‹ DalilaChapitre 12 sur 13 · CAR.MOLI · texte numérisé non relu

CAR.MOLI

Déjà. Ah! tu es seul? tant mieux! Je ne suis pas allé à Naples, j’y ai envoyé Boppo, que j’avais laissé devant la grille avec mon cheval. Dans un instant il sera ici avec les lettres, et tu pourras te convaincre, mon ami...

ROSWEIN.

C’est inutile. Elle m’a tout avoué.

CARNIOLI.

Ahl... Je m’en doutais. Or çà, fais ton paquet, et partons.

ROSWEIN.

Non.

CAR.MOLI, vivement, le regardant.

Non? Eh bien! je suis fâché de te le dire, mon garçon, mais tu es...

ROSWEIN.

Un lâche, c’est entendu. Écoutez, Carnioli :

vous avez été , à votre façon, mon bienfaiteur. Je m’en suis souvenu jusqu’ici; mais en voilà assez, eroyez-moi. Un mot de plus dépasserait tout ce que la reconnaissance humaine peut supporter.

CARNIOLI. (11 se promène un moment en silence, le front

soucieux; puis il reprend d’une voix brève et agitée ;)

Mon cher, tu seras cause que je terminerai mes jours dans un couvent, toi, vois-tu! J’ai trop aimé la musique, tu as trop aimé une femme... Nous expions tous deux. Chaque homme reçoit une certaine dose de sensibilité , une certaine faculté d’aimer et de se dévouer qu’une loi supérieure lui ordonne apparemment de répandre autour de lui dans des proportions réglées, en attribuant une part au donateur, une autre à la famille, une autre à la patrie, à ce qu’on nomme le devoir enfin , et réservant le surplus pour les distractions et pour les loisirs de la vie. Nous avons tous deux viole celte loi, nous avons concentré toute notre puissance d’affection sur un seul objet, et, ce qu’il y a de pis, sur un objet de luxe : moi sur la musique, toi sur une femme. Nous sommes maudits à cause de cela, mon garçon. Ma passion, à moi, est frappée au cœur par les ressorts mêmes qu’elle avait tendus. Je perds l’œuvre de ma vie par les combinaisons que j’avais méditées pour la sauvegarder — à la secrète rougeur de mon

front, et, pour tout achever, je vois une main que j'ai emplie de bienfaits prête à se lever contre mon visage. Cela est dur! Toi, tu assistes, comme un témoin désespéré, mais impuissant, à la ruine de ton corps, de ton âme et de ton génie! Cela n’est pas gai non plus. II y a un Dieu, Roswein, positivement.

ROSWEIN.

Je le sais.

CARNIOLI, dont l'agitalion augmente.

Ah! cette femme!... Comment ai-je pu oublier qu’il a suffi en tout temps d’un de ces fragiles écueils pour briser toute force humaine? Un enfant le sait!... Omphale, Circé, Dalila! ces noms de magiciennes qui flamboient comme des phares dans la tradition du monde, comment ne m’ont-ils pas éclairé?... Mais ce qui peut être sauvé encore de ton naufrage, je le sauverai!... oui, à tout prix! S’il te reste un lambeau de cœur dans la poitrine, je te tirerai de ce harem , quand je devrais, comme Ulysse, te mettre devant les yeux un miroir d’acier, quand tu devrais en sentir le reflet jusque dans la moelle de tes os!... Aussi bien il le faut...

Digilizet; sy GoO'

Seulement j’aurais voulu t’y préparer... 11 n’est plus temps. Écoute.

ROSWEIN.

Non... Laissez-moi !

‘ CARNIOLI.

Ah! pour une fois en ma vie que je parle sérieusement, tu daigneras m’écouter!... Je ne suis pas venu d’Espagne directement. Une affaire d’intérêt m’appelait en Sicile , et avant de toucher à Naples, je suis allé passer une semaine dans une villa que j’ai entre Palcrme et Monreale. Je ne savais que faire de mes soirées, et je les employais à courir la campagne , qui est fort belle par là, un coin de l’Édcn oublié par le déluge... Jamais personne, je m’en vante, ne fut moins que moi enclin à la mélancolie... Et cependant je ne saurais dire par quelle bizarrerie j’éprouvais, durant ces promenades solitaires, la pesanteur d’une âme repliée sur ellemême, et le vague abattement d’un esprit qui se nourrit, comme un fiévreux, de sa propre substance... Était-ce fatigue du voyage? était-ce pressentiment?... Quoi qu’il en soit, un soir, c’était jeudi dernier... (il hésite.) Donne-moi un

verre d’eau. (Roswein lui verse de l’eau, Cnrnioli boit une gorgée, pose le verre près de lui, s’assoit et poursuit.) Au

déclin du jour, je traversais un étroit vallon que de hautes collines préservent des vents de la mer, et qui est renommé dans le pays pour la salubrité de l’air qu’on y respire. Parmi les ignobles masures éparses dans ce vallon, je remarquai une petite habitation d’une propreté britannique , une espèce de cottage ; ces Anglais se fourrent partout! Gomme je m’en approchais, poussé par une curiosité banale, j’entendis tout à coup s’élever du fond d’un verger attenant à la maisonnette les sons graves et veloutés d’un violoncelle.

