‹ Dalou, sa vie et son œuvreChapitre 43 sur 54 · JEUNE PARISIENNE ET SON ENFANT · texte numérisé non relu

JEUNE PARISIENNE ET SON ENFANT

D'après le polit modèle en plâtre.

Hauteur 60 cenliinètres.

Larijeuv de la hase ii cenliinètres.

i Page 198),

1,'ORIIiIXAL A KTK EXÉCl TK EX VXGLETEBHK

Ses dimensions et son propriétaire sont inconnue

« un nouveau, à une autre place et revêtant une forme nouvelle, afin de me « rendre la vie de plus en plus désagréable. Si encore cela ne m'empêchait pas « de travailler, ma patience en viendrait peut-être à bout. C'est l'intestin presque « continuellement, les pieds toujours, les oreilles qui, tantôtbourdonnent et tantôt, « pendant plusieurs jours, me paraissent pleines d'eau, ce quim'assourdit un peu « plus que je ne le suis, et, enfin, les yeux toujours troublés en plus ou en moins. « Au-dessus de tout cela le caractère chagrin de ma femme qui, torturant les « paroles, leur attribue un sens qu'elles n'ont pas, s'en attriste, pleure à s'en « rendre malade, et qui, finalement depuis quinze jours, me prive de sa pré- « sence à table, le matin et le soir, les seuls instants que je la pourrais voir et « un peu causer avec elle ! C'est fort triste. La vie est une calamité. »

Comme nul n'est parfait, les terribles bouderies étaient le péché mignon de M""" Dalou, mais au cas présent, ce que le pauvre Dalou ne soupçonnait pas lorsqu'il se plaignait du caractère chagrin de sa femme, c'est que la bouderie n'avait qu'une trop grave raison d'être. La malheureuse était déjà en proie à la maladie effroyable dont lui, à tort, il se croyait atteint. Elle l'ignorait peut-être encore, mais elle soufTrait et s'usait en efforts pour cacher ses souffrances.

Mais il n'était point d'épreuves qui pussent arrêter Dalou dans ses travaux ; il en accepta même de nouveaux. M. Rives, architecte, lui propose une tâche tout au moins bizarre. Il hésite d'abord, puis il accepte de faire : « Un monument « à une victime de l'automobilisme : la somme est maigre et le sujet peu ten- « tant. »

Il ne croit nullement déroger en acceptant ce travail, il ne se plaint pas d'en prendre le souci ; il s'en égaie, tout au contraire, comme d'une bonne farce dont il va tâcher de faire quelque chose d'intéressant :

« (14 mai 1898). — Il s'agit de faire là, un monument-réclame à l'automo- « bilisme. Progrès sur l'affiche illustrée. Celle-là sera en marbre ; la pluie ne la « délavera pas. Enfoncé les affiches électorales ! »

Et le voici qui se met en quête d'établir une esquisse intéressante, malgré l'étrangeté du sujet. Il accumule les essais sur les essais. Sur un petit carnet de croquis, on trouve jusqu'à treize versions diverses de la même idée, en partant de l'allégorie pour arriver graduellement à un haut-relief réaliste, d'une simplicité et d'une sincérité qui en font une œuvre tout à fait originale, intéressante par la couleur et par le mouvement :

Par l'embrasure d'une porte de ville, en forme d'arc de triomphe, on voit accourir, se présentant de face, en raccourci, les lanternes dardées, une voiture automobile dans l'attitude de lutte contre la force de l'air déplacé; un

homme coiffé (riui chapeau rond, vêtu d'un ulster, la conduit, très attentif, le corps en avant. Au fond, la foule accourt, gesticulant et poussant des hourrahs ! Dans le lointain, c'est-à-dire vu dans la courbe de l'arc et la comblant, on aperçoit le feuillage des arbres de la route.

La maquette étant acceptée, Dalou établit une esquisse de plus de 1 mètre de hauteur, non compris le portique et le terrain.

Mais son œuvre sans cesse reprise et choyée est son Paijsan^ malheureusement son modèle devant s'absenter, il se trouve obligé à une hâte pénible, et il s'en désole ainsi :

« C'est bien ennuyeux de travailler de la sorte sur un objet rêvé ; on ne voit « plus rien et cela devient une corvée. »

Au bout de trente-sept séances de modèle, il s'arrête, épuisé, résolu à partir, dès le surlendemain, pour Neauphle, mais il a excédé ses forces.

