‹ Dalou, sa vie et son œuvreChapitre 19 sur 54 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Tout au fond d'un tiroir, dans une armoire dont Dalou seul eut la clef et que seul il ouvrit, une enveloppe a été Retrouvée où étaient écrits ces mots : Leilre (/idée par .m mère à Georgelte. — Reru/ue.

On ne peut l'ouvrir qu'avec d'infinies précautions cette pauvre lettre ; elle a dû être tant de fois prise et reprise, dans le portefeuille, jamais quitté, et qui tenait chaud à la place, là où il appuyait, elle a été si souvent pliée et dépliée, lue et relue, que les plis en tombent en charpie et que le papier en semble usé par les regards qui l'ont tant de fois paiTouru et caressé :

« H avril. — Cher petit père. Donne vite la volée à tous nos pauvres baisers « qui ont dû faire un si grand voyage, pour te trouver ; ils étaient si impatients « d'être vers loi, les bavards, que peut-être ils ont trouvé un moyen de s'échapper « malgré les fleurs qui devaient te les porter, tout parfumés. Nous avions dû les « tant serrer pour les faire tenir tous dans cette petite boîte, qu'ils doivent avoir « bien mauvaise mine. Accueille-les bien tout de môme ; tu verras qu'ils sont de « gentils messagers. — Tiens, cette petite violette en a fait cacher trois dans son « cœur; fais-les vite sortir de leur cachette ; qu'ils te disent que nous t'aimons « bien et que nous aurions bien voulu te les porter nous-mêmes.

« (lEOnOETTE. »

.\insi que sa Junon allaitant Hercule, en laissant clioir dans la nuil une goutte de son lait divin y épandit une douce lumière faite de milliards d'étoiles, de même, Dalou vit, s'évadant de chaque fleur de ce bouquet, et de chaque syllabe de cette lettre, les baisers venus de là-bas, s'envoler comme un essaim de lucioles et envelopper d'une écharpe lumineuse la nuit de son double exil.

Depuis longtemps, en France et en Angleterre, des efforls avaient été faits

par (les personnages politiques et par dos hommes d'Etat importants dos deux pays, pour que la condamnation de Dalou fut revisée et annulée. Môme à l'ambassade française on lui affirmait que, puisqu'il refusait de demander, ni de laisser demander une grâce, qui lui serait accordée sur l'heure, il lui suffirait de venir se présenter devant le Conseil de guerre, pour que son acquittement fut prononcé et que ce serait, lui promettait-on, une simple question de formalité. Lui n'avait pas confiance en une telle aventure. Dans une lettre, que j'ai bien malheureusement égarée, répondant à quelques mots où je traitais sans beaucoup plus de confiance que lui, ce sujet, il me disait à peu près ceci : « les tailleurs d'ici « m'habillent bien mal, mais j'aime encore mieux leurs affreuses jaquettes « qu'une casaque de forçat. »

Son collègue du Louvre, son ami Jules iléreau, qui tenta l'expérience, dans des conditions analogues, ne fut nullement acquitté, sa condamnation par contumace, aux travaux forcés, fut simplement transformée en deux ans de prison pour usurpation de fonctions civiles. Le coup fut trop rude pour le pauvre Héreau, — un peintre dont les toiles, hélas trop rares, honorent nos musées, — sa santé déjà très éprouvée n'y put pas résister, et il mourut peu de mois plus tard, gracié c'est vrai, mais tué par ce jugement du Conseil de guerre de Paris, car Mac-Mahon, tant. que dura sa présidence ne laissa pas arracher à l'autorité militaire, une juridiction, qui était, en fait réel, l'imitation aggravée des Cours prévôtales de 1815 ou des Commisions mixtes de 185:2.

Dalou, maintenant, plus que jamais, aspirait au retour, et ça avait été le sujet de bien des causeries à cœur grand ouvert avec Cornaglia qui, lui, en faisait sa pensée constante. L'ne correspondance s'établit entre les deux amis, où tout d'abord, il n'était guère autrement parlé de retour, et Dalou prit plaisir à tenir Cornaglia au courant de ses pensées les plus intimes et k lui parler de ses travaux. Il lui écrivait :

« :217. Glèbe-Place^ 6 avril 1878. — Peut-être voudrais-tu savoir ce que je « fais, tu vois, j'avoue ma fatuité. Ehbien, je termine le groupe de la Reine. Tu « verras cela bientôt par la photographie. Je fais le buste d'un vieux monsieur « très laid, et, enfin toutes les inepties que mon agréable métier comporte. Je « n'ai rien envoyé celte année pour l'exposition anglaise. J'aurai le groupe « composé pour la Reine dans une galerie privée. >

Puisque nous avons ici, de la main de Dalou, l'indication de ses travaux à cette date, jetons-y un coup d'œil : Le vieux monsieur très laid, était, sauf erreur, un médecin allemand, décédé quelques années plus tard, et dont le buste a passé entre les mains d'héritiers inconnus, il n'en existe pas de photographies.

