‹ Dalou, sa vie et son œuvreChapitre 17 sur 54 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Voici donc Dalou et les siens enfin en sûreté à Londres, dans la très modeste demeure de Legros, le voici aimé, choyé, reconforté, rentré dans la vie calme et respirant cette atmosphère d'art, qu'il n'a point rencontrée durant les onze mois de lièvre par oîi il vient de passer. Son grand souci est, maintenant, de trouver du travail; et il y a urgence extrême. Pour toute fortune la petite famille ne possède que les quelques vêtements et le peu de linge qui a pu tenir dans les malles. D'espèces sonnantes il n'en existe point : un ou deux louis tout au plus.

Le long chômage par où l'on vient de passer a vidé, sou à sou, la cassette où depuis des années, par des miracles d'économie s'était, sou à sou, constitué un petit trésor de réserve, d'autant plus complètement épuisé que, souvent en ces temps de misère universelle, on est venu en aide à de plus malheureux que soi.

Trouver du travail est toujours difficile pour un inconnu arrivé à l'improviste en pays étranger; mais combien plus diflicile encore, lorsque, ignorant jusqu'au premier mot de la langue du pays, il est hors d'état de comprendre et de s'expliquer.

Grâce au dévouement, à la situation, aux relations personnelles de Legros, Dalou put trouver à s'embaucher comme ouvrier praticien. Il avait l'habitude de manier le ciseau et la masse pour parfaire le travail des praticiens de métier, mais il y était infiniment moins adroit qu'eux, lorsqu'il s'agissait de la part de travail de dégrossissement qui leur incombe d'ordinaire. Le voici néanmoins occupé à tailler dans le marbre les copies d'œuvres qu'il trouvait médiocres ou pires, et tout heureux de s'en tirer mieux encore qu'il ne l'espérait. Mais hélas un beau jour qu'il travaillait, chez un sculpteur anglais sans aucun talent, à un buste à peu près terminé, son outil, — mal conduit assurément, — fit un faux mouvement, glissa et trois perles d'un collier sautèrent. Accident irréparable, buste à refaire , marbre perdu et le reste. Confusion de l'auteur de l'accident,

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légitime fureur du patron et, en fin de compte, renvoi immédiat de Dalou pour cause d'incapacité. II fallait trouver autre chose et il y avait urgence à le trouver.

Après deux mois passés chez Legros, Dalou put, avec l'aide pécuniaire de Legros s'installer dans un logement composé de deux chambrettes. Là, il com-

BlSTE b'ALPIlDXSE LeCKOS

mença une statuette de femme d'environ 60 à 70 centimètres, debout, très droite, l'ovale du masque cerné par un capuchon qui lui couvrait toute la tête, enveloppée dans une grande mante boulonaise et tenant, d'une main son livre d'heures et de l'autre un rameau de buis bénit, en partie appuyé sur le plat du livre. 11 verrait bien ensuite ce qu'il en pourrait faire. Un matin, à la première heure, il entendit frapper à sa porte : c'était Legros qui, n'ayant pas dormi de la nuit, arrivait, dès l'aube, impatient d'apporter une bonne nouvelle : « Voilà ! j'ai une commande pour loi, il s'agit de deux statues à exécuter en marbre, « la Poésie et la Musique. Ça te va-t-il. Ce serait payé 400 livres ».

Vous avez déjà deviné la réponse et jugé de la joie que causa celte commande; mais le plus joyeux peut-être était le brave Legros.

Le lendemain était assuré.. Mais le jour même ne l'était pas encore. Ce fut cette fois aussi Legros qui eut le bonheur d"y parer.

11 avait pour élève le comte Carliste, très ardent socialiste, quoique pair d'Angleterre, il l'avait mis en relations avec Dalou, dont les idées politiques concordaient, sur une foule de points avec les siennes, et, comme Dalou était un causeur plein de finesse et de charme, lord Carliste avait pris plaisir à le rencontrer, aussi, quand la Boulonaise au rameau fut, terminée, Legros n'eut-il aucune peine à emmener le noble lord pour la voir dans le logis du sculpteur pauvre, et il ne lui fallut aucune dépense d'éloquence pour l'amener à l'acheter.

Le prix en fut de 40 livres. Un billet de mille francs! C'était la fortune.

Si grand que soit le charme de la Boulonaise au Hameau elle est loin de valoir les grandes et admirables sœurs que lui donna Dalou par la suite. Les draperies n'y ont point encore leur souplesse réelle. Ce ne sont plus déjà celles qu'on fait poser dans les écoles, indifféremment avec des linges, soit qu'il s'agisse de velours, soit qu'il s'agisse de toile, mais elles n'ont pas encore cette onctueuse abondance qu'elles auront plus tard, elles sont encore grêles et conventionnelles. Celles qui tombent perpendiculairement sur le bas des jambes, sont encore inspirées de l'antique Polymnie, celles qui tombent directement de l'épaule droite évoquent le souvenir de la toge de quelque César, et, dans les plis que forme le bras gauche en retenant le pan de la mante, on peut, avec un peu de malveillance, retrouver quelque veuve romaine portant l'urne cinéraire de son époux. 11 y a, entre celle-ci et celles qui apparaîtront dans peu d'années, la même différence qu'entre l'art romain et l'art grec de la bonne époque; mais cette petite figure est le point de départ de toutes les autres, et aussi, et surtout, de toute une forme d'art, où Dalou va se montrer personnel et sans inval, sans équivalent, même successeur direct des maîtres sculpteurs /mnmw des débuts du xvi^ siècle, tels que Michel Colombe, Guillaume Juste et Jean Juste.

Et comme, le jour qui suivit la visite du comte Carlisle, Dalou avait invité un de ses camarades de jeunesse Lantéri, arrivé à Londres depuis peu, — un sculpteur français, un bourguignon, en dépit de l'orthographe italienne de son nom, — celui-ci s'étonnait de la splendeur relative, mais inaccoutumée, du repas, Dalou lui fit part de l'aubaine de la veille et dit : « Si vous étiez venu hier ici , il n'y avait rien du tout. »

Nanti de ces premiers mille francs Dalou put louer un atelier et établir les deux statues commandées.

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En même temps, il faisait une étude de buste, d'après un modèle italien : « Carmela. » Les deux statues et Carmela furent admises à l'exposition de la « Royal Academy ». Elles n'y furent d'ailleurs guère remarquées et, d'après le souvenir de juges compétents, elles n'avaient, malgré la maîtrise de leur exécution, rien de très remarquable.

Dès le commencement de 187^. Dalou commença, comme on dit vulgairement, à voir clair dans ses affaires et il engagea rorncmanisle Edouard Lindeneher, avec qui il s'était lié de la plus vive amitié au cours des années passées en commun dans l'atelier de Fannière, et qui avait su, chose difficile, conquérir l'estime et la sympathie de M'"' Dalou, il engagea, dis-je, son ami Edouard à venir, lui aussi, tenter en Angleterre, une fortune mcillem-e que celle qu'il pouvait espérer de l'atelier Fannière. Et il lui écrivit :

Islep Slreet Kentish town >'. W., 19 février 1872.

« .... de plus je ne crois pas que Paris soit agréable à habiter. Les discussions « seules elles souvenirs suffisent, ce me semble, pour en rendre le séjour insup- « portable. Ici notre position semble vouloir s'améliorer et, pour peu que la « guerre n'ait pas lieu avec l'Amérique, je crois que j'y pourrai faire mes affaires (( assez bien.

A moins d'un an de là, il insistait encore pour que Edouard le rejoignît et il lui rendait compte de sa situation, en ces termes :

9 janvier 1873.

« .... les affaires sont en bonne voie pour moi certes, mais ça n'empêche pas « qu'il y a du tirage, ce qui fait négliger les amis parfois, et qu'il faut crisper dur. « Heureusement, ici loin d'être des hommes rejetés, honnis, vilipendés, les Anglais « nous reçoivent à bras ouverts, et cela dans la classe la plus riche, noblesse « ou bourgeoisie. On nous considère comme des hommes politiques, et tout ce « qui découle, comme conséquences, des événements politiques leur semble tout « naturel, aussi se plaisent-ils beaucoup à nous faire raconter les détails que l'on « peut connaître. Et j'en puis parler savamment, je t'assure, car je suis reçu « dans quelques-unes des maisons les plus riches et de la plus ancienne « noblesse. Ce n'est pas très amusant toujours, mais ça prouve qu'on ne me « regarde pas comme un gredin et, l'an dernier, à l'exposition de l'Académie, « loin de faire comme ce vaniteux de Meissonier et ses confrères, à propos de

« Courbet, on m'a fait une place superbe ; et ils savaient qui j'étais, je l'ai su « depuis. 11 ne faut donc désespérer de rien.

« La grande question pour moi est de parler anglais, c'est le plus dur à mon « âge. On n'apprend pas facilement une langue si difficile ; j'espère y arriver, « mais il me faut du courage, et bébé en sait déjà plus long que moi, elle qui n'a « que cinq ans et demie. Du reste cela ne gêne pas trop les relations, car, moins « bêtes que les Français, de ce côté, presque tous les gens un peu à leur aise, « parlent français; quant aux plus riches ils parlent français, allemand, ita- « lien, etc. C'est épatant! Enfin, je crois que je gagnerai des sous tout de même « dans ce pays, et j'en aurais déjà de côté s'il ne nous avait pas fallu racheter « presque tout, comme après un incendie, sans compter tout l'arriéré de l'année « de déveine que nous avons passée... »

Les commandes en effet commençaient à devenir intéressantes et lucratives.

Le premier buste qui fut commandé à Dalou, fut celui d'une fillette de dix ans environ M"^ Dorothey Ileselline (depuis lors vicomtesse Cantelupe), fille d'un amateur émérite, dont la maison peut rivaliser avec bien des musées d'Etat. Cette terre cuite, de grandeur nature, soutient fort honorablement le voisinage des chefs-d'œuvre dont elle est entourée. L'enfant d'ailleurs était des plus jolis avec une mine éveillée et malicieuse. Son portrait est trop vivant pour n'être pas ressemblant. Puis ce fut le comte Carliste mis en goùl par sa Boulonaise au liameaii, dont ses amis lui faisaient les jjIus vifs compliments, qui voulut avoir son buste.

vVprès lui, vint lady Carlisle, qui. plus socialiste encore que son mari, eut plaisir à donner de nombreuses séances de pose et de causerie à Dalou. Cette fois ce n'est plus un buste qu'il fit, ce fut une petite statue pied et ce fut aussi l'une de ses œuvres les plus originales et les plus vibrantes.

