ARCHIPEL DES RIU-KIU
(loo-choo : liu-kiu)
§ 1 er — Généralités. — Histoire.
Au commencement du xiv e siècle, les Riu-Kiu formaient trois souverainetés indépendantes : Chiuzan, Sannan et Samboku, qui furent réunies sous un seul chef en J430. Depuis cette époque jusqu'en 1880, ce petit empire a été divisé en trois provinces : Shimajirisei au sud, Chiuzansei au centre, et Kunikasei au nord. C'est dans la province centrale que se trouvait la capitale Shiuri et son port Nawa (ou Nafa) ; le nombre total des îles de l'archipel est de trente-six.
D'après des renseignements japonais dignes de foi, les relations entre le Japon et Riu-Kiu commencèrent en 1451, sous l'empereur Hanazono II, qui envoya des dons au shogun Ashikaga Yoshimasu. A partir de cette époque, des rapports commerciaux assez suivis s'établirent avec Hiogo, et en 1580 on cite une nombreuse ambassade envoyée à Hideyoshi.
Les relations de Riu-Kiu et de Satzuma eurent longtemps le caractère le plus amical, et chaque année des vaisseaux chargés de présents venaient à Kagoshima ; mais vers le commencement du xvii e siècle un ministre de Riu-Kiu nommé Jana, désireux de se faire bien voir des Ming, dominant alors la Chine, persuada à son roi d'interrompre tout rapport avec le Japon. Le daimio de Satzuma, Shimadzu Iyehisa, envoya demander des explications. Jana reçut fort mal le représentant du prince, qui obtint de Ieyas la permission d'aller châtier les insolents. Il partit au mois de mars 1609, prit d'assaut la capitale et s'empara de la personne du roi, qu'il
emmena prisonnier à Kagoshima. Les Chinois ne firent aucune tentative pour soutenir leur vassal, et il est possible qu'ils n'aient été informés de ces événements qu'à la fin de la captivité du roi, qui dura trois ans.
Depuis cette époque, le petit royaume de Riu-Kiu devint une possession des princes de Satzuma, par l'intermédiaire desquels les ambassadeurs allaient offrir des dons aux shogun et demander l'investiture des nouveaux rois.
De 1611 à 1850 il y eut ainsi quatre ambassades *.
En réalité, la situation du royaume de Riu-Kiu manquait de clarté depuis des siècles ; voici ce qu'elle avait été, et ce qu'elle était en 1875, d'après le roi lui-même :
« Notre contrée commença à payer un tribut à la Chine et à être sous sa domination dans la deuxième année de Hung-Wu, de la dynastie de Ming , vingt-neuvième année du soixante-sixième cycle (1372). Depuis cette époque et sans interruption Loo-Choo continua à payer un tribut à la Chine pendant une période de deux cent trente- sept ans.
« Dans la trente-septième année de Woolih, quarante-sixième année du soixante-dixième cycle (1609), notre pays fut envahi par les troupes de la province de Satzuma, et Loo-Choo, incapable d'opposer une résistance effective aux envahisseurs, fut obligé de se soumettre. Mais ceci ne changea rien à l'usage de payer un tribut à la Chine. Les Japonais cachèrent au gouvernement chinois laconquête de notre pays par les Satzuma, et quand les habitants de Loo-Cho envoyaient un vaisseau en Chine, ils devaient, par un serment solennel, promettre de ne rien divulguer de la situation existante. Pareillement, quand des envoyés chinois venaient à Loo- Choo, les gens de Satzuma quittaient la capitale et se cachaient dans une localité située à un ri (une lieue) de distance.
« C'est pour ces raisons que la soumission de Loo-Choo à la province de Satzuma était ignorée de la Chine et du reste du monde.
