I.EONORA
Si c’est un reproche, il est plaisant. Ne m’avezvous pas engagée vous-même à revoir un peu le monde, puisque le monde voulait encore de moi?
ROSWEIN.
Je ne vous reproche rien. Seulement nous sommes un peu loin, qu’en dites-vous, de cette solitude à deux, où vous aviez résolu d’enfermer votre vie, ne concevant plus d’autre fête ni d’autre gloire sous le ciel que d’aimer votre amant, et de recueillir la première sur ses lèvres la chanson fraîche éclose?
LEOXOHA.
Mais, mon ami , faites-en , des chansons, je les recueillerai j vous n’en faites pas !
HOSWEIN.
La vérité est que je vous ennuie.
LEONORA
Bah! quelle idée! Pourquoi m’ennuieriezvous? N’ctes-vous pas très-aimable?
ROSWEIN.
Non, je ne le suis pas, je le sais. Quand je vous vois , quand je respire près de vous , ma vie est suspendue, et mon esprit captif. Votre présence me plonge dans la douce langueur des enchantements et des rêves... Je suis heureux, mais je ne suis pas aimable... Ah ! du moins je vous aime bien véritablement. Si j’ose encore quelquefois élever vers Dieu une pensée... une prière , c’est qu’au fond meme de ma faute et dans l’abîme où je suis descendu... il peut voir un dévouement digne d’un martyr, une tendresse digne du ciel! Non, vous ne saurez jamais, Leonora, tout ce qu’il y a eu d’amour pour vous dans ce pauvre cœur tourmenté... ou si vous le savez un jour, car on dit qu’il se fait de soudaines lumières dans l’esprit sur les choses qui ne sont plus... il sera trop tard pour me serrer la main, et me dire ; Merci !
LEONORA
Allons, nous y voilà ; Frère, il faut mourir.
ROSWEIN.
J'ai tort. Pardon. Je me sens mieux ce soir, je me sens très-bien... Je vais travailler. Laissez-moi baiser votre main, ô reine des Muses ! Mêliez -vous là... que je vous voie bien...
(Il dérange un peu le fauteuil de Leonora; la regardant :)
Vous avez la beauté pure et terrible d’une bacchante au repos.
LEO.NOUA
Est-ce un compliment?
ROSWEI.V.
Vous avez dormi longtemps, Leonora, n’estil pas vrai, dans un des palais ensevelis de Pompéi, et vous vous êtes éveillée sur votre lit d’ivoire, toute pâle encore de l’orgie romaine interrompue par le volcan?
Oui.
ROSWEIN, se mettant au piano.
OÙ en suis-je donc? A Sorrente... Le Tasse, seul... il rêve, en si bémol mineur... Amor senza nome... C’est fini, cela... Puis l’orage...
La princesse entre avec sa suite... Ah! che vedoi... Il lui offre une chaise... Queue d’orage dans l’orchestre... chœur en sourdine, et la voix du Tasse brochant sur le tout... Bon!
Puisque vous daignez me tenir compagnie, je fais serment d’achever mon acte ce soir.
(Il frappe des accords.)
LEONORA
Mais, mon ami, ne vous ai-je pas dit que j’allais sortir?
ROSWEIN, SC retournant brusquement.
Comment? Vous venez de me dire tout le contraire!
LEONORA
C’est donc par distraction, car j’ai pris dès longtemps, pour ce soir, un sérieux engagement auquel je ne puis manquer.
ROSWEIN, se levant.
Ah! c’est odieux!
Qu’est-ce que c’est que ee ton-là? Est-ce à moi que vous parlez? Qu’est-ce qui est odieux?
ROSWEIN.
Vous me tuez à coups d’épingle, Leonora;
mais vous me tuez aussi sûrement qui si vous me mettiez un couteau dans le cœur.
LEO>ORA, avec le même accent tranquille.
Mon ami , vous êtes insupportable. Je vous dis cela entre nous... Je prononce par inadvertance un non au lieu d’un oui ; je fais un pas à droite au lieu de le faire à gauche... une mouche vous effleure la peau, et vous criez : Au meurtre! Franchement, c’est pousser un peu loin la sensibilité poétique. Certes, je ne me pique point de ces dévouements de martyr que le ciel, à vous en croire, regarde d’un œil de complaisance; mais mon amitié, convenez-en, doit être faite , en sa petite manière , d’un métal assez solide, si deux années remplies de ces exigences et de ces irritations puériles n’ont pu en altérer la trempe.
UOSWEIN.
Puisque je souffre de ces misères , puisque vous le savez, et puisque vous m’aimez, pourquoi ne pas me les épargner? Voilà ce que je ne comprends pas. Vous avez de grandes qualités, Leonora , mais vous manquez de bonté... Au reste, je n’ai jamais prétendu gêner votre liberté... Ou allez- vous donc ce soir?
L HONORA
Venez avec moi, si vous voulez.
ROSWEIN.