Lady Carlisle est assise sur un petit fauteuil Louis XVI, vêtue d'une robe unie aux plis très amples et très sobres, les deux pieds posés sur un tabouret relèvent, à angles presque droits, la ligne qui va des genoux à la hanche. Le corsage, légèrement échancré à la base du cou, et bordé d'une petite frise tuyautée, a des manches, très vastes du haut et s'amincissantpour se fermer, aux poignets. Les bras repliés l'un sur l'autre, le droit apportant sa main sur la ceinture et le gauche, appuyé du coude sur la main droite, allant porter sa main au départ de l'épaule opposée, produisent des plis d'un dessin superbe. La tête s'élève droit, à peine inclinée versla gauche, les yeux très grands et très réfléchis regardent loin et haut, ils pensent sans affectation ; le front est d'une courbe large, deux bandeaux plats, qui cachent le haut de chaque oreille, le couvrent en grande partie.

L'ensemble du masque est mâle, sans dureté, la résolution y est inscrite par la forme du nez, long, robuste, planté fermement, elle est tempérée par la bonté que semble révéler la bouche, aux lèvres pleines et intelligentes, et par le dessin adouci de l'ovale du menton. L'ensemble donne l'impression bien moins d'une statue que d'une personne, aperçue et entendue déjà dans la vie et qu'on aurait plaisir à revoir et à entendre encore.

Staïlette de lady Carlisle

Vers celte même époque, Dalou Ht une statuette dans le genre de sa Brodeuse mais, cette fois tenant un enfant qui riait un peu. Cette statuette d'une grâce un peu artificielle, plut facilement et trouva vite un acquéreur. Qu'est-elle devenue? On l'ignore, mais les vrais artistes qui l'ont vue se consolent volontiers de ne la point retrouver.

C'est de cette même période que date une Baigneuse — (terre-cuite) — appartenant à M. Ilcseltine. Du bout d'une draperie qui, passant sur la cuisse droite vient rejoindre le socle, en rompantle vide produit par l'écartément des genoux,

elle s'essuie de la main droite, la jambe droite; l'autre main qui s'y appuie soutient le torse penché en avant. Cette Baigneuse, qui à première surprise ne manque pas de charme, ne me produit pas lefTet d'une des plus heureuses compositions de Dalou. Pourquoi cette femme, qui sort de l'eau, est-elle si savamment et si correctement coiiïée, pourquoi ce large peigne est-il planté si droit, mordant le flot assagi de la masse des cheveux? On se prend à chercher le bonnet de caoutchouc, qui a si bien protégé ce bel édifice capillaire. Celte baigneuse sort d'une baignoire, c'est évident, mais pourquoi a-t-elle fait venir le coilfeur avant son bain? Et pourquoi, aussi, puisqu'elle est occupée à essuyer son mollet droit s'acharne-t-elle à regarder en haut, du côté opposé et les paupières mi-baissées? N'aurait-elle pas, par hasard, honte de son excessive ressemblance avec la Baigneuse de Falconet.

Tout au contraire, Madame la Baigneuse, c'est vous qui avez le droit de vous plaindre. Votre auteur, il est vrai, vous a faite charmante, et il n'est point un morceau de vous-même qu'il n'ait pétri avec le plus sftr de son savoir, avec son plus grand amour de la perfection. De quelque côté qu'on vous regarde on voit que vous êtes sortie des mains d'un mailre. Mais de quel maître? Voilà ce qu'on ne peut dire à première vue. Ceci n'est point votre péché, c'est le sien. Péché d'imitation, le pire de ceux que puisse commettre un véritable artiste. Enfant de deux pères, vous n'avez de Falconet que ses défauts; toutes vos qualités vous viennent de Dalou. Mais, avant de trop vous plaindre, écoutez bien celte leçon :

« Qu'un homme, même grand artiste, peut donc avoir de fâcheuses influences sur son époque ! En ce moment tout le monde veut imiter Rodin et, comme, lorsqu'on suit quelqu'un, on ne voit que son dos, c'est-à-dire son revers, il en est ici de môme, personne ne voit les qualités, chacun n'est saisi que par les côtés plutôt grotesques de cet homme de valeur. »

Celui qui parlait ainsi des imitateurs d'un maître était lui-même un maître. 11 s'appelait .Iules Dalou.

11 ne faudrait point ni que votre modestie s'offensât, ni que votre vanité se trouvât flattée de l'importante place qu'occupe ici votre personne minime, parmi l'innombrable peuple de statues et de monuments énormes qui composent l'œuvre de Dalou.

Vous y représentez une crise qu'il traversait au temps de votre naissance. Le succès, fait par le public anglais à ce qu'il croit être l'art gracieux, l'avait à son insu, influencé, non qu'il fût hanté par un sentiment intéressé, — toute idée d'argent lui fui de tous temps inconnue, — mais parce qu'il en trouvait l'exprès-

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sion souvent délicieuse, chez les Maîtres français du xviii^ siècle. Et, lancé, à faux, dans cette voie, il s'amouracha de Falconet.

Un jour que son ami Lantéri avait l'occasion de passer devant la boutique d'un mouleur, Dalou le pria de lui acheter une épreuve de la Baigneuse et Lantéri, en rentrant, vint la lui remettre à sa maison d'habitation.

Mais, quand M""^ Dalou aperçut ce plâtre, elle s'écria : « Qui est-ce qui a apporté celle horreur là ici "? »

Et, comme son mari prenait la défense de la statuette, elle commença à la critiquer pièce cà pièce, à en faire voir toutes les mièvreries, tout le convenu, tout le lâché dans l'exécution, qui, — malgré ses qualités particulières — en font une œuvre de second ordre : donc une mauvaise tradition et un dangereux exemple. Puis tirant d'une collection d'images la Suzanne de Rembrandt : « Si je voulais concevoir une Baigneuse^ voilà ce que j'aimerais à regarder. »

Dalou, à celle heure, avait besoin d'être réconforté, et remis sur la route où son originalité s'était déjà si brillamment affirmée. « Frôle plante, » comme il l'expliqua, plus tard, il avait besoin que « son soutien, son luleur » l'étayàt et l'aidât à se tenir droit dans les hautes sphères d'art où sa nature lui permettait de triompher. Il était dans un état de doute et de découragement profond, que les souffrances physiques rendaient plus pénible encore. On en trouve la confession dans une lettre à Edouard Lindeneher, datée de la gentille maison de Chelsea où il commençait à s'installer confortablement.

Trafalgar Square Fulham Uoad S. \V., 18 Mai 1874.

«... J'ai encore été bien long à l'écrire, cette fois, la faute en est à la santé « et à l'ennui. .)'ai d'abord travaillé comme un nègre toute l'année dernière, et « cela sans rien produire; j'ai perdu trois mois sur une chose que j'ai flanquée « au baquet, puis, d'autres mois encore, à faire fausse route sur une autre chose « qui est toute à reprendre et, enfin, de mal en pis, je n'ai pu terminer mon « marbre pour l'Académie, et il ne l'est pas encore. Tout cela m'a découragé « et donné de la méfiance vis-à-vis de moi-même. De plus, voilà des semaines « que je traîne et suis obligé de me droguer. .Je ne sais ce que j'ai dans le ventre « et je crains bien que le médecin n'en sache pas davantage... »

Suivent détails de santé lamentables.

Ce qu'il ne racontait point, dans celte lettre, c'est l'aventure plutôt comique qui lui était advenue, mais qui, étant donné son Invraisemblable modestie et le

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perpétuel doute où il était de la valeur de ses travaux, avait dû le peiner et le troubler sérieusement.

N'ayant aucune œuvre importante prête pour l'envoi à l'exposition de la Hoyal Academy, il avait fait le buste d'un jeune garçon, fds d'un praticien nommé Glassby. Ce même Glassby, sculpteur par circonstance, et dénué de tout talent et de tout savoir, avait de son côté fait en même temps, le buste du même gamin, et l'avait envoyé à la Royal Academy. Les membres de l'Acadcmy ne voulant point mettre dans leur Salon deux bustes d'un même individu, exécuté par deux artistes différents, cboisirent celui qui, probablement, leur parut le meilleur... Et ce fut celui de Dalou qu'ils refusèrent. Cet échec le troubla.

On ne peut que, sous réserve d'erreur, dire quelle était cette chose que Dalou a « flanquée au baquet » après trois mois de travail, ni quelle est cette autre autre chose, sur laquelle durant d'autres mois, il a fait « fausse route », et qui, en mai 1874, était « toute à reprendre ».

Les œuvres de Dalou, terminées et mises au baquet sont si nombreuses que, à moins de rétablir la date précise de leur destruction, il n'est guère possible de les indiquer, et même, en ce cas, leur nombre rend la confusion des souvenirs inévitable. Tout semble montrer, cependant, que, dans la lettre citée de mai 1874, il s'agirait de l'un ou l'autre des trois groupes, tous trois plus grands que nature dont voici l'indication sommaire :

Une baigneuse nue, assise, et dont une négresse essuie les jambes, réminiscence évidente de cette Suzanne, de Rembrandt, que M™" Dalou avait mise face à face avec la Baigneuse de Falconet. Cette œuvre nouvelle, devenue personnelle par l'originalité de sa composition et par ses exceptionnelles qualités d'exécution, n'en restait pas moins une imitation.

On est en droit d'admettre que, la voyant telle, Dalou ne la considéra plus que comme une bonne étude utile à son instruction, et non plus comme un travail digne de rester l'œuvre d'un artiste, à qui il était interdit de marcher sciemment « dans les souliers » de personne, pas plus dans ceux de Rembrandt que dans ceux de Carrier-Belleuse.

Le deuxième groupe achevé et détruit comportait une Madone, assise, la jambe droite portée en arrière, un enfant, les pieds posés sur sa cuisse gauche et qu'elle soutient de son bras gauche, tandis que, lui, appuie sa petite tête sur la poitrine de sa divine mère. Au pied de celle-ci un autre enfant debout, saint Jean si l'on veut, regarde en même temps, et la Madone et l'enfant qu'elle porte.