« Le gouvernement japonais ayant été réorganisé dans la onzième année de Tung-Chi (1872), le gouvernement de Loo-Choo, obéissant à un ordre du prince de Satzuma, envoya une ambassade à Tokyo. Celle-ci y reçut des ordres relatifs à l'investiture du roi de Loo-Choo comme prince d'un territoire considéré à partir de ce jour comme une dépendance directe de l'empire japonais; mais ayant été déjà investi par la Chine, nous ne pouvions l'être de
t, D'après Satow.
nouveau par le Japon, et nous déclarâmes formellement au prince de Satzuma que nous ne pouvions accepter ces conditions. Mais celui-ci répondit sévèrement que toute résistance serait un manque d'obéissance à l'empereur et que Loo-Choo devait être administré comme les autres ken (préfecture) de l'empire. Notre envoyé, en présence de ce dilemme, ne put éviter, sous sa propre responsabilité, d'obéir à cet ordre ; et quand il revint à Loo-Choo, il remit au roi un mémoire à ce sujet. La fausse position prise en cette circonstance par notre envoyé mit le roi et les officiers du royaume dans la plus grande perplexité.
« Ils songèrent d'abord à s'excuser de ne pouvoir s'incliner devant les ordres reçus ; puis la crainte d'attirer sur leur pays les plus grandes calamités les conduisit à la pensée de promettre, pour un certain temps du moins, leur soumission; définitivement ils décidèrent enfin qu'il était préférable de refuser franchement. Mais le gouverneur de Kagoshima avait envoyé déjà à Tokyo le brouillon d'une lettre écrite par le roi et dans laquelle il remerciait l'empereur pour sa nomination de prince de Loo-Choo, de telle sorte que lorsque nous désirâmes refuser l'investiture, le Dajokan ne nous le permit pas. Investi malgré nous, comme nous venons de l'indiquer, il était bien entendu que le Japon ne changerait rien à la constitution et à la forme du gouvernement de Loo-Choo et par conséquent, en 1872 et en 1874, des dons furent, comme par le passé, envoyés à la Chine. Mais dans la première année de Kangsâ (1875) le Japon nous défendit de payer désormais ce tribut.
« Tout notre pays considéra cette action comme un manque de foi de la part des Japonais 1 . ».
Quoi qu'il en soit, et malgré les protestations de ce malheureux petit roi, son pays a été définitivement annexé. Lui-même, privé de tout emploi, comptant cependant parmi les nobles du Japon, parait avoir accepté avec philosophie sa nouvelle situation.
En admettant l'action directe du Japon dans l'affaire de Formose (voir le Résumé historique), la Chine a accepté de facto la souveraineté des Mikado sur l'archipel des Riu-Kiu.
Beaucoup de Japonais considèrent maintenant avec peu d'enthousiasme cette acquisition, qui augmente outre mesure l'étendue de l'empire et ses points vulnérables, sans qu'aucun avantage sérieux compense les inconvénients auxquels nous venons de faire allusion. En cas de guerre, le gouvernement ne tenterait certaine-
\ . Young Japan.
ment pas, et avec raison , de défendre les Riu-Kiu. Cependant T comme dans les autres parties du Nouveau Japon, il est question d'y organiser des milices locales. Il a été question en 1886 de rétrocéder l'archipel à la Chine; mais c est une mesure dont le gouvernement, déjà impopulaire, ne voudra certainement pas prendre la responsabilité.
§ 2. — Description géographique*
Les lies comprises entre Kiushiu et Formose, et que, très logiquement d'ailleurs, on désigne habituellement sous un nom d'ensemble unique, sont cependant, et depuis un temps immémorial, divisées politiquement en deux fragments.
Le plus septentrional, qui porte le nom d'îles Osumi , dépendait sans conteste du prince de Satzuma et faisait partie intégrante du Japon; le plus méridional, au contraire, formait le petit royaume insulaire dont il a été question précédemment.
Iles Osumi. — Nous avons, accidentellement pour ainsi dire, en étudiant Kiushiu, parlé de Tanegashima, et de Yakushima, qui sont les plus septentrionales des Osumishima, autrefois rattachées pour l'administration à la province d'Osumi, située dans Kiushiu, à Test de la baie de Kagoshima. La province d'Osumi faisait partie du domaine des princes de Satzuma.
Ce groupe, commençant par ces deux grandes îles, se continue par une série de sept ou huit petites que nous ne ferons que nommer, puis par deux d'importance plus grande.
Les petites sont : Kuchinoshima , Nakanoshima, Gajashima, Suwaseshima, Hinoshima, Akusekishima, Takarashima, ces dernières alignées très exactement du nord-est au sud-ouest.
Plus au sud se trouve le groupe des îles dont la fertile Oshima, mesurant à peu près vingt lieues dans sa grande longueur, est la plus importante.
