‹ Dahomey et dépendances (volume 2)Chapitre 28 sur 70 · CULTE DES SERPENTS · texte numérisé non relu

CULTE DES SERPENTS

Les serpents, le python surtout, sont très vénérés au Dahomey, et leur culte mérite une mention spéciale. On attribue à ces reptiles tous les biens et tous les maux ; les premiers sont reçus comme des bienfaits et les seconds sont regardés comme des châtiments mérités. Le dieu reptile a de nombreux temples où les serpents sont entretenus vivants ; cependant ils sont aussi représentés en bois ou en terre.

Le grand temple de Whydah est surtout connu ; il contient des centaines de reptiles que de nombreux gardiens soignent et nourrissent avec des rats et des poules. Des calebasses déposées à terre contiennent Teauet la farine offertes aux serpents, mais on leur apporte aussi du talîa, des étoffes, des cauris, des fruits, du manioc, etc..

Comme il est interdit d'enfermer les dieux, le temple est dépourvu de porte et les pythons s'échappent souvent pour se répandre par la ville. Leurs félicheurs affolés sVmpressent alors de les chercher et de les réintégrer dans leur demeure sacrée avec toutes sortes de simagrées.

Avant de les toucher, ceux (jui doivent les rap]H)rter s'agenouillent révérencieusenient devant les fugitifs, les prennent délicatement entre leurs bras et les caressent avec toutes les démonstrations de l'adoration la i)Ius humble.

Si le python s'installe dans une habitation ou dans un magasin, il est défendu de le déloger et à plus forte raison de le maltraiter. Autrefois, celui (jui commettait un pareil méfait payait fort cher son sacrilège. Le noir ([ui tuait un serpent fétiche était brûlé vif et les blancs devaient être massacrés ou empoisonnés, à moins de payer une forte amende.

Enlin, dans tout le pays, le python jouit d'un prestige

extraordinaire aux yeux des noirs ; le porc seul fait exception à la règle. Lorsqu'il rencontre le reptile il le piétine, le tue et le dévore, mais s'il est pris sur le fait, il est impitoyablement mis à mort et offert en holocauste au dieu.

La taille du python varie d'un à trois mètres ; son corps jaune ou vert, tacheté ou rayé, est un peu renflé au milieu et se termine insensiblement par une queue allongée et prenante.

Sa tête est large, aplatie et triangulaire ; sa morsure n*est pas venimeuse, mais les volailles et les petits quadrupèdes courent les plus grands dangers dans le voisinage du reptile.

Les chèvres, les moutons et môme les petits enfants lui servent de pâture lorsqu'il est de forte taille; aucune mère n'oserait lui arracher son enfant s'il devenait la proie du dieu, telle est grande la crainte que le python inspire par son pouvoir surnaturel.

Autrefois, il était promené en grande pompe, une fois chaque année, par les rues et les places de Whydah. Ce jour-là les féticheurs étaient maîtres de toute la ville. Il était défendu aux blancs et aux nègres de sortir de chez eux sous peine de mort, et quiconque aurait osé jeter un regard indiscret sur les mvstères de la cérémonie était terriblement châtié.

Le python, bien gorgé de viande, était placé comme une masse inerte dans un hamac, et escorté solennellement. par les grands féticheurs suivis d'une musique infernale et d'une foule d'hommes et de femmes en délire, hurlant des chants sauvages.

Lorsque la digestion du reptile paraissait être terminée, on le rentrait vivement dans le temple de peur qu'il ne serre avec trop de tendresse le bras ou la tête de quelqu'un de ses porteurs.

On rencontre dans les bosquets sacrés, près de la lagune et des sources, des tiges de fer simulant les ondulations du serpent ; souvent elles sont même enfermées dans de petites cases.

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Ces tiges sont Timage sainte du serpent. Auprès de ces idoles sont placées des calebasses dans lesquelles on dépose l'eau et les présents destinés au fétiche.

Depuis quelques années^ le culte du serpent paraît tomber en désuétude, et ce n'est pas dommage. Aujourd'hui, quand par inadvertance un noir a tué ou blessé un reptile, on se contente de faire bâ tonner le coupable par ses congénères et ils en usent largement.

