‹ DalilaChapitre 3 sur 13 · LA VOIX · texte numérisé non relu

LA VOIX

Descends donc, animal!

ROSWEIN.

C’est Carnioli. Chevalier, je ne conduis pas l’orchestre, vous savez ?... Je suis inutile là-bas. . . Laissez-moi ici , je vous en prie.

CARNIOLI, du dehors-

Poltron! descendras-tu? (En récitatif.) Se 'I figlio m’ahandona, io sonperduto!

ROSWEIN.

Mon bon chevalier! . . . OuP. Diable d’homme !... Allons !...

Sur la rouie Ac Vouzzoles i Nazies.

ROSWEIN, LE CHEVALIER CARNIOLI. (Ils sont dans une voiture légère que Carnioli conduit lui-méme à toute bride.)

CARNIOLI.

Bref, pour appeler la chose par son nom mortel, tu veux te marier?

ROSWEIN.

Je veux me marier.

Bien. Tu prétends épouser la blonde fille de ce vieux fou de génie , de mcinherr Sertorius ?

ROSWEIN.

Précisément, Excellence.

CARNIOLI.

Très-bien . Et tu t’imagines que je le souffrirai ?

ROSWEIN.

Mais que vous importe?

CARNIOLI.

Ce qu’il m’importe, misérable? J’aimerais mieux te verser, la tête la première, sur ce tas de

Qigitizod bv

pavés! (A un passant.) Gare donc, imbécile!.,. Hop là !

ROSWEIN.

Est-ce que vous aimez cette jeune fille , par hasard ?

CARNIOLI.

Je me soucie bien de ta jeune fille, nigaud!

Je me soucie de ton talent, qui est mon œuvre , qui est mon bonheur et ma gloire , et que tu n’étoufferas pas, moi vivant, sous le couvercle d’un pot-au-feu de ménage. Te marier, triple idiot! Ignores-tu donc que le mariage est une de ces lois féroces de la nature qui absorbent l’individu pour conserver l’espèce?

ROSWEI.V.

Votre Excellence me donnc-t-ellc cette plaisanterie pour un argument?

CARMOLI.

Ne m’appelle pas Excellence et obéis-moi, drôle ! Je te dis que ton génie est mon bien et que je te défends de le placer sous cet ignoble éteignoir du mariage.

ROSWEl.N.

. Pouvez-vous me faire la grâce de me dire

pourquoi le mariage est un éteignoir, chevalier?

CARNIOLI.

Pourquoi ?... Parce que l’opium fait dormir. . . parce que l’eau éteint le feu... parce que cela est fatal, entends-tu? Parce qu’il y a dans cet état de torpeur végétative et d’engourdissement béat qu’on appelle le bonheur d’être époux et le bonheur d’être père... il y a, dis-je, une vertu pétrifiante qui vous enduit peu à peu les lobes intellectuels et qui vous cristallise le cerveau comme l’intérieur d’une ruche à miel... Un artiste marié est un artiste fini. 11 est époux, il est père, il est citoyen... tout ce que tu voudras;... mais le poëtc est mort!... Tiens, regarde Rossini, ce grand Rossinil... 11 s’est marié...

qu’est-ce qu’il fait maintenant? Il pêche à la ligne... C’est pourquoi je te dis ceci : Puisque tu aimes cette fille, fais-cn ta maîtresse, si tu veux;... mais ta femme... je te le défends!

nOSWElN.

C’est votre morale? Ce n’est pas la mienne.

CARXIOLI.

Qu’est-ce que tu me chantes avec ta morale?

Depuis quand la morale est-elle une muse?...

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Que je déteste, ô ciel ! celte mode nauséabonde qu’ils ont maintenant de mettre l’honnêteté, le mariage, le bon Dieu et le Code civil en vers, en prose et en musique! Qu’ils m’agacent, Seigneur, avec leurs cantiques dialogués et leur lyrisme matrimonial ! Est-ce qu’on ne fera pas taire une bonne fois tous ces petits rhapsodes de sacristie?... Ah çà! voyons, qu’cst-ce que tu as de commun avec la morale, toi? Es-tu marguillier? es-tu quaker? es-tu de la société biblique? Bahl... Es-tu chrétien seulement? Non, tu ne ' l’es pas. Tu doutes de Dieu, de la madone et des saints, infâme mécréant ! Tu es un artiste, tu es un poëte,tu es un païen... Ta morale, c’est l’art; ton Dieu, c’est l’art; et l’art, c’est le diable ! Ton élément, c’est le feu... Tant pis si cela te gène, mais tu péris si tu en sors !

ROSWEIN.

J’en sortirai , je vous l’ai dit , chevalier. Que j’aie l’âme trop faible ou trop délicate... peu importe!... mais je ne suis pas fait pour la vie d’artiste. Vous seriez le premier à me donner la main pour me retirer de ce tourbillon , si vous saviez ce que j’y souffre.

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CARMOLI.