Quant aux « petites inepties que l'agréalile métier comporte », il n'est pas téméraire d'y comprendre un groupe que Dalou n"a pas pu détruire, par celte raison, qu'il était vendu à Lord Northbrook. Ineptie est dur; Dalou seul pouvait le qualifier ainsi ; erreur suf'tirail, cl. pour rester dans la vérité historique, accident serait le terme juste.

En s'amusant les doigts, en rêvassant, en cherchant cet « autre chose »

qu'il cherchait sans cesse, Dalou avait fait une ébauche d'un petit groupe en

costume moderne où jouaient un grand et un petit enfant, puis, la chose « ne

. venant pas » ainsi, il avait retourné son idée do diverses façons et avait abouti

au jeu de cache-cache.

Au milieu, un fût de bouleau dont la cime et les basses branches ont dû être arrachées par un dur coup de vent, un peu de lierre grimpe au pied. A droite se trouve une fille d'une douzaine d'années, vêtue d'une chemise, retenue par une cordelette, à la ceinture, et qui, de ses bras nus et infléchis comme pour une révérence, en tire l'étoffe un peu en arrière, découvrant ainsi les jambes nues jusqu'à mi-hauteur du mollet. Bien entendu les pieds sont nus. l.a tête inclinée vers la droite rit, d'un rire que l'on peut, à la rigueur, taxer d'artificiel et qui découvre toutes les dents, expression suprême du rire selon la méthode des lithographes allemands et môme anglais. Le mouvement de sa tête et de son cou fait pencher la chemise de gauche à droite et découvre l'épaule droite et le côté droit du dos, l'épaule opposée et la partie opposée du dos restent couvertes. De l'autre cote'' du fût de bouleau, un enfant de quatre ou cinq ans, entièrement nu, sort de la cachette que formait l'épaisseur de l'arbre cl rit, en regardant par en dessous, la grande fille qui est à l'opposé, sa sœur selon toute probabilité. L'arbre est planté droit sur un socle rond, en forme de champignon de modiste. Les pieds de la grande fille y posent, au i-as du contour et un peu en pente.

Si l'on ne craignait de contrisler lord Northbrook, on lui dirait que, |)Our la gloire de Dalou, il devrait faire casser ce marbre — car la chose, et c'est là le pire — a été exécutée en marbre.

11 est juste d'ajouter que durant longtemps Dalou n'eut pas la juste notion de l'étendue de son erreur. Ce groupe fut pour lui l'enfant mal venu auquel on s'attache, en raison directe de la peine qu'il vous a coûtée, car jamais peut-être aucun de ses ouvrages ne lui demanda tant d'efforts et de recherches. Il ne parvenait point à établir le mouvement juste, et personne n'arrivait à le lui poser.

En désespoir de cause, il dit un jour à Lantéri qui travaillait auprès de lui dans son atelier, par une chaleur sénégalienne : « Rendez-moi un service, posezle moi ce satané mouvement. »

Et voilà le bmvc ami qui se déshabille et dans le eostumc de l'Hassan de Musset essaie de donner la pose. — Mais ça ne va pas encore.

Alors Daloii, à son tour, retire souliers et chaussettes, culotte et chemise, et voilà nos deux hommes velus comme des antiques, — sans draperies, — qui s'escriment, essaient des pas et des poses, dans l'atelier, où par bonne chance le soleil permettait ce retour à la seule nature. Et, pendant des heures, les deux amis, vêtus à la mode du père Adam, posaient ou modelaient tour à tour. Et ils ne parvenaient à rien faire de bon.