S'il veut se soustraire au châtiment, il n'a qu'à payer les féticheurs, car au Dahomey, comme en bien des pays, tout s'arrange avec de l'argent.

Féticheurs et fôticheuses.

Le roi est le chef suprême du fétichisme, et dès son avènement il est initié à tous les mystères du culte. Mais malgré son autorité il reste* soumis à la puissance occulte des féticheurs.

Il est assisté du Mi/if/an, grand-prêtre du fétichisme.

Le fétichisme comprend quatre sectes ayant chacune un grand féticheur à leur tête.

Les prêtres de ces divers ordres sont vêtus de façon différente, mais le blanc est la teinte dominante de leur costume . Ils portent tous la calotte blanche des cabécères.

Les uns ont la tête rasée, d'autres se tracent sur le front, quand ils sont de service, une ligne rouge d'un côt.é et une blanche de l'autre; hors du service, ils n'ont qu'une seule de ces lignes.

Des verroteries ornent habituellement féticheurs et féticheuses.

Les prêtres et les prêtresses du serpent ont le costume le plus renia njuablc ; c'est un pantalon bouffant recouvert d'un

peignoir ouvert, en étoffes à grandes figures criardes ; chevilles et bras sont, en outre, surchargés d'énormes bracelets en cuivre.

Toutes ces congrégations vivent séparées les unes des autres dans des quartiers spéciaux où aucun étranger n'est admis.

Le féticheur est quelquefois chef par sa naissance, mais, le plus souvent, il est fils d'un roturier qui Ta voué au fétiche.

Elevé par des féticheurs dans Tart d'en imposer à ses semblables, il tient à distance aussi bien les chefs que le peuple. Il vit à part, n'épouse ordinairement qu'une ou plusieurs féticheuses, et conserve ainsi, par sa vie retirée, un prestige indispensable h ses fonctions.

Les féticheurs ont comme principales ressources les nombreuses offrandes faites à leurs divinités, et les sommes qu'ils savent extorquer à tout propos aux iîdèles naïfs, en spéculant sur leur croyance et leur superstition ; mais à leurs heures de liberté, ils confectionnent aussi des ouvrages en cuivre et en paille dont le produit les aide à vivre.

Les fonctions de féticheur se transmettent de père en fils. Cependant, les parents qui désirent vouer leur fils ou leur fille au fétiche peuvent le faire en versant une somme importante ; dans ce cas, les prêtres élèvent Tenfant.

Us admettent aussi des adultes d'une discrétion éprouvée qu'ils initient au rôle d'aide-féticheurs, mais qui n'exercent jamais le culte.

Une esclave, une femme qui veut fuir les tracasseries du maître ou du mari, peut se réfugier au couvent des féticheurs, si elle assure être possédée du fétiche.

Les femmes subissent trois ans d'initiation dans les couvents.

Dans leurs écoles, les féticheurs apprennent à chanter et à danser à leurs enfants, avant de les initier au culte auquel

ils sont destinés. Les parents chantent et dansent aussi presque journellement.

Féticheurs et féticheuses sont de service à tour de rôle dans les temples dont ils prennent soin.

Ils sont aussi chargés de faire subir les épreuves judiciaires aux individus accusés d'un crime. Ces épreuves sont généralement celles par Veau et par Voricha, Celle-ci est la plus commune ; elle consiste, comme preuve de son innocence, à avaler, sans la connaître, une boisson quelconque offerte par le féticheur; c'est ce qu'on appelle boire Voricha, Le prévenu s'abandonne donc en toute confiance au féticheur qui, selon son caprice, peut lui imposer un breuvage inoffensif, mais qui peut aussi lui faire avaler un de ces poisons dont il a le secret.

Comme le prêtre jouit d'une entière impunité pour ses méfaits et qu'il est au-dessus de tout soupçon, on se contente de dire, lorsque l'accusé meure, que le fétiche l'a tué parce qu'il était coupable.

Cette épreuve est basée sur ce que souvent le noir coupable n'ose boire l'oricha, tourmenté qu'il est par sa conscience troublée; mais il n'en est pas de même des innocents qui ont tout à redouter de leurs féticheurs.