Suivant sa coutume, Dalou avait fait complètement le nu do ce groupe et il était, selon le témoignage de ses amis, Alphonse Legros et Lantéri, tout à fait

hors ligne. Puis il mannequina les draperies, les chercha, les rechercha encore, les fit et les défit vingt fois, s'y fatigua, s'y énerva, ne trouvant jamais qu'elles étaient ce qu'il avait rêvé. Et en un jour de final découragement il détruisit complètement le tout.

De ces deux groupes, personne n'a plus souvenir d'avoir rien revu, ni l'ébauche, ni l'esquisse, pas môme le moindre bout de croquis de la Baigneuse. Quant à la Madone, la seule trace qu'on en retrouve est un tout petit bout de croquis, lequel n'est guère compréhensible que pour qui ])Ossè(lc déjà la description de la Madone., ce croquis informe devient néanmoins fort intéressant, lorsqu'on constate qu'il contient en germe, l'idée du groupe de La Charité actuellement édifié à Londres près la Banque d'Angleterre.

Le troisième grand groupe était intitulé : soit, Jiinon allailant Hercule, soit, La Voie lactée. La fable mythologique nous raconte que Junon, par jalousie et par esprit de vengeance, avait glissé dans le berceau d'Hercule deux serpents. Hercule, nouveau-né, les étouffa de ses mains. Junon, prise de remords, voulut allaiter l'enfant qu'elle avait tenté de faire mourir, afin que de son lait elle le rendît immortel. Or Junon ayant laissé tomber de son sein quelques gouttes de lait, elles s'épandircnt sur le ciel et semèrent dans la nuit la voie lactée.

C'est de cette légende divinement humaine, de la femme, deux fois créatrice de l'enfant, lui donnant le meilleur de son âme et le plus pur de son sang, mystère suprême de la vie, œuvre d'amour et de lumière, que Dalou tira l'idée première de son groupe.

Junon, fortement musclée, le torse nu, les jambes accusant à travers les draperies, leurs formes pleines et vigoureuses, était assise sur un siège fait de nuages amoncelés. D'un de ses pieds, porté en arrière, elle s'arcboutait pour faire saillir en avant le haut de son corps, et amener à son sein gonflé de lait, la bouche du petit Hercule qu'elle tenait enlacé dans son bras. Ses doigts, tels ceux de la Vierge au coussin vert, de Solari, en pressaient l'extrémité pour qu'en jaillit plus vite et plus abondant, le breuvage créateur. Du bras qui le soutient, elle enveloppait l'enfant aux muscles saillants, le pressant contre elle avec ce. geste d'amour que, depuis la création, les mères et les nourrices résument ainsi : « Tiens petit ! tiens, prends-en tant que tu pourras! » Et le visage de la terrible Junon s'éclairait d'une tendresse profonde.

Ce groupe, qui mesurait près de deux mètres de haut, était terminé et prêt à livrer au mouleur, quand Dalou le mit au baquet, sans en laisser intact un seul fragment. M. Lantéri, qui y avait aidé Dalou dans l'exécution de quelques détails, et M. Legros qui l'a vu terminé, affirment qu'il était d'une incomparable beauté.

L'esquisse seule avait été épargnée, elle avait été rapportée à Paris, et y avait échappé aux hécalombes qui accompagnaient chaque déménagement ou chaque remaniement tratelier ; elle avait survécu jusqu'en 180i. A cette date, Dalou, ayant pris, impasse du Maine, un deuxième atelier, procéda au transfert de ce qui se trouvait dans le premier. Là, sur une tablette fixée à trois mètres

du sol, se trouvaient une multitude d'esquisses et de modèles.

11 était fort embarrassé de tout loger dans l'atelier nouveau et avait déjà parlé de faire de la place, de déblayer. Ses ouvriers savaient ce ((ue cela signifiait, aussi s'empressèrent-ils de monter à l'échelle pour sauver le plus de choses possible des menaces de mort que Dalou avait proférées contre elles. Mais lui, ne se contenta point de cela. Il grimpa à l'échelle et de là-haut jeta à terre tout ce qu'il croyait indigne (le survivre. Il rencontra l'esquisse de .lunon, et d'un coup d'œil il la condamna. Juge et bourreau, il la ]an(;a de trois mètres de haut sur le sol, où elle vint se briser; et lorsque son travail d'iconoclaste fut achevé, il descendit de son échelle, prit un marteau, et acheva ce que la hauteur de la chute n'avait pas détruit. Bientôt, de l'esquisse de la Jiinon, — une terre cuite admirable, très finie, très poussée et, n'y eût-il que cela, d'une valeur marchande considérable, — il ne resta plus qu'un tas de miettes rouges.

Il a subsisté néanmoins deux choses où les policiers et les. archéologues verraient les traces de ce groupe. C'est, d'abord le plâtre d'une petite étude de femme dont le mouvement est exactement celui de la Junon. La tète et le bas des jambes manquent. C'est, ensuite, un pauvre chiffon de papier, un feuillet

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blanc, un dos de lettre, encore marqué des plis de sa mise sous enveloppe et sur lequel est jeté le croquis d'ensemble de cette Junon faisant le geste d'allaiter Hercule.

Ce croquis, très sommaire, mais très puissant, nous donne la clef de la pensée et de l'état d'âme de Dalou, à cette heure décisive de sa carrière où il détruisait successivement, après des mois d'études, de soins et d efforts heureux, tant d'œuvres terminées, et, paraît-il, admirables. Cet état d'àme, une photographie de la Paysanne française allaitant son e/ifa/it,cn dévoile le secret tout entier.

En la comparant au croquis de la Junon, on constate l'identité des deux compositions. Même jambe gauche, placée en arrière, même mouvement des doigts sur le sein droit, môme attitude générale de tendresse et de sollicitude. Mais, cette fois, la femme n'est plus assise sur des nuages, elle l'est sur un vulgaire panier d'osier, et de la façon la plus simple du monde. Le haut du corps ne se porte plus en avant, comme celui de Junon, d'un geste violent et qui, en obligeant les reins à se creuser, arrondissait

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la ligne du ventre. Il avance de même, Cc^Po^ ^^^I^^^^^uj^ mais par un mouvement très doux et qui laisse sa liberté et son naturel à tout le reste du corps, si bien que la jambe droite qui, dans la posture conventionnelle de Junon, venait en avant, est maintenant perpendiculaire au sol ; la lèle de Junon se tenait presque droite, celle de la Paysanne est penchée en avant et la tendresse de son regard enveloppe la figure du nourrisson ; on croit voir passer, en foule, les baisers sur ses lèvres. Le mouvement des bras de Jnnon. et celui des bras de la Paysanne ?,oi\\. analogues, mais

La Pavsanne Fkaxçaise

(Terre cuilc, hauteur 1 mitres.)

les bras de la déesse, si beaux qu'ils soient, semblent nés d'une conception de la forme, où se marieraient la tradition d'abondance de Jordaens et la tradition de vigueur de Michel-Ange ; les bras de la paysanne sont tout bonnement les vrais bras d'une paysanne, aux muscles virilisés par le labeur des champs, durcis par le hàle et par le soleil ; les quelques traits qui indiquent les mains de la déesse dans le croquis qui, seul, subsiste d'elle, les font pressentir élégantes et impersonnelles, avec des attaches souples mais neutres; les poignets de la Paysanne sont fortifiés par le travail rude, ses mains sont devenues robustes et larges ; la droite couvre tout entier le dos de l'enfant qui tète, et le revers du pouce sert d'appui à sa nuque. Hercule était nu, l'enfantelet, assis sur la cuisse droite de la solide campagnarde, est pris dans un maillot, dont les langes ouverts laissent passer ses jambes gracieuses et ses pieds mignons, tout heureux d'étendre leurs petits doigts à l'air et à la lumière.

Si. donc, on compare dans leur ensemble le nu de la Junon et celui de la Paysanne, on constate leur quasi-identité; mais, à l'examen des différences existant entre ces deux ouvrages, on découvre le motif vrai de la sévérité de Dalou pour sa Junon. Si belle qu'elle pîït être, elle n'était qu'une œuvre de convention. Dalou, tout en s'y acharnant, sentait vaguement qu'elle n'aurait jamais ces belles qualités de sincérité, de loyauté et de vérité qui étaient l'essence môme de sa nature intime et de sa personnalité artistique. A cette heure, il cherchait vainement sa route et, de là, ce grand découragement dont il faisait entendre l'écho affaibli dans sa lettre à son ami Edouard. Comment il trouva la solution du problème et d'où elle lui vint, nous le savons aujourd'hui.

Sur la photographie de la Paysanne^ la seule des photographies des œuvres de Dalou à laquelle il ait été fait chez lui les honneurs d'un cadre modeste, et qui d'ailleurs, ne fut jamais accroché — on lit cette dédicace : « A celle qui a insph-é cette statue. J. Dalou. »

Celle qui avait été l'inspiratrice de la Brodeuse., celle qui, selon toute apparence, avait inspiré l'idée vivante de la petite Boulonaise au rameau, sculptée dans la pauvre chambre meublée de leur premier logis à Londres, celle-là avait fait sentir à son mari, que, en sculpture comme en tout, le chemin le plus droit est toujours le meilleur, et que pour exprimer la poésie de la femme fécondant l'enfant par le don de tout son être, le moyen le plus sur, là comme partout, est dans la naïve et directe sincérité. A quoi bon recourir à Junon, qu'il faut supposer, quand la première femme venue, appuyant son enfant sur son sein, fera revivi'e en vous l'émotion, qui seule engendre les chefs-d'œuvre. A l'artiste incomlje le soin de choisir parmi tant d'exemples, fournis par la vie elle-même, celui qui,

par sa forme symbolisera le plus profondément l'idée générique de son œuvre et transmettra, le plus sûrement, l'émotion qu'il y aura enfermée. A lui incombera le soin d'accomplir cette forme en toute perfection, dans sa plus pénétrante harmonie, et de réaliser cette unité du Beau et du Vrai qui est la cause finale de tous les Arts.

Et c'est ainsi que, tout au contraire des contes féeriques, où les bergères sont changées en déesses, l'impérieuse Junon fut transformée en simple paysanne.

