coins des habitations.

Les pauvres se contentent d'un picpiet grossièrement sculpté, planté en terre et (ju'ils arrosent de temps à autre d'une goutte d'huile.

Les féticheurs font accomplir périodiquement à certains

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