Sa ville la plus populeuse, située sur la côte nord, est Nase, à proximité d'un assez bon port. L'île, montagneuse, est d'ailleurs occupée par une population fort dense.
Oshima est flanquée à l'est par Nikaishima, et au sud, semblant faire corps avec elle, par plusieurs autres.
Knlin, alignées exactement vers le sud-ouest, on trouve les trois îles de Tokunô, Okinoeerabu et Yorou, dont la première, de beaucoup la plus étendue, présente au nord-est le bon port d'Inokawa.
Iles Riu-Kiu. — Les Riu-Kiu proprement dites débutent au nord par Tîle Nakagami, qui est d'ailleurs la plus considérable de l'archipel. Allongée dans la direction nord-est, sud-ouest, elle mesure plus de vingt-cinq lieues dans sa plus grande longueur, tandis que sa largeur varie de deux à huit lieues. Ses contours sont extrêmement irréguliers, et ses côtes bordées de récifs de corail qui en rendent la navigation périlleuse, particulièrement sur la côte orientale. Elle est entourée d'un grand nombre d'îlots.
Sa ville la plus importante est, au sud, la capitale de l'ancien royaume, Shiuri, et son port Nafa où Nawa. Cette dernière localité est aujourd'hui le chef-lieu de la préfecture d'Okinawa, administrée, comme tous les autres ken, par un Japonais fonctionnaire du gouvernement.
Le port de Nawa est le seul bon mouillage de l'île, qui exporte au Japon par cette voie du sucre, du coton et des soieries. La valeur annuelle des exportations dépasse un million de francs.
De Nawa, en remontant vers le nord, signalons sur la côte occidentale, qui est la plus peuplée, le petit fleuve Kintagawa et les localités d'Onna et de Nago.
La population de l'île s'élève approximativement à 130,000 habitants, dont 60,000 aux environs de Nawa.
A l'ouest de Nakagamishima citons Kumeshima, complètement entourée de récifs.
Une large trouée de plus de soixante lieues divise l'archipel des Riu-Kiu proprement dites en deux parties: celle du nord comprend Nakagami, Kumeshima et un nombre considérable d'Ilots qui eu dépendent.
La partie la plus méridionale, séparée de la précédente par la trouée dont nous venons de parler, est désignée sous le nom di* Sakishima; elle se subdivise en deux groupes, celui du Miyuknshima et celui de Yayeyama. Gomme celui de Nakagami, ces groupes sont entourés de bancs de corail qui ont parfois plusieurs lieues d'étendue.
Miyakoshima. — Ce groupe comprend neuf îles, dont la popu lation s'élève à 30,000 habitants environ, occupant 3,000 maisons.
Le meilleur port est Harimizu, situé entre l'île principale ot Nagarabejima.
Yayeyama ou Yaeyama. — Ce groupe, dont la circonférence totale est de soixante lieues environ, se compose aussi de neuf îles,
dont les plus importantes sont : au nord-est Ishigakishima, et à l'ouest de celle-ci Nishiomotejima, désignée dans certaines cartes sous le nom d'Iriomoteshima.
La population du groupe de Yaeyama, inférieure à celui de Miyako, ne dépasse pas 14,000 habitants.
Ce groupe possède deux ports excellents, Ishigaki et Funanki. Ce dernier, qui se trouve dans l'île de Nishiomote, est le meilleur; il a quelques points de ressemblance avec celui de Nagasaki, mais il est plus grand.
Ces îles présentent en abondance des bois recherchés en Chine et au Japon, et particulièrement le bois de shitan et l'ébène ; mais d'une façon générale les ressources naturelles du Riu-Kiu sont encore peu connues.
Les habitants sont doux et pacifiques. Par leur langue, leurs usages, l'apparence générale, ils se rapprochent plus des Japonais que des Chinois. Hommes et femmes attachent leurs cheveux sur le sommet de la tête en les fixant par une longue épingle.
La ceinture, portée seulement par les hommes, constitue la seule différence entre les vêtements des deux sexes.
Les femmes, beaucoup moins libres qu'au Japon, sortent très rarement. Celles qui appartiennent à la classe aisée et qui sont mariées ne voient que leur mari et leurs proches parents.