« {{^ Juin 1898). — Je devais partir aujourd'hui à la campagne, mais une « nouvelle crise me retient à Paris. Encore des troubles de la circulation, « troubles vaso-moteurs, paraît-il; j'ai failli être paralysé de tout le côté droit. - « Cette nuit, réveil horrible. Je tombe de mon lit, etc., paralysé que j'étais du « bras et de la jambe droite ; ce n'est qu'au matin que tout cela s'est un peu « rétabli. Néanmoins, mon bras droit reste incertain dans ses mouvements « et ma main Iremhlanle. »

Deux ou trois jours plus lard, il peut enfin partir pour Neauphle, où il reste comme les années précédentes jusqu'à mi-octobre et, sensiblement réconforté, sans délai, il s'attaque à l'exécution du modèle des lions du pont Alexandre III. A ce moment un essai lui a réussi : « Sixième dose de café ce malin, résultai « toujours admirable ; cela semble stimuler et régulariser les fonctions vitales « en moi. J'aimerais mieux vivre ainsi trois mois, que dix années dans la lor- « peur où j'étais plongé depuis si longtemps et qui s'accompagnait d'un ennui « profond ainsi que d'un dégoût de tout. »

Les Lions et la surveillance de l'exécution de \ Alphand occupent les derniers mois de 1898; et, aussi, l'exécution des nombreuses figurines préparées en vue du Monument aux Ouvriers^ et le plus particulièrement les figurines d'ouvriers des champs, parmi lesquelles deux figures de Semeur, l'une lançant le grain dans le sillon, l'autre puisant dans sa musette et réfléchissant avant de le lancer. Maintenant c'est à l'une ou l'autre d'entre elles qu'il destine le socle fait à l'origine, en vue du grand Paysan, leur symbole de fécondation s'accorde avec le mouvement d'activité de la composition du socle plus intimement que le geste placide de la grande statue qui seulement aborde le travail.

A partir de 1898, les agendas cessent de donner la balance des dépenses et recettes totales de l'année.

Les mois qui suivent le repos à la campagne, ceux de la fin de 1898 et du début de 1899, ne sont pas trop pénibles. Aussi quelle poussée de travail ! les

Maquette du monument a .l'automobilisme

Lions, le Monument de .F loquet, le groupe du Centaure enlevant tine femme ^ l'achèvement des retouches chez Thiébault, pour le monument de la place de la Nation, la reprise avec modèles de l'exécution en pierre du monument Alphand, se succèdent.

Pour la première fois de sa vie en 1899 (exception faite pour la Brodeuse — et c'était alors dans des conditions très spéciales) , pour la première fois de sa vie, donc, Dalou finit par céder aux sollicitations auxquelles il l'ésistait depuis des années et consentit à laisser faire des reproductions en bronze de deux ou trois de ses œuvi'es. Jusque-là, il avait été intraitable sur ce point, refusant tous

f40 DALOU, SA VIE ET SON ŒUVRE

les bénéfices qu'il pouvait tirer de l'édition de ses œuvres : « Un ouvrage est fait « pour une matière et pour une dimension et l'en changer est le dénaturer », telle était sa doctrine, mais, le plus souvent, lorsque ceux qui connaissaient ses idées là-dessus essayaient timidement d'en raisonner avec lui, il évitait toute insistance, en répondant que, selon lui, les reproductions de ses ouvrages ne rapportaient aucun profit appréciable. Cette autorisation de reproduire fut un gros événement pour sa conscience d'artiste et aussi, je le suppose, un grand sacrifice fait à l'avenir des siens. Elle a eu pour conséquence de permettre aux exécuteurs testamentaires de Dalou d'autoriser, à leur tour, d'autres reproductions qui feront rejaillir sur son nom une gloire à laquelle lui, vivant, s'était toujours refusé et qui constitueront des revenus importants dont bénéficiera désormais l'Orphelinat des Arts.

Jusqu'en mai ses forces le soutiennent, mais, le 20 mai, en revenant de travailler à la baraque de l'avenue du Bois-de-Boulognc, il reçoit un premier et terrible avertissement, ce qui ne l'empêche ni d'y retourner les jours suivants, ni de prendre sa 48* séance de modèle sur le Paysan . Mais bientôt, il est obligé, faute de force pour travailler, de ne pas faire les séances payées.

Qu'importe, il ne quitta-Paris que le 10 juin; lorsqu'il eut tout mis en règle pour l'achèvement du monument d'Alphand ; il resta à Neauphle jusqu'au 29 octobre, travaillant toujours à ses croquis de paysans, d'animaux domestiques, d'outils champêtres.