Quant à Tépreuve par Teau, elle se subit dans une rivière ou une partie de la laj^une sj^écialement réservée à cet effet, et dont l'accès est interdit aux j)rofanes. Elle est rarement favorable ii celui (jui la subit et dont la perte est décidée d'avance ; l'eau laisse surna<^er l'innocent et engloutit le coupable.

Pour atteindre ce résultat, le prévenu est attiré au fond de Teau par d'excellents plongeurs auxquels il est facile de rester longtemps immergés.

Pour Porto-Novo, cette é})reuve se fait dans le canal de Tjibé, à Togbo, lieu sacré, habité par des féticheurs.

Les fêtes du fétiche reviennent chaque année à une époque fixée par le roi, généralement en septembre. Elles donnent beaucoup d'animation aux villes où règne alors la plus grande gaîté. Tous les dieux, sur les épaules de leurs féticheurs, courent les rues pour se rendre visite les uns aux autres; d'autres féticheurs les accompagnent en grande pompe, soufflant dans des trompes d'ivoire, battant du tambour et escortés par une foule énorme.

Presque tous les jours, les féticheurs des deux sexes, revêtus de leurs plus riches costumes, exécutent des processions dans la ville.

Les tam-tams se réunissent sur les places publiques et alors commence leur étourdissant tintamarre, pendant qu'une longue file d'hommes et de femmes, bien alignés, défilent en chantant pour venir s'asseoir par rang d'ancienneté au milieu de la place.

Au nombre de cent ou deux cents, les femmes se livrent ensuite, avec un ensemble et une j)récision remarquables, à des danses fort curieuses, terminées par des orgies de toute sorte.

En résumé, les prêtres du fétichisme, par la crainte (ju'ils inspirent, par leur habileté à tromper et à abuser des croyants par l'erreur des sens, par les simagrées de toutes sortes et les airs mystérieux dont se compose le culte ([u'ils professent, sont une puissance redoutable dans les royaumes dahoméens où ils imposent même leurs volontés au roi. Quand ceux-ci se refusent à gouverner selon leurs désirs, ils meurent empoisonnés par le fétiche, ainsi que cela est arrivé pour Ghezo qui avait eu le tort de déplaire aux féticheurs en s'opposant aux sacrifices humains.

sants quand ils sont de sang-froid, mais quand, surexcités par l'alcool et les danses, ils pratiquent les coutumes barbares de leur triste religion, ils ressemblent à de véritables forcenés, toujours avidcîî de sang.

Aussi est-il à souhaiter, pour le bon renom de notre colonie, que le fétichisme disparaisse au plus tôt, car ce culte pervers et vicieux, enraciné dans le cœur du noir et entretenu par les féticheurs, l'incitera à être réfractaire à la plupart des réformes que l'administration française tentera d'apporter dans les usages tyranniques du pays.

Fêtes des coutumes.

Chaque année au retour de leurs expéditions contre les peuplades voisines, les Dahoméens, qu'ils aient été victorieux ou vaincus, se livraient dans leur capitale à d'importantes réjouissances.

Ces fêtes avaient lieu ordinairement en août, septembre et octobre ii l'occasion des annivc^rsaires des funérailles des anciens souverains et elles duraient plusieurs semaines.

On leur a donné le nom de coutumes et justju'en 1878 tous les Européens de la cote étaient tenus d'y assister, et surtout d'apporter l)eaucoup de cadeaux au roi. De même, chaque habitant du royaume y était aussi eonvo(|ué, et devait faire à son monarque un présent en cauris, j)r()]>ortionné î\ ses moyens.

Au jour fixé, les j)opulations des campagnes envahissaient la eaj^itale, (pii re<;'()r«^eait de monde. Le peuple s'assemblait sur les places publiques où journellement un crieur du palais venait proclamer à haute voix les fj^loires de la dynastie.

Après plusieurs visites oilîcielles faites en «jurande pompe aux tombeaux des monarques dahoméens, visites accompagnées

Entre les diverses cérémonies des coutumes, il v avait souvent plusieurs jours d'intervalle.

La plus importante de ces cérémonies consistait à envoyer des émissaires dans l'autre monde pour porter des nouvelles aux rois défunts.