Mais, sang du Christ! tu te plains de ce que la fiancée est trop belle, mon garçon ! C’est l’excès même de ta sensibilité qui te monte au-dessus du vulgaire. Tu as la fièvre, dis-tu ? tant mieux ! tu as les nerfs à fleur de peau... Tu es écorché vif, tant mieux! lu pleures la nuit ta foi perdue et tes amours trahis, tant mieux encoi'el... Les ténèbres dans la tète et l’incendie dans le cœur, la tentation effrénée, l’entrainement et le remords , des transports et des désespoirs inconnus de la foule... voilà votre lot! voilà votre talent! voilà votre pain de vie!... Chacune de tes larmes est un poëme, est-ce que tu ne sens pas cela?... chacun de tes cris est un opéra en germe. Quand tu souffres, dis-toi : Bravo! c’est de la gloire qui me pousse... Tiens, si l’art est en décadence aujourd’hui, sais-tu pourquoi?

C’est parce que vous n’êtes plus assez malheureux, faquins sublimes que vous êtes ! parce que vous ne mourez plus de faim dans un grenier comme autrefois, dans les beaux temps des arts, parce qu’on vous paye trop cher et qu’on vous nourrit trop bien...

nCSWElN.

Il faut nous crever les yeux et nous mettre en cage, ce sera plus simple,

CARNIOLI.

La , la ! voyons , mon André ; voyons , mon cher cœur... j’ai été un peu vif, j’en conviens... car cette épouvantable idée de mariage m’a mis hors de moi ; mais lu sais que je t’aime comme mon enfant, comme la prunelle même de mes yeux...

ROSWEIN.

Si vous m’aimez, chevalier, pour Dieu, laissez-moi être heureux à ma façon !

CARMOLI, exaspéré de plus belle.

 ta façon !... à la façon d’un bonnet de nuit! à la façon d’une courge ! à la façon de cet âne de bourgeois qui passe... en redingote bleu clair! (Le bourgeois, qui est accompagné de sa famille, se retourne surpris. Carnioli l'interpelle directement.) Oui , monsieur, VOUS êtes un âne, vous, votre femme et vos quatre enfants!... Il rit, cette bête-là! Tiens, regarde-le ; voilà comme tu seras !

ROSWEIN, riant.

C’est ce que je demande.

CARNIOLI.

Plat coquin que tu es!... Je m’emporte, c’est vrai;... j’ai tort... Ne t’oflFense pas de mes injures ;... elles partent d’un cœur qui t’adore, tu le sais... Raisonnons de sang-froid, mon fils, je ne demande pas mieux... Tu veux être heureux, dis-tu? Si tu devais l’être dans cette vie que lu rêves, je t’aime assez, oui, je l’aime assez, le diable m’enlève ! pour sacrifier mon bonheur au tien ;... mais quelle créature au monde peutêtre heureuse hors de sa voie, hors de sa destinée?... Regarde là-bas ce noble vaisseau... tu peux l’apercevoir encore... à la pointe d’Ischia... Il s’en va, les ailes déployées, gagner le libre Océan pour y courir sa carrière magnifique, tantôt sous le soleil, tantôt sous la foudre; un jour déchiré par l'écueil, le lendemain abordant des rives fortunées... Eh bien! suppose qu’une force quelconque le précipite tout à coup dans un étang à canards, dans un vil marécage communal, et l’y condamne à croupir éternellement comme une épave fossile;... suppose cela et suppose-lui une âme, à ce vaisseau... Sera-t-il heureux? Le crois-tu?

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BOSWEIN.

Qu’est-ce que cela me fait? Moi, je le serai.

CARMOLI.

Tu ne le seras pas , traître, je t’en défie! Tu auras 'tout juste le bonheur de ces mauvais moines qu’une fausse vocation a jetés dans le cloître et qui meurent de consomption en mordant les barreaux de leur cellule.

nOSWElN.

Bah ! des phrases !

CARNIOLI.

Des phrases, maraud impertinent!... Mais c’est dit, je ne veux point me fâcher contre loi dans celte glorieuse soirée, quand même tu m’insulterais avec une grossièreté inouïe... Non, mon ami, ce ne sont point des phrases... Ta prétendue vocation pour le calme de la vie de famille n’est qu’une bluette de circonstance... Tu es en ce moment épuisé de travail , d’émotions et d’inquiétudes ; tu éprouves un de ces dégoûts passagers qui vous font rêver la campagne le lendemain d’une orgie ou la veille d’une bataille... Pas autre chose, crois-moi... Ne te prépare point d’amers regrets... Ne te

plonge pas, à la fleur de ton âge, dans ces froids limbes de rhynien... Comment, diable! y as-tu réfléchi ?... Tu prétends ployer dans une boîte à marmotte l’imagination d’un poëte... cloîtrer dans la prison d’un nain les passions d’un géant... et tu te flattes de goûter le repos d’un bourgeois, parce que tu en habiteras la carapace !... Crois-tu donc, en comprimant les forces expansives de ton sang et de ton esprit, crois-tu les anéantir ? Non ! clics te dévoreront sur place!... Tu seras, passe-moi la comparaison , comme une locomotive dérailléc que sa propre vapeur consume stérilement au fond d’un tunnel... lu sentiras tes ailes coupées s’étendre douloureusement vers l’espace, comme ces mutilés qui souffrent encore aux membres qu’ils n’ont plus!... Tu parles des misères de la vie d’artiste : elles sont fécondes du moins ! Oses tu les comparer à ces tortures d’autant plus poignantes qu’on les sent inutiles?... Et d’ailleurs la connais-tu, la vie d’artiste?... Tu prends à peine ton essor;... tu n’en as éprouvé jusqu’ici qjic les ennuis . . . Attends donc, avant de la juger, qu’elle t’ait donné tout ce qu’elle promet à un génie comme le tien , et alors , quand tu auras

