‹ Dalou, sa vie et son œuvreChapitre 4 sur 54 · VI PREFACE · texte numérisé non relu

VI PREFACE

médiocrement. Sur une raillerie de sa femme, le brillant maître-orfèvre s'avisa que pour qu'une mère allaitât dans un beau geste, il n'était pas indispensable de lui infliger Hercule pour nourrisson. Une bouffée d'air envahit son cerveau. Il vit la nature que la mythologie lui voilait. Une forte et tendre paysanne allaitant son enfant s'éveilla sous ses doigts à la vie du Vrai.

Un grand cri d'admiration le récompensa d'avoir osé. La gentry anglaise adopta le proscrit. Quelques travaux bien payés lui donnèrent la sécurité, sans enchaîner son tempérament. Il créa alors cette touchante série des Boulonaises, véritables filles de son esprit. Tout cet exil anglais lui fut profitable. Il y prenait sincèrement conscience de lui-même.

Mais tandis que l'amnistie lui rendait sa patrie, l'annonce d'un concours pjaur le « Monument de la République » rejetait ses énergies de libre travailleur dans les programmes et dans les commandes.

Ne pas être le statuaire de ce monument lui eût semblé un déni de juslice. Il se mit au travail avec une sorte de fureur. Il concevait un groupe pompeux, gigantesque. « Le monument, écrivait-il, sera dans le style Louis XIV, style que je vénère par-dessus tout. » Singulier aveu. L'idée monarchique de majesté tyrannisait encore sa conception. Il s'enthousiasmait à l'idée d'emprisonner une fois de plus la foi nouvelle dans le symbolisme du passé.

Il concourut et n'eut pas le prix. Un compromis intervint; on lui demanda son œuvre pour un autre emplacement. Malgré la douleur que lui avait causée son échec, il accepta celte réparation. Dix années, dix interminables années, les plus avides de liberté de sa carrière, furent dévorées par les travaux d'exécution, les difficultés de la fonte, tous les tracas d'une entreprise formidable. Pour faire halte, on décida d'inaugurer solennellement le modèle, lors de l'Exposition de 1889.

Celte première cérémonie de la place de la Nation fut pour Dalou la grande date de sa pensée. Elle avait été pour lui une victoire. Toutes les

PRKFACE VII

consécrations officielles étaient venues à lui. Tous, ministres, sénateurs, députés, confrères, écrivains, amis connus ou inconnus l'avaient comblé d'hommages.

Au bras de sa femme frémissante, il regagna son logis, plein de tristesse et de colère.

Jamais Dalou n'a été Dalou comme ce soir-là. Ce fut sa « Nephtali », comme parlait Renan. Quelques lignes de son Journal, des propos qui lui échappèrent, des murmures à demi étouffés permettent de reconstituer l'oraison solitaire dans laquelle il se plongea, ainsi qu'en une source de jouvence et de vérité.

Nous n'y sommes pas, songeait-il. Ils n'y sont pas du tout. Je n'y suis pas plus qu'eux. Je suis venu à cette fête pour assister à l'apothéose de ce peuple dont je sors et dont l'àme bouillonne en moi. Où était-il le peuple? On ne l'a pas vu. De la cavalerie, des uniformes, des canons partout. Tout l'appareil a défilé du vieux monde. Où se cachait, pendant ce gala démodé, l'armée du travail? où mes praticiens, mes ajusteurs, mes fondeurs et mes plâtriers? où les millions de bras qui créent? où ceux qui peinent sur la glèbe? J'ai vu des fusils et des sabres, et pas un outil. II s'agissait de glorifier aujourd'hui pour exalter demain. Il n'y a eu qu'autrefois d'invité. Moimême j'ai fait une œuvre d'autrefois !

Rentré chez lui, il dit à sa femme : « Je veux faire le « Monument des Ouvriers ».

Alors, d'un geste héroïque, il rejeta toutes les formules de son habileté comme une armure hors d'usage. L'allégorie de théâtre lui donnait la nausée. En passant la revue de ses ouvrages il se prit de prédilection, tel un père envers ceux de ses enfants qui lui ressemblent, pour ces maigres échappées de la foule qui contemplent de loin son Mirabeau, pour sa robuste nourrice villageoise, pour sa figure ingénue de Victor Noir gisant endimanché dans

Page 1