Une trentaine de piisonniers de guerre étaient alors choisis

pour ce voyage funèbre; ces malheureux, bâillonnés et ficelés,

étaient foi te ment attachés dans des paniers en bambou, les

genoux repliés sous le mcntcn et les bras attachés au bas des

jambes.

Pendant plusieurs jours on les promenait par la ville avec interdiction de les frapper ou de les insulter.

Mais le jour de la fête est arrivé ; le roi et sa famille s'installaient alors sur une estrade haute de 2 mètres, et élevée pour la circonstance sur Tun des côtés d'une grande place publique.

Après plusieurs harangues à la foule enthousiasmée, à laquelle le roi jetait quelques poignées de cauris, le supplice des victimes commençait.

D'abord c'étaient des animaux que l'on sacrifiait aux mânes des rois morts. On vovait ainsi défiler et monter sur l'estrade des chiens, des chats, des porcs, des cocjs, des singes, des crocodiles, etc.. Tous étaient solidement attachés sur des planches et muselés afin de ne pouvoir mordre. Impassible, tout en fumant sa pipe, le roi abaissait son regard vers les victimes, et sur un si^^'-ne de lui elles étaient basculées au bas de l'estrade ou un féticheur leur coupait immédiatement la tète en recueillîint leur san^ dans une bassine spéciale.

(,)n battait le <^a>n-i;on et après le tour des animaux venait celui (les prisonniiM's, plus morts cjui» vifs. Ces pauvres gens étaient ali«j^nés les uns à côté des autres sur le rebord de l'estrade, et, après (|uc le roi leur eût confié son message à ses ancétri's, ils étaient culbutés et i)récii)ités l'un après l'autre

sur le sol où, d'un seul coup de sabre, ils étaient décapités au dessus d'un grand bassin de cuivre. Leurs têtes étaient mises au pied de Testrade et, après la cérémonie, leurs cadavres étaient enterrés dans les bois avoisinant la ville, avec une bouteille de tafia et des cauris déposés à leur côté pour les frais de la route.

Le grand bassin de cuivre était ensuite porté lentement au tombeau que le roi, de sa propre main, arrosait de ce sang encore tiède.

Chaque journée des coutumes se terminait invariablement par les acclamations de la foule, appuyées de nombreux coups de fusil et scandées du bruit étourdissant des tam-tams.

Quekjues jours après ce massacre, avait lieu une parade de guerre, soldats et amazones défilaient devant le palais du roi pour se rendre dans la plaine de Cana où ils se livraient à des manœuvres de mobilisation.

A la dislocation des troupes, le roi répartissait toujours quelques fûts de tafia entre les assistants, puis guerriers et spectateurs exécutaient des danses jusqu'à épuisement de forces.

Cet essai de mobilisation se continuait les jours suivants par des exercices de coml)at dans lesquels guerriers et amazones déployaient la plus grande ardeur.

Après des simulacres d'attaque et de défense le roi faisait jeter en Tair, du haut de son estrade, à la populace délirante, des étoffes, des cauris, des verroteries en témoignage de sa satisfaction. La foule se bousculait alors pour ramasser les dons, s'insultait et la fête finissait par un échange général de horions entre les assistants, à la grande jubilation du roi.

Les fêtes des coutumes se clôturaient par le cortège des richesses. Le roi, sa famille et ses nombreux serviteurs, tous revêtus de leurs plus brillants atours, défilaient alors devant le peuple émerveillé, afin de lui donner une idée de la puissance de son souverain.

Les serviteurs étaient porteurs de toutes les richesses et curiosités royales ; on remarquait surtout parmi elles les nombreux cadeaux offerts de tout temps par les Européens aux monarques d'Abomey, et qu'ils s'étaient légués depuis un temps immémorial.

Après ces fêtes mémorables, le roi remerciait chefs et invités et quittait sa capitale pour aller jouir d'un repos bien mérité dans une de ses résidences de banlieue.

Ces horribles coutumes qui depuis des siècles ensanglantaient le Dahomey étaient une honte pour Fhumanité.

C'est à la France que la civilisation est redevable de leur abolition, et aujourd'hui, sous l'égide de la République dont ils bénissent la généreuse intervention, les nègres du Bénin peuvent travailler en toute liberté à l'amélioration de leur bien-être social.

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