de l’or comme un juif, des femmes.., comme un Turc, de la gloire comme un dieu... alors je te permettrai d’épouser les onze mille vierges, si le cœur t’en dit... Ah! malheureux! si tu savais en quels termes me parlait de toi , il n’y a pas vingt minutes, la plus belle femme de l’Italie!

ROSWEIN.

Qui cela? votre princesse?

CARNIOLI.

Ce n’est pas ma princesse, singe irrespectueux! C’est la veuve la plus noble et la plus vertueuse comme la mieux tournée de ce globe. La princesse Leonora Falconieri... qui est alliée aux Culonna de Rome, aux Doria de Gênes, aux Zustiniani de Venise, et à la maison d’Este pardessus le marché... Entends-tu, rapin?...Mais, au reste, tu l’as vue à ce bal où je t’ai conduit, lundi dernier, chez l’ambassadeur d’Espagne.

ROSWEIN.

Est-ce cette dame avec qui vous avez valsé?... Une trentaine d’années... un peu grande... des cheveux noirs comme les ailes du corbeau... un teint d’orage... et des épaules antiques qui on-

doient comme un marbre liquide quand elle les replace dans sa robe?

CARNIOLI.

Ah! parfait! Tu as remarqué cela, et tu veux te marier, mon petit ami? Pardieu ! tu les verras plus d’une fois entre ta femme et toi, ces épaules-là, je l’en réponds!... Eh bien! cette magnifique personne me parlait de toi tout à l’heure.

ROSWEIN.

Et elle vous disait?

CARNIOLI.

Elle me disait, écoute bien ceci... une femme hautaine dont on n’approche qu’à genoux!.,, elle me disait : Mon cher ambassadeur, est-ce que vous ne me présenterez pas un jour cet éminent jeune homme ?

ROSWEIN, riant.

C’est tout?

CARNIOLI.

Et qu’cst-cc qu’il te faut de plus, bandit sans vergogne? Ne voudrais-tu pas qu’elle débutât par venir loger dans ton garni ?

ROSWEIN.

Parlons de choses sérieuses, chevalier, car nous arrivons. Ce serait une vive contrariété pour moi que de ne pas vous avoir à mon mariage... Est-ce que vous partez toujours demain pour Madrid?

CARMOLI.

Je le brûlerai la cervelle avant de partir!... Non, ma parole, tu es fou!... Si encore je te voyais épouser quelque torche italienne!... ce serait de la vie au moins... Mais non, la fille de Scrtorius... une fille rose! une espèce de Hollandaise qui cultivera des tulipes dans ton cœur et qui te fera flegmatiquement des légions d’enfants, comme on fait des bulles de savon !

ROSWEIN.

Je l’espère bien. Quand vous reviendrez d’Espagne, chevalier, ils vous tireront les moustaches. Cela vous réjouira. Bah ! vous les aimerez !

CARNIOLI.

Je leur tordrai le cou ! (ils arrivent devant le péristyle du théâtre Saint-Charles; deux laquais en livrée prennent les rênes. Carnioli saute ù terre.) Ah çà ! Roswein, jure-moi de ne pas donner de suites à

cette fantaisie de goitreux , ou je vais de ce pas te préparer une cabale effroyable, quand cela devrait me coûter cent mille écus !

nOSWElN.

A votre aise, Excellence.

CARNIOLI.

Ingrat ! va-nu-picds !... Eh bien ! est-ce que tu n’entres pas?

ROSWEIN.

Ma foi ! non. Je n’ai que faire là dedans, moi... je vais me promener sur la place et fumer des cigares jusqu’à ce que mort s’ensuive.

CARNIOLI, tirant son porte-cigares.

Tiens, en voilà, des cigares... comme tu n’en as jamais fumé, truand! Mais c’cst égal, va... ton opéra est flambé , tu peux être tranquille ! (Il entre au théâtre.)

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C^ogk

La salle du théâtre Saint-Charles. Mouvement, animation, éclat d’une première représentation. La toile se baisse sur la fin du deuxième acte, au milieu d’acclamations enthousiastes.

Dans la loge de la princesse Falconieri : la loge s'encombre de visites pendant l’entr’acte.

LEONORA PRINCESSE FALCONIERI, GIULIA marquise NARNI , toutes deux assises sur le devant — Lady WILSON. — Le prince KALISCH. — Le marquis de SORA. — Femmes et jeunes gens. '

LEONORA

Mais c’est un rêve du ciel que cette musique!

LE marquis de SORA.

Vous savez que le poëme est également l'œuvre du jeune maestro?

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