Ni l'un ni l'autre ne s'avisèrent de celte idée bien simple, que l'es- |)rit du mouvement devait être faux, puisque des artistes de leur valeur el de leur savoir ne pouvaient le retrouver dans la nature. Cette vérité, Lantéri l'eût dite carrément à Dalou s'il s'en était aperçu, car son admiration pour l'ami et le maître, n'allait point sans celte franchise absolue, qui est la forme la plus élevée du respect. Mais, ni l'un ni l'autre, ne voyait plus clair dans ce travail où Dalou s'était enfoncé jusqu'à s'y perdre, jouissant de chaque difficulté nouvelle comme d'une nouvelle leçon, qui l'acheminait vers le but par lui rêvé, et qui était de faire naître sur l'argile pétrie toutes les vibrations de toutes les couleurs. A ce point de vue, le groupe de Cache-cache représente un tour de force tout à fait extraordinaire. Le fût de bouleau, notamment, offre des variétés de blanc et de gris et des reflets de satin d'une finesse et d'une vérité de ton qu'on ne saurait imaginer comme chose qu'on pût tirer du plâtre ou du marbre.

Arrivons au cjroupe de la Renie dont parlait la lettre à Cornaglia.

Les plus grands seigneurs s'offraient des œuvres de Dalou, et se montraient flattés de le connaître et de le faire connaître; c'est ainsi que notamment le duc de Westminster amena clie/, l'illustre et fidèle communard, le t/arewitch

Gnoii'K ne la Rkixk n'ANC.i.F,TEitRF:.

Alexandre. Seule la famille royale ne possédait rien de lui. La reine Victoria, dépêcha auprès de Dalou, sa fille, la princesse Louise, aujourd'hui duchesse d'Argyll, sculpteur amateur, non sans quelque mérite, la seule artiste de Tune des familles régnantes, la moins artiste de l'Europe.

La reine désirait placer dans sa chapelle privée de Frogmore, près Windsor, un monument dédié à la mémoire de ses petits -enfants morts en bas ftge. La princesse Louise s'entretint avec Dalou du désir de son auguste mère et s'entendit avec lui sur la façon de le réaliser, pour le mieux ; puis, soit qu'elle le sentit triste, soit qu'elle se plût à la conversation de ce charmeur qu'était Dalou, soit qu'elle trouvât profit et plaisir à le regarder travailler, elle vint à plusieurs reprises — que la sœur du roi Edouard VU excuse la justesse de l'expression — s'installer « en bon camarade » auprès de lui, dans l'atelier, propre, austère sommairement meublé de Glèbe-Place.

Et ici, qu'une parenthèse soit permise, pour montrer jusqu'à quel point Dalou était peu courtisan. Peu de temps après son retour à Paris, Gustave Doré passa chez lui, et ne le rencontrant pas y laissa une carlo portant ces mots :

« Cher Monsieur, je suis venu pour m'enquérir du numéro de votre maison, « votre adresse m'ayantété demandée, aujourd'hui, par la princesse Louise qui « désire visiter votre atelier. La princesse est descendue hôtel Westminster « 11, rue de la Paix et ne reste à Paris que jusqu'à mardi. »

Bien à vous,

Dalou répondit, avec toute la courtoisie possible, qu'il était retenu à son appartement par une indisposition qui ne lui permettait pas d'en descendre. C'était la vérité, mais le bobo très sérieux qu'il avait au pied, n'était point si dangereux que, tout autre que lui, ne se fût laissé aller à risquer de le forcer, ne fût-ce que par crainte de déplaire à une royale visiteuse, dont les familières causeries lui avaient laissé les souvenirs les plus sympathiques.

De ces causeries était née l'esquisse d'un groupe composé d'un ange assis, aux ailes étalées, tenant dans ses bras trois petits nouveau-nés couchés là, dans un mouvement do gerbe fraîchement fauchée, tandis que, entre les deux genoux, ets'appuyant, de chaque bras, sur chacun d'eux, un autre enfant nu, aux formes pleines, un peu moins petit, la tète maladivement inclinée se tenait debout. Un autre du même âge, et non moins robuste d'aspect, tout en fléchissant sur ses petites jambes cherchait sous les draperies un abri contre je ne sais quel ennemi invisible. Le corps de l'ange n'est point celui d'une créature

émaciée et immiitérielle, mais, loul au contraire, celui d'une femme construite comme les belles lilles du pays de Flandre, aux chairs saines et pleines, à la peau fine et blanche. Sa tète est penchée en arrière, avec une légère inclinaison vers la gauche, éclairée d'extase elle se tourne vers le ciel que ses yeux implorent dans