Sa belle chevelure est maintenant tenue prisonnière d'un vaste mouchoir, qui avance sur le front et l'auréole, tout en projetant sur ses yeux, une ombre, qui les enveloppe d'une mystérieuse douceur.

En rejoignant la nuque, il couvre les oreilles et se dessine en deux bandeaux plats qui font pensera ceux dont les primitifs coiffaient leurs vierges, puis il se prolonge en arrière, en un flot sobre et droit de plis, se terminant en pointe. Sur le torse de ce qui fut la Junon, il y a maintenant une chemisette de bonne toile largement ouverte et montrant les attaches gracieuses et vigoureuses du cou, et la saine blancheur de la poitrine, le sein que l'enfant tète, seul est nu ; la menotte du petit glouton cherche l'autre sein, sous le pan de chemisette qui le recouvre. Des épaules de Junon partent maintenant deux courtes manches descendant jusqu'au bas de la saignée et d'où sortent, avec des coudes marqués de gracieuses fossettes, une paire de beaux bras, qui viennent du travail et qui dans un instant vont retourner au travail; un tablier modelé obliquement par l'écarlement des genoux couvre tout le devant de la jupe ample, toute unie, froncée à la ceinture, et qui tombe en quelques plis droits sur les pieds chaussés de sabots; l'extrémité des langes ouverts de l'enfant, descendant en plis perpendiculaires, cachent, en partie, le panier à légumes retourné qui sert de siège à la femme et équilibrent le jeu de lignes des draperies. Et si maintenant, par la pensée nous plaçons, côte à côte, parmi les sculptures grecques du Louvre ou du British Muséum, la mythologique Junon posée sur son nuage et la vulgaire fille de nos champs, assise sur son panier d'osier, c'est la paysanne et non pas la déesse qui a l'air d'un antique. Et la raison en est facile à établir :

On s'est beaucoup moqué de Ponson du Terrail qui faisait dire à l'un de ses personnages du wf siècle : <x Nous autres gentils hommes du Moyen Age ». Et pourquoi se gaudir de l'auteur de Bocambole, en un temps où une foule d'hommes très distingués ont des façons d'entendre Phidias et Praxitèle, qu'il serait difficile de traduire autrement que Ponson le fit pour ses gentilshommes. Phidias^ et Praxitèle n'étaient pas des antiques. Ils en sont devenus. C'étaient de bonnes gens, comme vous et moi, qui disaient ce qu'ils croyaient en faisant ce

qu'ils voyaient. Toute leur esthétique tenait en trois mots; croire, voir et dire ; ils travaillaient d'après la vie telle qu'ils la trouvaient autour d'eux. Ils faisaient : moderne, donc vivant. Et c'est pour cela que leur oeuvre est restée vivante.

Les mois de travail passés sur X^Junon n'avaient point en somme été perdus, ils avaient servi à l'étude préparatoire de la Paysanne.

« Apprendre sa leçon avant de la réciter en public » a écrit Dalou dans son journal : c'est par la Junon qu'il avait appris sa leçon, et si bien, que en six semaines, la Paysanne se trouva entièrement achevée, et avec les menus soins sur lesquels Dalou ne transigeait jamais.

11 était d'ailleurs matériellement impossible de prolonger le travail, car la statue, destinée à être cuite, n'était soutenue par aucune armature et, comme elle était de grandeur un peu supérieure à la nature, elle risquait à chaque instant de s'écrouler.

Le transport au four du cuiseur et la cuisson, eux aussi, n'étaient point sans donner de justes craintes. Enfin, tout se passa pour le mieux, et la Royal Academy la reçut avec enthousiasme.

Dalou n'a jamais reparlésans une nouvelle émotion de la largeur d'idée, de la bienveillance désintéressée et fraternelle avec lesquelles lui, réfugié politique, artiste pauvre et inconnu, il a été accueilli, choyé, encouragé par ses confrères anglais; pour /« Paysanne, notamment, ils disposèrentune place spéciale afin de la montrer seule et dans toute sa beauté; Dalou avait gardé de cela, et de tant d'autres choses semblables, un souvenir de reconnaissance attendri et, s'il avait été homme à croire que l'attitude des Anglais envers lui eût un intérêt quelconque pour ses compatriotes, il se fût fait un devoir de la proclamer devant le public, comme il ne cessait de le redire à tout venant dans sa vie privée.

Rien ne saurait donner une idée du succès qu'obtint la Paysanne ; ceux qui y ont assisté n'en peuvent citer l'équivalent.

Le public s'écrasait pour la voir, les plus riches amateurs se succédaient pour l'acheter à tout prix; le duc de Westminster en offrait n'importe quelle somme. Mais elle était déjà vendue à Sir Coutts Lindsey. Il l'avait payée 300 guinées, soit environ 7 800 francs. Dès lors ce fut parmi les plus riches amateurs à qui obtiendrait de Dalou la promesse d'une statue ou d'une statuette.

Le duc de Westminster, amené par le comte Carlisle, arriva sans délai chez Dalou, il aperçut en cours d'exécution La Berceuse, plus connue aujourd'hui en .Angleterre sous le litre de Roclàng Chair et, d'avance, il la retint et en commanda le marbre.

Le sujet de la Berceuse n'était pas plus compliqué que celui de la Paysanne et la donnée d'Art en était la même.

C'est tout bonnement, une très jeune femme aux formes à la fois nettes et pleines, moulées dans une robe toute unie, à manches plates bordées d'un tout petit ruche, qui, les mains jointes et les bras disposés en berceau, endort un tout petit

Lv « RocKixG Ciivin »

enfant posé sur son genou, les langes ouverts, longs et pendants et dont la tête repose nichée au creux de l'épaule de sa maman. Elle chantonne la bouche à peine entr'ouverte. A déchiffrer le pli de ses lèvres, comme le fond les sourds, on y lit : « Dodo t enfant do ».

Et c'est tout. La tète est celle dont Dalou s'est inspiré dans la plupart de ses chefs-d'œuvre, mais, cette fois, c'est plutôt un portrait qu'une interprétation.

De cette même époque date une statuette, disparue ou détruite, due à la même inspiration que la Brodeuse et qui était intitulée \ Aiguille, en souvenir de la chanson de Pierre Dupont : « L'Aiguille » que Dalou chantait souvent et toujours avec une nouvelle émotion. C'était une ouvrière moderne, occupée à faire passer son fil dans le trou d'une aiguille. Elle avait été terminée, elle a disparu,

a été mise au baquet, — ce qui est le plus probable, — ou enfouie dans quelque collection particulière. Tout ce qui en peut fournir la trace a été pulvérisé par le marteau de son auteur. A peine peut-on, d'après des débris de vagues dessins, supposer, mais sans contrôle sérieux, la forme de sa composition.

Dalou ne se laissait point griser par ses succès; il en était troublé, inquiet même, il en avaitplutôl peur; il se demandaits'il n'était vraiment que l'homme de ces intimités et si jamais il oserait entreprendre, quelqu'un de ces fiers monuments, sans cesse par lui rêvés, et où il aurait le pouvoir de livrer sa pensée à la foule. Non point qu'il eût la moindre gourmandise de gloire, pas même de publicité, — jamais homme n'a autant méprisé ni autant fui la réclame, — mais parce qu'il avait l'amour infini de la foule prise, dans son grand tout, et l'ambition suprême de lui donner, un jour, quelques parcelles du bonheur que versent sur elle, intarissablement, les œuvres des Maîtres.

Ce sentiment perce dans les lettres où il envoie à de très rares amis intimes des photographies de ses ouvrages les plus admirés à Londres :

Londres, 8 août 1874.

« Je profite de l'occasion de Maillard, (l'oncle Elie) allant à Paris, pour t'en- « voyer quelques photographies. Peut-être cela t'intéressera-il de savoir ce que « je fais ; ça t'en donnera une vague idée. Ce n'est pas bien brillant, c'est tout « ce que je peux faire. Il faut avoir le courage de sa petitesse et de sa laideur, « puisqu'il est impossible de se refaire; quand on peut vivre de ses petits pro- « duits, c'est déjà beaucoup. Ma loi, puisque ça se vend, je ne me plains pas. »

Pour quiconque connaît celui qui en ses temps de pauvreté, disait :

« Je sais bien que j'ai quelquefois tort, mais je ne peux pas sentir une guinée « dans ma poche, sans la dépenser en frais de modèles » il y a un gros soupir dans ce : « Je ne me plains pas. »

Pour se consoler, et aussi pour se chercher, Dalou accumulait projets sur projets, esquisses sur esquisses, faisait, défaisait, refaisait de petites figures nues profondément étudiées et achevées, que le plus souvent il laissait sécher et s'effriter sans même en prendre un moulage. Très rarement il les faisait cuire, plus rarement encore il les livrait au public. Il y eut là des « morceaux» de tout premier ordre, mais il ne les considérait que comme de simples exercices exécutés pour luimême, pour son seul plaisir et pour feon instruction.

Mais voici que, alors qu'il s'y complaisait, un bruit de voiture, roulant dans GlebePlace, — rue courte et silencieuse où se trouvait son atelier, — l'interrompait

en lui annonçant que l'heure du pensum était venue. Une clame de la gentry entrait pour lui donner une séance de pose de sa statuette. Charmante, peutêtre, la dame, mais habillée à la mode du jour, avec des frisettes sur le front, et un peu tout autour de la tète, des boucles courtes savamment échafaudées par sa camériste ou par son coifleur, le cou enfermé dans la haute collerette, imposée à la mode par les goûts où les nécessités de la princesse de Galles, et souligné par une grosse broche ronde, aux bords découpés en étoile, comme une croix de commandeur du Nicham Iftikar, des manches plates où se perdait, le dessin des bras et enfin, sur les reins, un gros pouf, dressé en queue.de coq, se tordant au haut d'une première jupe, bordée d'un tuyauté aplati et symétrique, posée, en biais, sur une autre jupe unie, taillée en façon de cloche. La dame s'asseyait sur une petite chaise Louis XVI, à dossier droit, et il fallait trouver dans cette altitude, tout au plus bonne .pour un photographe, des silhouettes intéressantes et tirer de ces inventions de couturière des draperies statuaires. La difficulté devenait amusante par son excès même, mais elle demeurait décourageante par l'inutilité de l'effort, car, fut-elle vaincue au delà de tout espoir, comme elle le fut dans la statuette de la dame dont il vient d'être ici donné une indication sommaire, rien ne pouvait faire qu'elle fût rien de plus qu'une aimable figurine où, seule, la tête fine et parlante donnait une sensation d'art.