CARNIOLI.

Je reconnus l’archet... je reconnus la main!

ROSWEIN.

De grâce , Carnioli !

CARNIOLI.

Crois-tu que ce récit m’amuse ? Un homme de moyen âge , à face carrée et à favoris roux , se tenait sur le seuil du logis. Il vint à moi,

croyant lire sur mes traits l’expression d’une souffrance subite... Je l’interrogeai... 11 avait dans sa ferme depuis un an deux hôtes qu’il me nomma... Ma raison me disait de fuir ce lieu... Mais le violoncelle ehantait toujours, et ma passion musicale, se joignant à un sentiment que je ne pourrais définir, m’attirait jusqu’au fond de cet abîme d’amertume, sur le bord duquel le hasard m’avait amené.

ROSWEIN.

Le hasard, Carnioli?

CARNIOLI. (Sa voix devient plus brève.)

Comme tu voudras... J’entrai dans le verger... Je me glissai sans bruit derrière les arbres, et je pus voir un groupe de trois personnes que le feuillage d’un figuier protégeait eontre les rayons du soleil couchant...’ Une d’elles m’était inconnue... mais je compris que c’était un médecin...

. ROSWEtN.

Oh! Dieu!

CARNIOLI.

Quant aux deux autres, je les connaissais, et tu - les eonnais. Le vieillard seul me parut

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changé... Les traits de la jeune fille me semblèrent à peine altérés, et cependant son attitude, le fauteuil garni d’oreillers où elle était à demi couchée, l'éclat singulier de son regard, tout m’annonçait que le médecin venait pour elle... Comme j’arrivais.. . — il n y a pas un détail de cette scène qui ne me restât .présent, quand je vivrais di.K raille ans !... (Il frappe le parquet du pied), — son père déposa son archet, et lui demanda comment elle se trouvait... « Mieux, dit-elle en souriant, de mieux en mieux ; mais l’Allemagne seule me guérira tout à fait... » Puis elle ferma les yeux, et murmura quelques mots indistincts... Je ne pus entendre que ton nom...

ROSWEIX.

Par pitié, Carnioli!

CARMOLI.

« Mon enfant, dit alors le vieillard, confie-moi tout... Ce secret que tu t’obstines à garder, il double ton mal... Confie-moi tout, je b’en prie ; je te promets de ne pas le maudire... Il t’a trompée, n’est-ce pas? » Elle rouvrit les yeux : « Non, non, reprit-elle... je me suis trompée moi-même, moi seule... Il n’y a d’autre cou-

pable que moi ; aimez-le toujours. » Puis , dès que sa paupière se refermait, comme si le délire la reprenait subitement, elle changeait de langage... elle t’accusait... elle répétait les paroles d’amour... elle priait son père... elle priait Dieu de te pardonner.

ROSWEIN.

Oh! malheur! Carnioli, si vous m’avez aimé jamais !...

CARNIOLI. (Sa voix s'altère.)

Pendant ce temps-là, les doigts du vieillard posés sur les cordes du violoncelle en tiraient par saccade des sons... des plaintes, qui m’entraient dans l’âme.. . La jeune fille se réveilla et dit : « Mon père, j’ai deux grâces à vous demander... Souriez-moi d’abord.» Il essaya de sourire! «1 Merci, reprit-elle, et maintenant jouez-moi le Chant du Calvaire . . . Non, non, dit le bonhomme avec l’accent d’une gaieté poignante, le jour de ton mariage, fillette... » L’enfant sourit en le regardant fixement ; il baissa les yeux sans répliquer. D’un geste plein de douleur, il secoua ses cheveux blancs sur son front plus pâle que le marbre, et prit son archet... J’entendis alors le

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Chant du Calvaire... le Chant du Calvaire, oui ! (Sa voix s'étrangle.) Pendant qu’il jouait, je voyais de grosses larmes tomber une à une sur ses pauvres mains amaigries et tremblantes... Il pleurait! Le bois et le cuivre pleuraient!... Le médecin détournait les yeux, et moi!...

L’enfant seule ne pleurait pas... Elle n’avait plus de larmes !... (Il se lève vivement ému et fait quelques pas.)

ROSWEIN.

Assez! assez! O Dieu miséricordieux! Dieu!

(Il tombe sur un siège.)

CARNIOLI, brusque.