IJl SÏE ni N liKS KM'.VM'.-i tll l.UOLPE IlE LA HeIXK

un regard douloureux baigné de ferventes prières. Ce mouvement et cette tète, cette disposition spéciale des cheveux coupés assez courts sont les seuls spécimens de ce genre qui se rencontrent dans tout l'œuvre de Dalou. Us ont quelque chose d'anecdotique, ils ont surtout, — comment dirais-je bien, — un accent anglais, qui révèle une influence extérieure à la personnalité si profondément française de leur auteur. La disposition des ailes donne aussi, dans une certaine mesure, une impression analogue, mais là, on sent que la forme générale du groupe est imposée par celle de la niche où il sera placé. C'est à sa place

quil serait bon de le voir; mais la chapelle de Frogmorc est absolumcnl privée et seuls les hôtes de la maison royale y ont accès, et il se peut, que là, les observations ici formulées sur le vu de l'esquisse cessent d'être justes en face de l'œuvre achevée. Dalou qui jamais ne parlait des œuvres dont il n'était pointa peu près satisfait, parlaitde temps à autre de celle-ci et M'"^ Dalou, dont l'opinion toujours sévèrement établie, faisait autorité pour lui, estimait le groupe de la reine Victoria l'une des très bonnes productions de son mari.

Un buste d'enfant, élude de l'un des enfants du groupe a été repris par Dalou et il en a fait une terre cuite, puis un marbre tout à fuit admirable qui donnent l'idée de l'exécution du groupe de la Heine.

il existe également une terre cuite, qui ne peut être qu'un premier projet do l'ange, et avec un seul enfant, petit ouvrage très achevé et qui, comparé à l'ange du groupe de la Heine conlirme l'hypothèse d'une influence extérieure, celle de la princesse Louise sans doute, tlans 1 exécution de celui-ci.

Le groupe de la Heine fut le dernier grand travail de Dalou qui resta en Angleterre sans que le public français le pût connaître.

Cet ouvrage marque tout à la fois elle réveil du courage de Dalou et son premier pas définitif et vraiment heureux vers cette grande sculpture décorative aux vigoureuses colorations où bientôt il allait s'aflirmer comme un maître à la fois très puissant et très pondéré.

Vers la même époque où il faisait le groupe de la Heine, il exécutait, sur commande d'un architecte, un groupe considérable de La Chari/é destiné à l'une des places publiques de Londres. Ce groupe était, à peu près, à la Madone qu'il avait autrefois détruite, ce que la Paysanne usAxi été à la Jiinon, c'est-à-dire un retour vers l'interprétation directe de la nature.

Comme la Ma'IoiH'^ la Charité est assise, le pied droit repousse en arrière et, debout devant elle, un enfant nu la regarde et regarde en même temps l'enfant qu'elle porte; mais, celui-ci, celte fois n'est point dressé sur sa cuisse et, si elle le soutient de môme du bras gauche, c'est pour lui donner le sein, qu'il tète avec béatitude, et, en même temps, d'un geste el d'un regard tendres elle enveloppe l'autre enfant, dont la main s'appuie sur son genou. Elle est coiffée bas sur le front et les cheveux, groupés en arrière en lourdes torsades. Pour vêtement, elle porte la chemisette aux manches plates retroussées et la jupe vulgaire des femmes d'aujourd'hui ; l'enfant qui tète a le corps pris aux reins par un maillot. Le tout forme un ensemble où la vie moderne et l'antique convention sculpturale se marient harmonieusemeni, donnant, du même coup, le sentiment do la réalité et la sensation de la forme idéalisée.

Ce groupe 1res important avait été exécuté en marbre et placé au Royal

Exchange Yard (dans la Cité). Mais, rintempérie du climat londonien l'ayant

gravement altéré, il en fut fait après diverses réparations une reproduction en

bronze qui fut mise à la place du marbre

et abritée par un auvent.

Dalou avait rapporté une esquisse en

terre cuite de ce groupe, achevée comme

ccrtaiusClodion, et, jusqu'en 1894, ill'avait

conservée. En un jour de rangement il

allait la mettre en menus morceaux, quand

la bonne chance voulut que son ami Ber-

tault arrivât et obtint de lui donner asile,

sous condition comme, toujours que Dalou

ne la reverrait plus '.

Sur ce même thème, Dalou avait exécuté à Paris un groupe analogue, et dont la tradition n'est pas tout à fait précise. iNon seulement ce groupe avait été Achevé et moulé, mais encore, le Maître, trouvant dans son atelier le bloc de marbre restant de la destruction de la Brodeuse., et encore haut de près de l'",50, décida de l'utiliser pour cette œuvre nouvelle. La mise au point fut donc faite, la pratique largement avancée, et il y avait déjà pour plus de deux mille francs de frais de praticiens payés sur ce marbre, lorsque Dalou, le revoyant, lui fit subir le môme sort qu'à la Brodeuse. 11 détruisit, de môme, le modèle en plâtre et n'en conserva que le plâtre de l'enfant debout, qui existe encore et sur l'épaule duquel repose un fragment de poignet et une main.