Ce n'est point l'inutile effort, qui était pénible à Dalou, car, à se colleter avec l'impossible, il acquerrait une science plus profonde de son métier ; sa torture était de ne pouvoir, la leçon une fois prise, en remercier le modèle et mettre au baquet cet objet que la cliente considérait comme une œuvre et que l'artiste ne regardait que comme une expérience instructive mais avortée.

Lantéri qui, habitant l'Angleterre, n'est guère connu en France et n'est pas moins un artiste du plus grand talent, — et pour vous en convaincre il vous suffira d'aller voir au Musée du Luxembourg l'admirable buste du paysan qui porte sa signature, — Lantéri, dis-je, qui assistait Dalou dans ses travaux avec une affection et un désintéressement absolus, et avec une touchante modestie, arriva un matin Glèbe Place et trouva tombée, écrasée sur le sol, une statuette de femme, à la coiffure compliquée, un portrait, debout en robe moderne, l'éternelle ruche plate bordant le corsage uni et légèrement décolleté ; les éternelles manches plates ne laissant rien subsister de la forme des bras, et la longue double jupe tirée en avant par la main droite, sur laquelle l'autre main s'appuie, geste qui produisait une multitude de plis, plus étonnants d'e.véculion les uns que les autres, mais se superposant sans produire cette harmonie générale des masses et des

lignes sans laquelle uiie draperie, en peinture ou en sculpture, ne sera jamais qu'un chiffon mis à la torture.

Dalou avait passé sur cette statuette un temps incroyable, étant surtout donné sa; «patte » exceptionnelle, il y avait peiné, et aussi ragé, terriblement. Le modèle qui devait partir en voyage, ce même matin, avait donné, la veille, sa dernière séance de pose et le cuiseur devait enlever la terre incontinent.

Lantéri court à Trafalgar square ; il entre en coup de vent et conte l'accidonl : « La statuette de M"" de Rothschild est tombée. Ce n'est plus qu'une bouillie « informe. M"" de Rothschild, part tout à l'heure et elle compte sur sa statuette « que pensez-vous faire? »

« Eh bien, mon ami, riposta Dalou, rendez-moi le service de sauter dans un

(1 cab et d'aller faire part de l'accident à M'" de Rothschild, en lui disant que je

" me mets à sa disposition ppur de nouvelles séances dès son retour de voyage. »

Ainsi fut fait. Et Lantéri revint avec un chèque de cent livres sterling que

venait de lui remettre M"" de Rothschild.

« Rapportez vite. ça! je vous en prie, s'écria Dalou, en voyant le chèque, « rapportez vite ça !. La statuette n'était pas tombée du tout. C'est moi qui l'ai « jetée par terre. Ce bibelot me dégoûtait ».

M"" de Rothschild, aujourd'hui duchesse de Grammout, a sans doute ignoré la vérité sur l'accident advenu à sa statuette, qui n'a fait que subir le sort commun à tant d'autres œuvres du même maître.

Delà môme façon, il a détruit le buste terminé de sa propre enfant; de la même façon, il a détruit une statue à mi-corps de son ami le plus aimé Alphonse Legros. Le maître y tenait d'une main sa palette, cl de l'autre dardait son pinceau ; la tête se redressait, avec ce mouvement de recul particulier au peintre qui hésite avant de poser une touche. Dans un accès d'excessive sévérité contre lui-même, Dalou l'avait jetée bas. Le hasard de la chute fit que le haut du buste fût épargné et, sans doute à l'insu de Dalou, Lantéri le tira du baquet, où il attendait le chiffonnier. Aujourd'hui la ville de Dijon, patrie de Legros, s'en enorgueillit comme de l'un des joyaux de son musée, l'un des plus beaux de France. Il serait difficile de retrouver tous les bustes que Dalou a laissés en Angleterre, celui de M. Pointer, directeur des musées nationaux, celui de M""" Pointer, celui de sir Edg. Boehme, baronet, sculpteur, membre du Royal Académy, celui du grand peintre, sir Leighton et aussi, tant d'autres dont la nomenclature serait fastidieuse, et la description plus fastidieuse encore. Il en est quelques-uns qu'on regrette plus particulièrement de ne pouvoir reconstituer avec des mots, entre autres celui de M. Howard, le béret posé sur l'oreille, la tète s'élevant dans un

mouvement simple et fier. II est d'une intensité de vie surprenante, et, de même, deux bustes d'enfant, un garçonnet à figure large et volontaire et une fillette jolie, dont les yeux vivants vous poursuivent. Il est pourtant un buste, le portrait de M™' Gwene, dont la magistrale beauté vaut qu'on s'y arrête particulièrement. Le modèle paraît avoir dépassé la quarantaine, les cheveux abon-

BusTE DE Mrs Gwene (Terre cuite).

dants se partagent sur le front en deux larges bandeaux et, passant au-dessus de l'oreille se groupent en masses lourdes et souples tout autour de la nuque, les traits du visage, le dessin de l'encolure, sont d'une régularité parfaite, les plis tracés par l'âge, et l'épaississement qui commence à paraître loin d'en alourdir les formes en adoucissent l'harmonie. Le corsage échancré largement, et barré à la naissance des seins, par une chemisette, laisse voir la carnation robuste du cou et de la poitrine. Et cette fois la fameuse, l'inévitable ruche, se chiffonne à loisir, capricieusement. Les plis serrés de la chemisette, un bout de mantille jetée sur l'épaule, la coloration de la partie du corsage qu'elle ne

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couvre pas, toutes ces choses font valoir l'éclat des chairs et Ihumaine beauté du visage. En vérité, je vous le dis, c'est là un des très beaux morceaux de sculpture de noire temps.

Un petit buste, qui ne le cède en rien, à celui de M™" Gwene est une élude, faite d'après la sœur cadette de M™' Dalou et qu'on pourrait intituler : Candeur.

C'est une simple tête de jeune fdle de seize à dix-sept ans, tête fine et candide, avec un petit air d'élonnement naïf. Le front est large et peu élevé, les cheveux sont relevés à la chinoise, le cou est d'un dessin rond et tout juvénile, le corps ne comporte qu'un tout petit fragment de dos, d'épaules et de poitrine. Ce buste est, selon toute probabilité, le seul de tous les bustes de femmes, faits par Dalou à Londres, qui ait traversé le détroit. Ses plus intimes amis eux-mêmes n'en avaient nulle connaissance et quand, après sa mort, ses exécuteurs testamentaires le découvrirent à l'atelier derrière une foule de plâtres divers, et lorsqu'on l'eut débarrassé du vieux journal dans lequel il était enveloppé ils eurent, tous ensemble, un cri d'admiration. Les plus délicieux bustes de jeunes filles du xvin" siècle ne leur semblèrent pas supérieurs à celui-là. Et celle perfection, la conscience d'artiste de Dalou ne l'avait pas encore trouvée suffisante, et il avait caché cette élude pour que nul ne la vît, il l'avait même enveloppée afin de ne plus la voir lui-même, il ne l'avaitconservée que comme souvenir d'une enfant qu'il avait aimée et choyée et qu'il avait vue, toute jeune femme, toute jeune mère, mourir longuement dans la douleur, sans répit, le sourire aux lèvres.

Ni le succès, ni l'affluence des commandes ne donnaient à Dalou, la satisfaction rêvée. Tout cela l'empêchait de travailler et il en souffrait profondément. Certes, dans cette poussée de commandes du public riche, il lui eût été facile de gagner de l'argent, mais il était un terrible original, sa probité ne lui permettait point de demander un haut prix d'oeuvres, qu'en son âme et

« C.iNDEUK )) BUSTE {ïerrc cuite).

SËJOUR EN ANGLETERRE 69

conscience, il jugeait ne pas valoir grand chose. Le jour où il avait abattu la statuette de M"° de Rothschild, cela avait été avec le sentiment de ne pas commettre une indélicatesse en recevant 2500 francs pour une chose qu'il n'estimait point les valoir. Parvenu à l'apogée de sa réputation, il conserva intacts ces scrupules, presque toujours excessifs, et môme à celte époque, il ne faisait payer que de 4000 francs et, par exception, oOOO francs, ses bustes en marbre les plus importants, ce qui, après déduction du carrare et des journées de praticiens, lui laissait à peine un billet de 1 000 francs pour payer son travail et le temps des séances de pose, qu'il prodiguait par vingtaines.

L'idéale organisation de sa vie à Londres, eût comporté une fonction rapportant un salaire fixe, capable d'assurer, pour la plus grande partie, la vie matérielle et des travaux de commande suffisants pour lui laisser, sans préjudice pour les siens, assez de ces livres sterling qu'il ne pouvait sentir dans sa poche sans les dépenser en études, en essais et en modèles. Son rêve était alors et, fut de tous temps, de faire payer par les travaux qu'il exécuterait pour autrui, ceux qu'il tenterait pour son -intime satisfaction. Mais, pour un étranger ignorant la langue du pays, ambitionner une fonction ne pouvait être que chimérique.

Plus d'une fois, Dalou en avait causé avec Legros, comme on devise de toutes choses quelconques, qui ne se réaliseront jamais, et Legros s'était ingénié, à part soi, à trouver la solution du problème, selon toute apparence insoluble. « Et « pourquoi, insoluble"? finit-il par conclure, puisque moi. Français, n'ayant « jamais pu apprendre l'anglais, je suis professeur de dessin au Sled-School, « pourquoi Dalou, qui ne le sait guère plus mal que moi, ne le serait-il pas de « sculpture dans une autre grande école, au Royal Collège of Art de South « Kensington, par exemple. La place est occupée, c'est vrai, mais qui sait? on « trouvera peut-être un joint. Essayons. Pour une fois, dans ma vie, soyons (( diplomate et attaquons la place par en-dessous. Si ça réussit tant mieux, si « ça rate personne, pas même Dalou, ne saura rien de ma machination astu- « cieuse et machiavélique. » Et, enchanté de son idée, Legros invita son ami à venir assister à son cours de Sied School.