Mais cette villégiature ne ressembla aucunement à celle des années précédentes. Les belles promenades, telles que jadis, n'étaient plus possibles. M""** Dalou, ne pouvait plus supporter ni les marches prolongées ni les moindres efforts. Son mari s'en était préoccupé depuis plusieurs mois déjà.

« (21 mars 1899). — Depuis plusieurs jours, la santé de ma femme me donne « de vives inquiétudes, d'autant plus vives qu'elle se renferme dans un mutisme « absolu sur ce sujet, mais je la vois qui se traîne et a bien mauvaise mine. « Quand je l'interroge, elle se tait, quand je la prie^de consulter, elle me « répond que ce serait inutile. Que veut-elle entendre parla? »

Cet été-là, ce ne fut plus qu'à grand'peine, et par intervalles, qu'elle put s'en aller à travers champs. Et, toujours avec la même tenace volonté, elle refusait de se laisser soigner. Il y a pire : ayant fait, pour son plaisir, quelques études de médecine, elle prétendait se traiter à sa façon ; mais elle s'en cachait, elle attendait, pour se donner quelques soins, les jours où son mari allait à Paris surveiller ses travaux. De loin en loin, elle vint à Paris aussi, et comme son plus vieil ami et la femme de celui-ci, l'une des femmes qui l'ont le plus tendrement

I)i:U.MKl{KS ANNI^ES

aimée, et pour qui sa perle est, et restera une douleur inconsolable, lui faisaient là-dessus de la morale, et la suppliaient de consulter un maître, elle nous répondit en riant : « J'ai trouvé là-bas un tout jeune médecin cbarmant, nous « nous accordons très bien. Il m'ordonne tout ce que je veux. »

Le retour à Paris ne s'etTectua cette fois qu'à la lin d'octobre seulement.

Le SEMElll El S"X SOCLE

Dalou reprit alors avec acharnement les travaux en cours et en particulier l'exécution du modèle du Moninnent mu Oraleurs.

11 consacra le plus de temps qu'il peut à son Paijsan qu'il conduit jusqu'à sa 51'' séance de modèle. Ses travaux ne sont interrompus que par la Journée du Triomphe et par la matinée d'inauguration A'Alphand. Il poursuit avec plus de ténacité que jamais les études du Monument aux Ouvriers et déjà il exécute des ligures à grandeurs du modèle, dont la base architecturale est prête.

Enfin, c'est avec une joie profonde, une joie d'enfant, qu'il rcgut la commande du monument à la mémoire de Scheurer-Kestnèr. Là, le Comité le laissait absolument libre de faire ce qu'il croirait le mieux. Il le notait ainsi :

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« Il y a pour lériger une soixanlaino do mille francs. Il peut être ronde- « bosse ou adossé à un mur. »

El le voici trouvant presque sans eflbrt la composition de ce monument.

L'exécution en pierre, des groupes de lions du pont Alexandre lui impose de dures fatigues, et des dérangements considérables. .Vu retour à son atelier, et bien que, ayant pleine conliance dans son praticien, il exécute de ses mains le travail d'achèvement d'un marbre haut d'une soixantaine de centimètres destiné à un amateur anglais et dont le modèle est de création toute récente. Cette statuette représente une femme nue, surprise, qui se pelotonne de son mieux, les jambes rassemblées, la droite posée sur la gaucho, le torse penché en avant, les deux bras l'un sur l'autre, les mains étendues et s'efforçanl de cacher la poitrine.

De plus, il termine, et avec quelle peine, le buste de M. llucl, et, comme s'il n'avait pas déjà du travail plus que ses forces n'en peuvent supporter, il accepte de faire pour l'escalier du château de Vallières, appartenant au duc doGrammont, un chasseur retenant un chien qui s'élance. Ceci est un groupe de |i1ms de 3 mètres de hauteur.

Il multiplie, sur ce travail, les éludes cl les esquisses: non content do faire le nu du chasseur, il modèle, de mémoire^ l'écorché complot de ce chasseur.

Le moulage de ce petit écorché, haut d'une trentaine de centimètres, et qui devait servir à surveiller les analomies du grand modèle, a survécu. Quoiqu'il soit incomplet par la jambe droite, il n'est pas téméraire do dire qu'il serait d'un usage précieux dans les cours d'anatomie artistique.