C’est fini. Calme-toi. Je sortis. J’attendis le médecin à la porte. Je lui demandai s’il restait quelque espérance. Il me montra le ciel. <■ Mais, lui dis-je, si celui qu’elle aime luiétait rendu?... — Alors, répondit-il, quoiqu’il soit bien tard... peut-être ! »

ROSWEl.N, se levant.

Partons. Partons vite !

CARMOLI.

Partons.

QlC<T>^6C

ROSWEIN.

Carnioli, je vous jure que je vais vous suivre ; mais il faut que je revoie une fois encore celle que je quitte à jamais. Il le faut. Je ne lui parlerai pas. Elle ne me verra pas. Je jetterai un dernier regard sur son visage et je vous suivrai.

CARNIOLI.

Tu faiblis déjà?

ROSWEIN.

Non. Accompagnez-moi, venez. Je ne l’éveil^ lerai pas.

CARNIOLI.

Viens donc, et finissons.

Ils sortent par la porte de gauche, traversent une galerie, et arrivent dans la pièce qui précède la chambre à coucher de la princesse; une lampe d’albàtre éclaire à demi cette antichambre. Marietta sommeille dans un fauteuil. A l’entrée des deux hommes, elle se lève effrayée.

ROSWEIN, à demi-voix, à Marielte.

Elle dort?

MARIETTA

Oui. Parlez bas.

ROSWEIN.

Je reviens. Attendez-moi là. (il se dirige vers la chambre).

MARIETTA, l’arrclant.

Madame la princesse a recommandé qu’on ne la troublât sous aucun prétexte. Elle était souffrante.

ROSWEIN.

Laisse. Je ne l’éveillerai pas. Je veux la voir seulement.

MABIETTA.

Monsieur, pardon; mais je serais chassée.

ROSWEIiV.

Elle ne me verra pas. Retire-toi. Pourquoi trerobles-tu, sotte?

MARIETTA

Monsieur, n’entrez pas, je vous en supplie.

CARNIOLI, d’une voix éclatante.

Elle n’y est pas ! Je parie ma tête qu’elle n’y est pas ! Ah ! voilà pour couronner l'œuvre ! (Il rit.) Tu peux entrer, va : tu ne réveilleras personne.

ROSWEIN, repoussant Mariette éperdue.

Ote-tOl ! (Il ouvre violcnimeut la porte : la chaubre est vide. Se frappant le front :) Elle me trompait donc! Elle mentait encore! Non! quand un ange de

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Dieu me l’eût dit, je ne l’aurais pas cru! (Apercevant une lettre sur la table.) Ah ! une lettre d’elle ! (Il l'ouvre et lit.) « Mon cher maestro , je quitte quand il me plaît; mais on ne me quitte pas.

Adieu. Lconora. a (il reste un instant inunobilc , appuyant fortement une main sur sa poitrine.)

CABNIOLI.

Eh bien ! il faut la remercier. Tu en auras l’esprit plus libre. Viens-t’en.

nOSWEIN, saisissant le bras de .Mariette.

Écoute , toi , et réponds-moi avec vérité , ou ne te tiens pas une heure de plus à portée de ma main ; car, sur ma vie, tu payerais pour tous : elle est partie avec ce chanteur, n’est-ce pas?

MARIETTA, à Carnioli.

Au secours, monseigneur!

CARNIOLI.

Réponds-lui.

MARIETTA

Avec le chanteur... oui.

Où sont-ils?

MARIETTA

A Gaëtc.

HOSWEIN.

A Gaëte! Suivez-raoi, chevalier. Beppo doit être revenu. Nous trouverons vos chevaux à la grille.

CARNIOLI.

Mais que vas-tu faire?

ROSWEIN.

Vous verrez bien. Venez.

CARMOLI.

Est-ee que je veux m’embarquer dans ton algarade? Tu es fou!

ROSWEIN.

Ne venez donc pas. Bonsoir, (il s’en va.)

CARNIOLI.

Arrête, mort-Dieu I je te suis. .. Je serai destitué... mais cela m’est égal!

Passons chez moi. Il nous faut des armes.

(Ils sortent.)

Minuit. - - Une rampe escarpée sur le chemin de Gaelc — A droite, des collines chargées de bois et plongées dans l’ombre. A gauche, la mer, plus lumineuse, battant le pied d’une falaise que la route gravit en tournant.

HOSWEIN, CARNIOUl, ions «leux à niuntiuii la

an galop.

CARNIOLI.

Celle roule est déserte comme le Sahara. La Mariella nous a trompés. Du Irain que nous marchons, nous les aurions rejoints nécessairement, s’ils suivaient cette direction... Peut-être aussi vont-ils par mer... Retournons, croismoi.

HOSWEIN.

Retourne si tu veux. Hop! hop là!

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