Tous deux avaient conservé, en fait d'enseignement de l'Art, les traditions de Lecoq de Boisbaudran, leur premier maître, au temps où, tout jeunes garçons ils travaillaient côte à côte sur les bancs de la Petite Ecole, et Dalou eut plaisir à aller voir comment, à son tour Legros, les appliquait, ayant sur Lecoq de Boisbaudran, cet avantage énorme de pouvoir joindre l'exemple aux conseils et d'être capable de tracer devant ses élèves ces dessins d'une impeccable perfection, que la postérité placera côte à côte avec ceux d'Ingres.

Quand il arriva dans la classe de la Sled-School, Dalou y trouva une selle et de la terre. Legros l'invita à modeler une tête devant ses élèves, pour leur démontrer la façon de l'établir, il le fit très volontiers et les élèves furent enchantés. Cet exemple d'une leçon par la démonstration réelle et telle que, en sa. prime jeunesse, Dalou en avait journellement reçu de Carpeaux s'ébruita vite. M. Pointer, directeur des Ecoles d'Art de Londres, en fut très frappé et voulut en causer avec Legros. C'était là que l'ami Legros voulait l'amener. « Si un artiste « du savoir, de la notoriété et de la valeur de Dalou, voulait bien donner, d'une « façon suivie, au Royal Collège of Art, de semblables leçons, opinaitM. Pointer, « ce serait un grand bienfait pour l'enseignement de la sculpture en Angleterre, « mais y consentirait-il? » La chose, en outre, se compliquait de deux grosses difficultés matérielles. Le professeur titulaire du Royal Collège of Art, homme de talent médiocre, mais en possession des droits acquis, ne pouvait être congédié sans motif sérieux et pouvait, moins encore, être remplacé par un étranger ; d'autre part, on ne pouvait guère, sans froisser son amour-propre, offrir à un artiste hors de pair, tel que Dalou, le titre d'adjoint à un professeur sans importance. La question d'amour-propre fut vite tranchée, grâce au dédain absolu que Dalou avait de tous les titres et, le gouvernement anglais, ayant doublé le budget de la chaire de sculpture, le vieux professeur conserva son poste, son rang et ses appointements, et Dalou, nommé professeur adjoint, commença à donner son enseignement, tandis que son chef officiel se confinait, le plus spécialement, dans les besognes administratives de sa charge.

Pendant plus de cinq années, Dalou produisit ses démonslralio/tx , au Collège of Art, devant de nombreux élèves. Comme il savait fort peu parler anglais et n'osait guère s'y risquer, ses leçons ressemblaient bien plus à des pantomimes qu'à des cours; ses gestes étaient appuyés de perpétuels : « You do so » et, quand il lui était impossible d'éviter toute explication verbale un peu étendue, son éloquence en la langue de Shakespeare devenait analogue à celle que nous appelons, de ce coté-ci de la Manche, le langage petit nègre.

Tout cela n'empêcha point que ces leçons lui fussent un repos et un plaisir. Eternellement écolier, il en profitait pour apprendre à nouveau ce qu'il aurait pu oublier de son métier, il eut la satisfaction de faire quelques très bons élèves, parmi lesquels on doit citer, en première ligne, M. Alfred Drury qui le rejoignit plus tard à Paris et l'aida, dans divers ouvrages, entre autres le bas-relief de. Mirabeau. Le professorat au Royal Collège of Art assurait à l'artiste un revenu fixe de trois cents livres sterling, pour deux leçons par semaine.

Et pour la première fois de sa vie, le nouveau professeur décida que de

même que ses collègues, il prendrait des vacances et ferait un voyage. Décision mémorable, et qui ne fut prise qu'après de longues hésitations, et sous l'empire de raisons diverses, qu'on trouve indiquées dans une lettre à Edouard Lindenelier, où, après des détails, formulés en badinant, sur le mauvais état de santé de son scripteur et sur ce qu'il s'imagine être l'effet de l'âge — (il avait alors trentecinq ans) — et la fatigue résultant d'un travail incessant, toujours en lutte contre des forces minées par la maladie, on lit :

27 juillet 1873, 23, Trafalgar Square Fulham Road S. W.

« Rien de nouveau si ce n'est que j'espère faire un petit voyage en Belgique, « dans quelque temps et que notre pauvre Irma a en ce moment une bronchite « assez forte, mais j'espère que ce sera peu de chose et que le voyage lui fera « du bien aussi. La cuisine doit être bonne par là. Ostende doit donner des « huîtres si l'histoire n'est pas une blague. Nous verrons Ostende ou plutôt un « village à côté, puis Anvers, Bruges, un tout petit peu de Bruxelles. Histoire « de voir la mer, de se retrouver un peu et de parler français. Quelle belle « langue; mon cher! — savez-vous, une fois, — quand il y a quatre ans qu'on « vit au milieu d'un tas d'Iroquois qui speak au lieu de parler, ça commence à « faire le compte. Ainsi j'espère que nous allons tous guérir, au plus vite, « n'est-ce pas ? -

A part la fuite à Londres, qu'on ne saurait qualifier de voyage d'agrément, ce voyage en Belgique fut le seul qu'entreprit Dalou dans tout le cours de sa vie. On en parla toujours chez lui comme d'une partie de plaisir, d'autant plus inoubliable, qu'elle fut la seule que jamais Dalou se soit offerte'.

A son retour, il écrit à l'ami Edouard :

23 novembre 1873, 25, Trafalgar Square Fulliam Road S. W.

« Tes lettres me parviennent seulement à mon retour de Belgique où nous « sommes allés faire un voyage de quelques semaines...

« Ce voyage ne m'a pas fait mal, loin de là; Irma aussi s'en trouve bien. Ce « fut pour nous une grande distraction, chose énorme, depuis quatre ans et « demie que nous vivons dans cet aquarium brumeux qui s'appelle Londres. « Que de belles choses à voir! Il faut aller là pour juger Rubens que nous ne '< pouvons connaître à Paris, surtout depuis qu'il a été si bien restauré. »

Ce court séjour eu Belgique eut sur l'œuvre de Dalou une influence décisive. La vue des Rubens l'avait jeté dans des extases folles. Désormais il ne va plus rêver que compositions énormes, éclatantes de couleur, de mouvement, de santé, de

jir

force ou de gaîlé et, par un travail de longue incubation et d'études acharnées, il se préparera à accomplir bientôt, ces œuvres maîtresses qui s'appelleront Le Triomphe de la République, La Fraternité, Le Silène, La Bacclianalu du fleuriste de la Ville de Paris. -^

C'est sur cette composition qu'il fit, d'une façon anonyme, impersonnelle, presque secrète, son premier essai de cette formule d'art vers laquelle tendraient à l'avenir ses plus grands efforts. Un ciseleur français, échoué à Londres, on ne sait comment, était venu lui demander de lui prêter assistance. Dalou reprit, pour un moment, le métier qu'il avait fait chez les frères Fannière et, voulant rendre service à ce pauvre diable, il exécuta, pour un fond de coupe, le modèle en cire d'une première version de la Bacchanale. Cette Bacchanale, qu'il recommença et modifia à plusieurs reprises, à Londres d'abord, à Paris ensuite, n'était pour lui qu'un acheminement vers le but auquel il tendait. A côté de l'influence de Rubens, et la complétant en la faisant entrer dans le domaine de la sculpture, le génie propre de Dalou fut pour ainsi dire fécondé par celui d'un très grand sculpteur français, à peu près inconnu en France, Roubillac, dont les œuvres abondent à Londres ; on peut citer parmi les principales, dans l'abbaye de Westminster le monument de John, duc d'Argyll, daté de 1762 et dont le modèle en terre cuite, méticuleusement achevé, figure au South Kensington Muséum. Le haut-relief superbe qui orne la base de <( The Monument » dans la Cité, à côté de London Bridge, est également de lui. Si Roubillac, ce maître français, hors ligne, est ignoré en France, il faut dire à la décharge des Français qu'il a passé toute sa vie en Angleterre'.

D'ailleurs, tout en préparant dans son esprit l'œuvre à venir, Dalou continuait à édifier « ses petits produits » en y mettant plus que jamais toute sa passion et toute son inébranlable conscience. Car si l'émotion violente ressentie à la vue des œuvres de Rubens avait élargi ses vues, elle n'avait point effacé l'admiration haute et austère qu'il avait ressentie devant les Rembrandt, les Terburg, les Holbein, les Teniers même. Là, mieux que nulle part, il avait senti qu'il n'y a ni grand, ni petit art et qu'il n'est si infime chose qui ne contienne en soi le Beau tout entier.

Ces quelques semaines passées dans un pays où il entendait parler sa langue maternelle l'avaient rajeuni et retrempé ; sa santé s'était un peu rétablie, et c'est du meilleur cœur qu'il reprit ses travaux à terminer et attaqua des œuvres nouvelles.

'. Il a été publié une Vie et Ouvrages de L. F. Roubillac, par M. Le Hoy de Sainte-Croix, Paris, 1882. On ne peut que regretter que cet ouvrage, très intéressant en soi d'ailleurs, manque de reproduction des œuvres du Maître.

Des petits croquis, peu intéressants par eux-mêmes, du reste, trouvés sur un petit calepin acheté en Belgique, donnent à penser que ce pourrait bien être dans une des nombreuses églises de Bruges que Dalou rencontra l'idée du groupe qui fut exposé en 187(3 au Salon de la Royal Academy.

Enveloppées de la mante aux vastes plis, qui est la môme, chez les béguines de Bruges et chez nos boulonaises, deux femmes, assises côte à côte, sur un banc de bois, à dossier, à peine incliné, sont en prière, ce sont la mère et la fdle : leurs deux visages semblent copiés l'un sur Tautre. La fille, dont une capuche enveloppe toute la tète et ne laisse voir qu'un bout de masque, un peu du front, un peu des joues, un rien du menton, de grands yeux aux paupières baissées et une bouche aux lèvres recueillies, est d'une jeunesse, d'une virginité exquises. Assise très droit, sérieuse, réfléchie, sans rien penser au delà de sa prière, elle lit, et ses deux mains, longues et fines, entre lesquelles s'ouvre largement son missel, sont les seules parties de sa personne que son manteau ne cache pas. Épaule contre épaule, la mère prie, assise aux côtés de sa fille, mais elle n'a pas de livre. Elle n'en a plus besoin, hélas! Sa prière, elle l'a tant dite et redite sans cesse, qu'elle sort d'elle-même de ses lèvres. Sur son visage, que limite un haut bonnet taillé en chaperon de faucon, dans ses yeux aux paupières baissées, dans la maigreur de ses joues, dans le pincement de sa bouche, dans la dureté de ligne de son menton, dans la ligne des sourcils, où les heures douloureuses ont laissé leur empreinte, dans l'harmonie douloureuse de toute la face, dans l'inclinaison inconsciente de la tête, qui conserve la volonté de se tenir encore droite, dans la façon dont s'oublie et se laisse aller le corps, inconsciemment appuyé au dossier du banc; dans l'abandon des mains, l'une tenant l'autre, lasses, appuyées machinalement sur les genoux, dans tout cela, il y a un : « A quoi bon? » de découragement et un : « Qui sait? « de suprême désespérance qu'on entend soupirer dans tout son être.