Entre temps, Cornaglia avait eu une lettre de Dalou où il lui disait avoir

EsorissK (Icn'e t-uile de la Cliaiilc|.

' C'est la reproduction de cette esquisse que nous donnons ici, de préférence au monument <le Londres, que les réparations faites au marbre et sa transformation en un bronze, ont considérablement dénaturé. De plus, cette reproduction d'une esquisse donnera au lecteur un échantillon de ce que Dalou mettait en miettes.

reçu une missive, lui promettant la prochaine arrivée de sa lille, mais de sa fille seulement. Et il lui avouait toute son angoisse. Elle seule lui reviendrait-elle ? ' Enfin le jour attendu arriva : la mère iaccompagnait l'enfant, il était Uni pour lui, le temps de trop rudes épreuves. La vie était rentrée dans la maison, avec les danses et les chansons de l'enfant, avec le charme, l'infini dévoument, l'esprit cultivé, clair et droit de la femme, toujours sincère, et parfois jusqu'à la dureté, grave, s'il le fallait, et se dilatant souvent en de larges gaîtés, l'àme vibrant partout en pleine lumière.

Des deux patries perdues l'une était retrouvée, mais l'autre manquait encore à Dalou. Et combien il lui était plus que jamais âpre le besoin de la l'cvoirl

L'aventure du 16 mai était finie. Soutenu par tout le parti républicain, le ministère Dufaure tenait tête au Maréchal, les amis de Dalou pouvaient tenter, plus utilement que par le passé, d'obtenir son retour ; chacun s'y employait de son mieux. C'était l'avocat Liouville, c'était le D'' Cadet Gassicourt, c'étaient vingt autres parmi lesquels notamment, à l'instigation de son ami intime Coquelin, Gambetta, à qui sa lutte contre le 16 mai et contre le Maréchal avait créé une situation, qui semblait toute-puissante; c'était le grand politicien anglais Charles Dilke. Mais, étant donné le refus formel de toute demande de grâce, directe ou indirecte, l'affaire se compliquait de difficultés pratiques, dont la plus grosse venait des scrupules de juristes du président du Conseil et aussi de l'impossibilité où l'on serait de faire comprendre à Mac-Malion la situation, toute spéciale de l'impétrant et, donc, de lui faire signer un papier quelconque qui la trancherait.

Cornaglia, qui avait obtenu le concours de Coquelin auprès de Gambetta, suivait de près toutes les chances de réussite .qui pouvaient venir de ce côté-là, et il tenait sommairement son ami au courant de ses démarches. Dalou, peu instruit des dessous réels de la politique du Maréchal et do ce qu'il gardait encore de son pouvoir personnel, jugeait alors un peu durement le grand citoyen doublé d'un artiste avisé, à la gloire duquel il érigea par la suite, et en toute sincérité, un superbe monument.

217, Glèbe-Place, Jeudi 29 août 1878.

« ... Mon bon ami, puisque lu veux bien être assez aimable pour aller voir « Coquelin et lâcher, si possible, de savoir quelle fut la réponse de Gambetta (s'il « en fit une), ce dont je doute, eh bien, je t'en serai très reconnaissant. Voici « mes raisons. Elle sont entre nous ; 1° je savais d'avance que toutes démarches « seraient infructueuses et j'étais convaincu que ce maître opportuniste ne trou-

« verait pas opporlun même de me répondre. — Excuse-moi si je blesse tes

« sentiments à son égard. — J'ignore absolument ce que lu penses en politique

« et si tu as quelque considération pour certains hommes de ce monde. Quant

« à moi, ma profession de foi est tout entière dans ce vers de Musset :

Je ne fais pas grand cas des hommes politiques.