Et pourtant ce Chasseur pour lequel il poussait la conscience et la science jusqu'à leur extrême limite, n'était rien moins qu'une œuvre rêvée. C'était l'exemple frappant de ce que Dalou appelait des pensums. C'était un énorme bonhomme tout nu, sauf des draperies inévitablement quelconques, accompagné d'un chien, dressé dans une attitude renouvelée du cerf de l'antique Diane chasseresse. Ce gros travail n'amusait point l'artiste, mais malgré cela, ou plutôt à cause de cela, il lui coulait un temps et des fatigues énormes.

La santé de sa femme l'inquiétait de plus en plus. Souvent elle ne pouvait même plus vaquer aux soins de son petit chez soi. Elle cachait de ses souffrances tout ce qu'elle en pouvait cacher, mais elles étaient parfois telles que sa volonté de fer tombait vaincue par l'excès de douleurs.

Elle refusait, toujours avec le môme acharnement, de recourir à l'avis d'un méderin. Ce fut seulement en juin qu'on parvint à obtenir qu'elle consentît à se prêter à une consultation. Les médecins lui déclarèrent no rien trouver de très

DERNIKRES A'NNÉES

sérieux ni d'irrémédiable. Mais, lo lendemain, l'un d'eux vint à l'atelier et ne se crut pas en droit de laisser i<j;norer à Dalou la lamentable réalité. Ce jour-là son carnet porte ces seuls mots :

« (11 juin). — Horrible certitude ! ! »

L\ l'EMMF. SIUI'IIISE

Le 23, dans une lettre à son ami (Ibarles Au/oux, il écrit : « Quelle douleur! « cher ami! J'ai, en votre absence, acquis une certitude qui m'a bouleversé : « ma femme, depuis longtemps malade, serait atteinte du même mal qui a « emporté le malheureux L... avec, en plus, qu'elle se tord cl cric dans des <i souiïrances atroces. Quelle cruauté de la nature ! » •

l'ius elle était horrible, cette certitude, et moins il la l'allail laisser soupçon-

lier, mais M™" Dalou était crantant moins facile à tromper, qu'elle était, depuis trop longtemps, certaine de sa fin prochaine; elle savait que la vie de son mari ne tenait qu'à un fil et envisageait l'heure où leur fille serait seule au monde. Avec cette mfdeet calme résolution qui était le fond de sa nature, elle s'entretint avec son mari, des mesures à prendre; lui, de même, bravement en parla comme on parle d'un devoir suprême et dont nulle faiblesse sentimentale ne doit entraver ni l'élude, ni l'accomplissement. Le 2i septembre Dalou noie : « J ai déposé ce <( matin le testament de ma femme, de ma fille, ainsi que le mien chez. M' De- « manche, notaire à Paris, rue del'Odéon. »

Dès le début de septembre, le journal de Dalou ne conlionl plus que raromoiit des indications de travaux, et encore ne sont-elles que des notes de comptabilité, l'énoncé du temps passé et des dépenses faites sur le Sclieiiver-Keslner et sur le Paysan^ qu'il vient d'achever et que l'on moule. Il stipule son remords des dépenses faites sur cette o'uvre et note :

« {^octobre). — Le Paysan et son socle m'ont déjà coulé au moins 1 8'20 francs « d'argent déboursé ; somme jetée \h^ puisque en pure perle. »

11 néglige de se souvenir de la valeur des heures de travail données à cette simple statue depuis plus de quatre ans.

La rage de travail qui emportait Dalou durant cet automne 1000. n'élait qu'un dérivatif à l'atroce torture morale qui le tenaillait.

A partir du Vi septembre les pages de son carnet restent blanches, sauf que, au bas de chaque page, on lit uniquement les indications que voici : D'abgrd ces mots : « une visite, une piqûre » ; puis bientôt : « deux visites, une piqûre », puis : « deux visites, deux piqûres », et cela continue; puis : « trois visites, deux piqûres » et ainsi de suite; bientôt le libellé s'abrège : « 2 visites, 2 P. », puis « 2 V-2 P. », et alors, tous les jours, sans exception, ces signes se répèlent. Bientôt l'écrilure claire de Dalou devient vague, presque informe. Enfin en novembre, et bien que se multiplient plus que jamais les visites et les piqûres de morphine, les feuillets de son agenda sont vides de toute mention quelconque.