Entre cette enfant de seize ans et cette femme encore jeune, et que les épreuves ont déjà si durement marquées, entre ces deux êtres que la nature semble avoir dessinés, trait pour trait, semblables l'un à l'autre, on croit voir le fantôme de quelque douleur commune, qui les tient serrées l'une contre l'autre; et, dans l'épreuve, leur donne une âme commune. Mais comme on sent bien que, pour la jeune, l'amour viendra qui emportera et effacera tout cela en un jour, tandis que pour l'autre, ineffaçablement marquée par la douleur, tout est fini pour jamais.

Dans les quinze ou vingt châteaux qu'il a rempli de merveilles d'art, le duc de Westminster, qui a le bonheur de posséder ce groupe, aurait peine à rien

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trouver qui lui soit de beaucoup supérieur, ni comme intensité de sentiment, ni comme beauté d'exécution. Hormis les masques et les mains, tout y est draperies, mais, si le malheurvoulait qu'un jour leslètes disparussent, les deux corps drapés supporteraient encore le voisinage des fragments d'anliques les plus admirés.

Autant il était difficile et cruel pour Dalou, de faire des statues de personnes indifférentes, inconnues de lui, dont il ignorait l'esprit et le caractère, et qui lui arrivaient vêtues, selon leur goût, ou leur absence de goût, et toutes sans aucun sens artistique, autant il était heureux de prendre, à môme la vie, à même sa propre vie, des statuettes modernes, mondaines même.

Chez soi, à tout instant, il trouvait mille sujets de statues d'une intimité cl d'une grâce naturelles, simples et élégantes sans apprêt. Là une femme à qui toute prétention et toute coquetterie étaient inconnues, et qui voyait avec lui la créature d'art née de son geste, savait la revivre pour qu'il la transformât en une statue. Et comme elle était une grande liseuse devant l'Éternel, son mari l'a maintes fois représentée lisant.

Dans une petite terre cuite, on la voit sur un fauteuil bas, vêtue d'un peignoir très ample, légèrement étendue et s'oubliant dans sa lecture. Dans une auti'e, plus importante, on la voyait habillée de même, elle était allongée de côté sur un canapé, appuyée sur son coude, et la main soutenant la tête ; mais celte slaluelte a été détruite par l'artiste. Il n'en reste d'autre vestige qu'une série de petits croquis à la mine de plomb, mesurant une douzaine de centimètres sur six environ. L'un d'eux présente ceci d'intéressant qu'il est, — tout petit et sommaire qu'il soit — l'unique portrait réel de M'"*' Dalou qui existe. Il ne se trouve pas même d'elle une photographie, et son visage répété presque dans toutes les statues de son mari, ne s'y rencontre qu'à l'état d'interprétation. Dans une troisième statuette de Liseuse,

La Liseuse (Terre cuite, grandeur nature).

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d'environ demi-grandeur naturelle : elle est assise sur une chaise à dossier droit, drapée de ce même peignoir, dont les manches larges laissent voir ses bras, nus jusqu'au coude ; la tète est penchée vers le livre auquel le haut du bras gauche tient lieu de pupitre. Elle sourit de la bouche et des yeux, elle se retient encore, mais, pour un peu, elle va partir d'un grand éclat de rire. Que lit-elle? quel est celui de ses auteurs familiers qu'elle relit, en ce moment. Est-ce son grand ami Rabelais, est-ce Montaigne, est-ce Swift, est-ce Shakespeare? Est-ce quelque bonne traduction d'Aristophane? On voudrait bien le savoir, car la physionomie est empreinte de cette lumière dont seules, les œuvres maîtresses éclairent les visages. Ce n'est pas seulement la tête qui lit, c'est l'être tout entier ; regardez plutôt en suivant la ligne allongée de la jambe gauche que soutient le genou droit, le bout de ce pied, spirituel comme le pied de Déjazet, et chaussé d'une fine pantoufle Louis XV, et vous y devinerez encore la sensation de la lecture faite.

L'énorme difl^érence existant entre ces portraits-ci et les portraits de commande, vient beaucoup aussi de ce que dans ceux-ci l'artiste (selon sa définition à laquelle il faut toujours en revenir), a pu apprendre sa leçon avant de la réciter en public. Et pour apprendre sa leçon, et de si peu d'importance qu'ait été aucune de ses figures, Dalouen fit toujours le nu. Il le faisait poser par un modèle de profession, choisi selon les formes générales du sujet et placé d'après le mouvement de l'esquisse. El alors seulement, il l'habillait d'après l'étude du modèle habillé. Proposer cette méthode de travail à de pudiques anglaises citait impossible, les portraicturer d'après leur nudité, même supposée, ne pouvait être seulement mis en question. Cette méthode de travail n'était point à employer vis-à-vis de femmes à qui leur éducation n'a point appris la chasteté de la nature libérée de tous voiles. Tandis que, pour des ouvrages comme la Liseuse, elle apparaissait telle qu'elle est, comme la plus nécessaire de toutes et la seule logique. Le mot même de modèle, qui n'a, en français, ni masculin, ni féminin, — puisqu'on dit : un modèle homme ou un modèle femme, — en résume bien clairement la supérieure impersonnalité.

11 n'est pas impossible, et certains indices, — très vagues d'ailleurs — le laissent à supposer, que pour le petit modèle des études préparatoires de l'une, au moins, de ces Liseuses, le modèle habillé a dû — telle la princesse Borghèse devant le Titien, — suppléant à l'insuffisance des modèles de profession, donner au sculpteur le mouvement do « l'ensemble ».

C'était aussi de l'interprétation de deux portraits pris dans la vie intime de l'artiste que se composait le groupe de la Leçon de lecture :■

Elle n'y met point de mauvais vouloir cette fillette aux cheveux blonds, coupés au ras du front et tombant en masses ondulées jusqu'aux épaules; elle est posée un peu obliquement, debout, entre les genoux de sa maman et tient d'une main le livre, où son autre main s'appuie, pour en suivre les lignes : sa petite tête penchée est sérieuse assurément, mais on voit quand môme que l'enfant n'attend que la minute, où le bras qui lui enserre la taille se dégagera, la laissera reprendre les danses et les chants interrompus et jouer à la petite maman en donnant à son tour, à la poupée qui dort, là-bas, dans sa boîte de carton, une leçon de lecture, où, très amicalement, je lui conseille de ne pas broncher.

Le visage de la jeune mère, que couronne une abondante chevelure relevée sur le front et rassemblée sans apprêt sur l'occiput, en de larges torsades, prises dans un peigne uni, en forme de croissant renversé, est attentif; incliné vers le livre, il paraît satisfait : la leçon doit être bonne. Elle va pouvoir, dans peu d'instants, ouvrir la cage et rendre la volée à sa chère petite prisonnière. Jusque-là, la joue appuyée en caresse, sur la chevelure de l'enfant, le torse penché en avant, la main droite soutenant, par le haut, Le volume, dont le pied pose sur la ceinture de la petite, elle est toute à son œuvre maternelle. Mais tout ceci n'est point dit parle détail en manière d'anecdote, c'est dit, tout au contraire, ainsi qu'en des figures nues, par la sobriété et la sincérité de la forme seule, qui, seule donne en sculpture, et seule peut y donner l'impression et le sentiment suprêmes de la vie.

La femme porte, elle aussi, l'inévitable robe plate, mais, au bord du corsage, entr'ouvert pour dégager l'encolure, la ruche, l'inévitable ruche de l'époque, habilement chiffonnée, est de dimensions discrètes ; elle serpente sans effort de lignes, et son feston qui colore la partie supérieure du buste, détruit la sécheresse de tout le reste. Le pli du bras, à l'épaule, et la posture inclinée de l'ensemble du torse, produisent ou justifient les toute fines ondulations de l'étoffe du corsage qui l'avivent, tels des faux traits dans un dessin de maître. Les manches plates sont aussi là, mais pour le grand chagrin des couturières et des snobs, celles-là laissent pressentir les fossettes des coudes et la courbe pleine de l'avant-bras. La ruche — toujours elle ! — entoure le poignet comme un bracelet finement travaillé et son jeu de petites ombres, s'amuse dans l'ombre portée du buste, adoucit la transition de la lumière tombant en plein sur la main et sur la jupe. C'est bien encore la fameuse jupe plate, mais, assise d'angle sur un élégant et large tabouret carré, la femme l'a rassemblée et, de toute son ampleur, ramenée sur un seul côté, et elle retombe, du milieu des reins jusque sur le sol, en quatre maîtres plis, dans l'esprit de Walteau, qui drapés presque

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parallèlement d'abord, s'inclinent et s'élargissent pour venir s'étaler et se rompre dans toulc leur ampleur sur le socle. Leur masse sert de base au plan large, presque uni, qui apparaît dans sa surface générale en triangle, limité par la ligne droite, qui va de la hanche au genou et par celle qui retombe à peu près perpendiculaire, du genou pour couvrir le pied. Autant le costume de la mère est sobre de jeux de lumière, autant, et bien qu'avec une infinie douceur de ton, celui de l'enfant est chaud de couleur. Ses manches larges, attachées au poignet, présentent des spirales de plis, disposés en volutes, les épaulettes et l'empiècement brodés du tablier, les mille plis qui partent de cet empiècement, et ceux que, depuis la ceinture, le poids du livre forme sur le tablier, accrochent la lumière et la fondent dans des tonalités blondes, qui se marient aux tonalités blondes de la chevelure crèpelée et s'irradient sur l'ensemble.