« Or donc, je suis au regret d'avoir consenti à cette dernière démarche. « Je pensais voir Ch. Dilke dimanche dernier, je ne l'ai pas vu, mais comme il a va partir pour la France, dans quelques jours, je serai obligé, avant son départ, (( de traiter cette question avec lui; Gambetta avait fait cette réponse à sa (I demande de s'occuper de mon affaire : « Eh bien, dites-lui qu'il m'écrive ». « Or je ne veux justement pas écrire. D'ailleurs, écrire quoi? Une lettre de « sollicitation? Une demande de grâce? Enfin quoi? Voilà ce qu'il n'a pas dit « et ce qu'on ne peut spécifier. Cette eau bénite de cour est trop claire. Non, « bien loin d'employer de nouvelles influences, j'en veux linir avec toutes ces « balançoires. Crois bien que, néanmoins, je suis très reconnaissant à tous ceux « qui auraient voulu m'ouvrir les portes de France ; mais ce sont toujours ceux « qui ne peuvent pas ces choses qui les désirent.

« Ainsi, vois cela ; tu as toute ma confiance. Si tu peux avoir les papiers que « j'ai eu le tort d'envoyer, brûle-les. Remercie Coquelin pour moi. Et puis, que (( personne ne se dérange plus; ce sera mieux.

« Je travaille à force et prépare pour les années qui vont suivre force bonnes « choses (s'il est possible). Ça fait que le jour où les portes forcées par l'opi- « nion publique — cette grande enfonceuse de portes — s'ouvriront d'elles- « mômes, j'aurai quelque chose de tout prêt pour le Salon de cette année-là.

« J'ai quelques travaux et jouis du charme de la vie de famille et de tra- « vailleur, avec grande joie. Je suis honteux de me dire heureux à côté de toi, « mon pauvre ami, mais la malchance dure depuis si longtemps dans tes « affaires, qu'elle doit se lasser, et bientôt tu auras de meilleures nouvelles à « me donner, j'en suis convaincu.

« Je t'envoie mes amitiés bien sincères. »

Dalou, en eiïet, depuis que sa vie s'était retrouvée, avait accumulé projels sur projets. En cette fin d'année 1878, il eut une de ces poussées de puissantes trouvailles, qui demeurent uniques dans la vie des grands artistes. D'un coup, il dégagea celle nouvelle forme de son art, qu'il cherchait avec tant de peine

depuis plus de deux années et elle lui apparut enlin en pleine lumière. Comme en un coup de génie, et en quelques mois, il composa et esquissa, l'une chassant l'antre, ces œuvres de vie et de joie qui furent le Silène, la Baccka/mle, et ce prodigieux haut-relief de la Fralernilé, qui semble avoir été inspiré par le récit de l'inoubliable journée d'ouverture de l'Exposition universelle de 1878.

Injuste et ingrat envers lui-même, il ne comjila plus comme des œuvres dignes de son ambition, ces merveilleuses statues, petites et grandes, qu'il avait semées de-ci et de-là dans les collections des grands personnages anglais.

Dans son for intérieur, il les regarda désormais comme des péchés véniels qu'il était satisfait de savoir ignorés en France, car jamais, à aucune exposition, il n'en montra nul spécimen à ses compatriotes. Ce fut seulement dans lés dernières années de sa vie, qu'il leur rendit un commencement de justice et qu'il en voulut reprendre la tradition agrandie.

Pour le moment, il ne rêvait que monuments énormes, dont la pensée, la forme et la couleur élèverait l'esprit et réjouirait les yeux du peuple.

Et ce peuple, qu'il aimait d'un amour à la fois exalté et raisonné, ce peuple dont il était lier d'être l'un des atomes, il le savait n'exister pour lui qu'en France seulement, et nulle part hors de France. 11 avait cherche à le retrouver en Angleterre et n'y était point parvenu. Et ça avait été pour son âme un exil de plus.

Pendant qu'il s'occupait d'installer le groupe de la chapelle de Frogmore, la reine Victoria avait voulu lavoir pour hôte à Windsor, et, de toutes parts il recevait les témoignages d'admiration les plus touchants, et dont il garda toujours le souvenir ému, mais, incapable qu'il était d'un mouvement de vanité, rien ne pouvait atténuer en lui le chagrin de ne pouvoir reprendre sa place parmi ce peuple de France dont il était.

Le 16 janvier 18T9, le cabinet Dufaure apportait aux Chambres, une déclaration, annonçant le dépôt d'un projet de loi qui, contrairement au principe général du Droit criminel, étendrait aux contumaxle droit de grâce.

En pratique, ce que Dufaure proposait ainsi, ressemblait à l'amnistie, mais ce n'était point l'amnistie. Le parti répui)licain l'avait déjà vainement demandée réelle et complète, la presse républicaine la demanda plus activement que jamais. L'ami Edouard Lindeneher en écrivit à Dalou, qui lui répondit :

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