Non, je n’aime pas le monde. D’ailleurs je no le puis pas. Il faut que je travaille. Donati m’a payé d’avance ce malheureux Torqualo, et il n’y a pas encore deux scènes de faites... C’est un poids horrible que j’ai sur l’esprit... Ah! j’ai eu grand tort d’accepter ce marché... L’argent gâte tout... Les Muses sont fières, et ne veulent pas de chaînes, fussent-elles d’or... Mais où donc allez-vous?
LEON'ORA
Je vais passer quelques instants d’abord au concert de Paolo Maria.
ROSWEIN.
Ah! Et ensuite?
LEONORA
C’est tout ; mais j’y tiens , parce que je lui ai promis, à ce garçon.
ROSWEIN.
Et voilà ce sérieux engagement que vous ne
pouviez me sacrifier?... C’est une dérision outrageante, Leonora !
LEONORA
Ah ! mon Dieu ! que d’affaires ! Eh bien , je n’irai pas; je n’irai pas, calmez-vous. (Elle prend un livre.) Je vais lire. Travaillez. (Roswein lui baise les cheveux.) Vous avez quinze ans, mon ami. Allez au piano, voyons !
ROSWEIN, au piano.
Le Tasse à la princesse... Quando V aurora nascente... La situation est poétique, il me semble...
LEONORA
Étonnamment.
ROSWEIN. (Il essaye plusieurs chants. — S’interrompant tout à coup, et portant la main à sa poitrine, à demi-voix.)
Aïe !... qu’est-ce que j’ai donc là ? (il reprend.— Après avoir arrêté une mélodie qu’il répète deux ou trois fois, il se retourne vers Leonora.) V OUS avez entendu ?. . . Est-ce bon, cela?
LEONORA
Pas trop.
ROSWEIN.
Vous avez de l’humeur, Leonora.
LEOJJORA.
Pas l’ombre. Vous me demandez mon avis, je vous le donne; mais il faudrait toujours vous flatter pour vous plaire.
ROSWEIN.
11 faudrait, dès que j’ai une lueur de eourage, ne pas l’éteindre d’un revers de main, voilà tout.
LEONORA
Si vous le trouvez joli et neuf, ce chant, gardez-le.
ROSWEI.N.
Non. 11 ne vaut rien, vous avez raison, (il frappe
violemment du poing sur le clavier et se lève.)
LEOKORA.
Vous y renoncez? Vous faites bien; vous n’étes pas en verve ce soir.
ROSWEIN, s'exaltant.
Ni ce soir ni jamais. Mon talent est mort; toutes les cordes de mon cerveau sont flétries , desséchées , comme si la flamme y avait passé. Vous ne me l’apprenez pas, mes nuits sans sommeil le savent assez!... Mais est-ce à vous de me le reprocher?... à vous qui avez usé
iM —
dans des luttes stériles, dans de misérables agitations , dans de mesquines douleurs , toute la force de mon esprit?... Oh ! Dieu, en si peu de temps un tel changement! Hier encore les meilleurs dons du ciel , la riante poésie et la féconde jeunesse cliantant tous leurs hymnes à l’espérance; aujourd’hui le vide, le silence et le froid de la tombe... voilà mon âme! Ah! s’il est, comme on le dit, des créatures de Dieu que leur faute ait déshéritées d’une splendeur et d’une puissance divines, je sais ce qu’elles souffrent dans leur dégradation ! J’ai le secret des amertumes qui rongent éternellement leur pensée.. . Que ne pouvez-vous un seul instant, vous aussi, connaître ces angoisses !... du moins vous ne les insulteriez pas!... Mais vous les connaîtrez, Leonora; oui... le jour où le premier souffle de la vieillesse vous jettera bas de votre trône, désarmée à jamais de votre pouvoir, déchue pour toujours de votre beauté... ce jourlà, je serai vengé !
LEOrfORA.
Délicieux intérieur!
ROSWEIN.
Laissez-moi. Allez à ce concert, et dites à ce
jeune homme, à ce chanteur, qu’il peut se dispenser de venir mendier plus longtemps à ma porte... que je n’ai rien à lui donner, que ma tête est désormais aussi pauvre... aussi nulle que la sienne ! (il se laisse tomber sur un divan.)
LEONORA
Pensez-vous m’affliger beaucoup? Vous figurez-vous par hasard que je sois éprise de ce garçon ?
ROSWEIN.
On le dit à Naples.
LEONORA
C’est parfaitement vrai. Je l’adore.
ROSWEIN.
Ah! de grâce, Leonora, une minute de repos!... Je ne suis plus de force à supporter cela... Je ne vous demande qu’un peu de cha-t rité. Aimez qui vous voudrez. Dites un mot, et je m’en irai, si vous n’avez pas la patience d’attendre qu’on m’emporte.
LEONORA
Comme c’est gai, ceci! Je vous dirai, Roswein, qu’il n’y a pas plus de courage que de hon goût à prendre ainsi à tout propos des attitudes