Ce groupe, d'un sentiment si pénétrant, appartient à la série des œuvres que Dalou a détruites après les avoir complètement achevées. Autant qu'on peut le voir, par la photographie qui en reste le seul vestige, l'exécution, qui eût- contenté tout autre, ne pouvait pas ne point échappera l'intraitable volonté de perfection de son auteur. Détruit ou non il présente au point de vue de l'évolution des idées de Dalou, à cette époque, un intérêt de tout premier ordre. Il fournit l'indice de sa préoccupation du moment, qui semble avoir été de faire parler à la sculpture le langage de la peinture et, particulièrement de celle des peintres coloristes. A ce moment, il n'en est encore qu'à Watteau, à Chardin et aux peintres d'intimités hollandais, mais il est en marche vers la pléiade des peintres aux compositions énormes, éblouissantes, dont Rubens est le type formel.

A cette époque, il cherchait la voie par où la sculpture pourrait les joindre, il avait trouvé le point de jonction dans les œuvres de Roubillac et il s'était « emballé » à fond sur Roubillac, il avait trouvé dans les monuments, de toute beauté dont son compatriote a doté l'Angleterre la trace bonne à suivre pour s'en rapprocher.

Et au demeurant, il ne s'est point trompé quant à lui-même, puisque en suivant cette trace il a produit ce monument de la place de la Nation et le haut relief de La Fralermlé et le Silène^ ces trois chefs-d'œuvre, où il a atteint ce résultat de rester personnel en dépit d'inspirations extérieures à sa nature originelle.

Cette Leçon de lecture disparue était donc intéressante à signaler et à analyser

comme indice de la lutte qui se livrait dans la conscience de Dalou, entre l'art

qu'il avait jusqu'alors pratiqué et celui vers lequel il croyait l'heure venue de se

'tourner. 11 était alors en bulle aces angoisses, enfouies dans les profondeurs de

l'âme des vrais artistes, et qu'ils n'analysent pas toujours eux-mêmes, entraînés qu'ils sont par l'attrait de leur pensée renouvelée.

Cet état d'esprit ne produit que trop souvent un état d'énervement, qui se répercute sur tout, autour d'eux, et n'a que trop souvent un écho dans leur existence particulière.

Ce petit groupe marque aussi la date d'une étape cruelle de la vie de Dalou, et la plus douloureuse épreuve qu'il ait traversée.

En eiïet, lorsque vint le moment d'achever définitivement ce groupe de la Leçon de lecture^ les deux modèles tant aimés n'étaient plus sous ses yeux.

Un malin, de l'hiver 1870-1877, M'"'' Dalou était débarquée <à Paris, avec sa fillette malade, plus terriblement atteinte que jamais. Le climat de France, lui serait meilleur, disait-on, et les médecins français trouveraient ce que ceux d'Angleterre n'avaient pu trouver. C'est tout ce qu'on avait à connaître sur cette résolution inattendue et ainsi expliquée, sans qu'il y fut question de retour en Angleterre. Sur la recommandation d'un ami commun, le docteur Cadet-Gassicourt, avec le dévouement et le désintéressement qui lui étaient familiers, fil un véritable miracle et, rintelligence et le dévouement maternels aidant, en quelques mois l'enfant fut, sinon guérie, du moins rendue à la vie.

La santé de l'enfant avait été donnée comme raison d'être du voyage, et voilà que maintenant qu'elle semblait en étal de revenir à Londres, dans le home confortable de Trafalgar square, sa mère et elle, restaient indéfiniment h Paris, la mère travaillant, dans les conditions les plus modestes. Ceci étant, on est autorisé à admettre qu'il y eut par ailleurs quelqu'une de ces raisons du cœur que la raison ne connaît pas.

Mais, de ce qui s'était passé dans la petite maison de Chclsea, jamais ni de l'une ni de l'autre part, jamais on n'en fit rien connaître, ni alors, ni plus tard. Ce fut très probablement une de ces scènes sottement banales qui commencent par un gigot brûlé ou mal cuit et qui, un mol provoquant l'autre, finissent par l'écroulement de deux existences. L'incident suivit de près un court séjour de Dalou en Ecosse où il était allé pour achever des travaux chez des amateurs, et il se pourrait que le débat fût né d'une interprétation fâcheuse donnée à ce voyage — et bien à tort, j'en ai reçu l'assurance formelle. Peut-être celte interprétation fâcheuse a-t-elle eu pour point de départ quelque incident du passé, quelque égralignure d'ébauchoir, pour ne pas dire de canif, que des demi-mots, entendus de ci et de là, donnent à supposer, sans qu'on puisse rien affirmer. Ceci, alors, aurait faitci'oire à cela. Ce n'est pas l'impossible.

Toujours est-il que l'injure, pour imaginaire qu'elle fût, n'en était pas moins

de celles que ne pouvait rapidement oublier « l'inflexible droiture» de M'^'^Dalou, pour reprendre la définition que Dalou lui-même nous a donnée de son caractère, et elle restait là où sa dignité lui disait de rester, quelque tristesse qu'elle en pût ressentir.

Quand, aux heures de repos, de rêve et bonne causerie, Dalou rentrait au logis vide et lorsque sortant, de ce logis où plus rien de ce qui était toute sa vie ne le saluait au départ, il abordait son travail, c'était dans un état d'àme navrant.

L'ne petite note écrite sur le journal de 1897, à propos de on ne sait quelle bouderie passagère, nous en donne une i lée infiniment afîaiblie.

20 mars 1897. — « La femme est un être assez compliqué, du moins pour « moi. Quand la mienne change d'humeur à mon égard et devient, sans que j'y « comprenne rien, muette pour moi, cela me plonge dans un découragement si « profond que le dégoût de la vie m'atteint absolument, ainsi que de tout ce qui « pourrait m'y rattacher. Mon affection, seule, exceptée cependant. >>

Dégoûté de tout dans la vie il poursuivait presque machinalement son œuvre. Et, puisque les Doulonaises plaisaient au public il se mit à faire des Doulonaises, sans plus avoir le courage de chercher au delà. 11 en fit successivement trois.

L'une, n'est que la reprise de \iiPa>/xaime, comme elle, allaitant son enfant. Mais là, plus de trouvaille, comme celle de ce panier servant de siège, c'est la pierre banale de toutes les statues assises selon la convention classique qui le remplace ; le bonnet couvrant les oreilles et les joues jusqu'aux pommettes ne laisse voir de ses cheveux qu'un commencement de bandeaux séparés par une raie droite. Les deux pans de l'ample rotonde à capuchon se i"ejoignent sur le genou où l'avant-bras droit retient leur chute et de là retombent en une cascade de plis amples et lourds, souples, arrondis à mi-chute. L'enfant est abrité comme dans un nid, par l'un d'eux qui couvre à demi son corps nu, sans que rien fasse comprendre le pourquoi de cette nudité. C'est assurément, dans son ensemble un fort beau morceau de sculpture, et de la plus belle coloration, mais il y manque cette belle sincérité, cette antique simplicité, qui est la marque des chefs-d'oHivre. Le visage à l'ovale allongé de la femme est des plus doux, mais il reste le visage d'un modèle et non celui d'une des filles de nos côtes de France. Ni dans les yeux abaissés vers l'enfant, ni sur les lèvres closes, ni dans le mouvement d'ensemble de la femme, on ne sent, ni le don tout entier de soi, ni les effluves de tendresse maternelle qui constituent l'inoubliable beauté de la Paysanne. Un envieux, et un jaloux pourrait, grossissant son injustice et sa méchanceté, dire que la Paysanne est l'idéale personnification de l'amour maternel

et que la Boulonaise est un peu « nourrice sur lieu ». Dalou a refait cette figure, à Paris, en 1894, et l'a améliorée et retournée en modifiant sensiblement le mouvement et quelques détails.

Le succès de celte statuette à l'exposition de 1877 de la Royal Academy l'ut des plus vifs (quoiqu'incomparable à celui de la Paysanne). Les membres de cette illustre compagnie traitant son auteur avec une faveur spéciale lui avaient fait une place à part dans leur Lecture Boom.

Et, à quelques mois de là, comme elle préparait les envois à l'Exposition universelle de Paris, où Dalou, condamné par contumace, ne pouvait envoyer ses ouvrages sans risquer de les voir mis sous séquestre, son président l'illuslre peintre, sir Leighton vint offrir à Dalou une place parmi les exposants anglais.

Là, sous le pavillon britannique, ses œuvres seraient insaisissables. Profondément ému par cet acte de gracieuse fraternité, Dalou avoua le grand crèvecœur qu'il avait de sentir ses travaux ignorés des artistes et du public français, et répondit, en dernier ressort, que, Français, il ne rentrerait jamais en France que sous pavillon français.

Les deux autres Doiilonaises que fit Dalou en ces heures de découragement, sont, d'abord, une jeune fille, cousine un peu trop germaine de celle que nous avons déjà vue assise aux côtés de sa mère, dans le recueillement d'un deuil commun. Mais ici son banc n'est même pas transformé'en tabouret; une pierre, la lamentable pierre, lui sert de siège ; son capuchon rabattu montre sa tète à l'ovale long, qui n'est autre que celle de sa précédente compatriote allaitant un enfant, ses yeux baissés suivent le mouvement de ses mains jointes égrenant un chapelet, dont le geste entr'ouvre la mante ramenée sur les genoux et qui tombe en plis droits jusqu'aux pieds, joints talon contre talon.

Le même modèle a posé la troisième de ces statuettes similaires. Celle-ci est agenouillée les mains jointes, sur le sol rocheux; sa mante suivant, droit, les contours de son dos, vient s'étaler sur la roche en longs plis obliques et qui traînent comme ceux d'un manteau de cour, elle tombe devant elle en plis perpendiculaires. Mais si la profondeur de son chagrin fait fléchir en Dalou la volonté d'invention, elle ne diminue en rien ses infinis scrupules de bon ouvrier et, dans ces trois statuettes, il met sans compter, toute sa conscience et tout son savoir ; il s'y console de la faiblesse de l'invention par l'étude approfondie et la pleine beauté du morceau. Et par cela ces statues restent des œuvres supérieures et demeureront dignes de lui. Il est curieux de mettre eh parallèle la pelite Boulonaise au Rameau et ces trois figures nouvelles. On peut, delà sorte, constater

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