Pendant plus de deux mois il assiste impuissant à l'épouvantable torture que l'art des médecins ne peut atténuer, et que bientôt, la morphine ne couvrira plus de son engourdissement; la nuit il se glisse pour aller voir, sans être vu, ni entendu, si la malheureuse a besoin d'aide, car elle ne veut supporter ni qu'on veille, ni qu'on se fatigue pour elle. A certains moments, le courage de son mari lléchit et, alors, c'est elle, qui, refrénant la violence de ses douleurs, se ressaisit et le console. Aux instants où elle éprouve quelque répit, elle s'occupe des mesures à prendre pour l'avenir. Le mercredi \\ novembre elle dit à Dalou :

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« J'ai bien rédéchi, el décidément il vaudra mieux envoyer des lettres de « faire part, seulement voici comment je les voudrais. Assieds-toi et écris : »

Et de sa voix la plus naturelle elle dicta, et lui, sur un carnet à croquis, il inscrivit, d'une écriture navrante à regarder : « Vous êtes prié d'assister au con- « voi et enterrement de Madame Dalou, née Vuillier, décédée en son domicile,

« à l'âge de de la part de M. Dalou, son mari et de Madl [sic) Dalou, sa

fdie. »

Le jeudi, 15, elle trouva, pendant plus de deux heures, l'énergie de lire et d'examiner le brouillon d'une lettre à l'Orphelinat des Arts, qu'elle m'avait, quelques jours auparavant, prié de rédiger, sur ses indications très précises et où elle réglait le sort de sa tille, au jour où Dalou, ayant à son tour disparu, elle se trouverait seule, et en face de difficultés trop pesantes pour son inexpérience.

Le vendredi et le samedi, elle ne cessa de souffrir que lorsque la morphine, toujours de moins en moins efficace, finissait par l'abattre.

Le dimanche 18 novembre, vers onze heures, elle eut une crise. Ne parvenant pas à se déplacer, elle dit à Auguste Becker :

« Aidez-moi à me soulever, mon mari est trop fatigué, il n'a plus la force. »

La pauvre martyre ! elle s'illusionnait. De cette créature, dont la grâce énergique avait inspiré tant de chefs-d'œuvre, il ne restait plus qu'un pauvre être si frêle, si maigre, si léger, qu'un enfant l'eût emporté dans ses bras.

Becivcr la souleva. Ses grands beaux yeux, limpides et loyaux, restés toujours les mêmes, eurent un dernier regard de bonté ; un dernier souffle eftleura ses lèvres pâlies. Et elle cessa à tout jamais de souffrir.

Ses obsèques furent, telles qu'elle les avait réglées en tous leurs détails, très simples. Le cortège, peu nombreux, fut composé seulement d'intimes. Les couronnes et les bouquets posés sur le char funèbre furent des plus modestes. Le corps fut déposé tout au fond d'un caveau provisoire à huit ou dix places. Quelqu'un eut cette idée poétique, de prendre parmi les bouquets deux gerbes de chrysanthèmes blancs et d'en distribuer, une à une, les fleurs à chacun de ceux qui défilaient devant la tombe ouverte. Et ce fut alors une pluie continue (le fleurs et de feuillages qui, avec un bruit rythmé, très discret et très doux, tomba sur le cercueil et bientôt le couvrit d'une couche de verdure et de blancheur vivantes.

Mais Dalou ne voulait pas la laisser là, au fond de ce puits sinistre; il voulait, avant de quitter le cimetière, avoir choisi une place où l'inhumer au plus vite. Sa fille était partie, en hâte, pour remplir son devoir de maîtresse de maison et tout faire préparer pour le recevoir lorsqu'il rentrerait fatigué et transi. Il resta

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seul avec la famille Calmelles, "mon lils aine cl moi-même. El, avec un sang-froid tragique, il parcourut, accompagne par nous, tous les espaces disponibles du nouveau cimetière ^Montparnasse, devisant sur l'emplacement qui serait le plus convenable. Il m'expliqua que s'il n'avait pas acquis plus tôt un terrain, c'était : « parce qu'elle aurait dit que c'était une dépense inutile ». il s'occupa de la forme qu'il donnerait au monument et ne rentra chez lui que lorsqu'il se fut entendu avec son marbrier.

Puis il obtint du Préfet de la Seine, et avec une exceptionnelle rapidité, une parcelle de terrain situé à l'angle de deux routes du vieux cimetière; il n'eut plus dès lors de cesse que lorsque le caveau, où deux places étaient réservées à luimême et à sa fille, fut au plus tôt terminé et que la morte y reposât à sa place définitive. 11 dessina le monument qui marquerait cette place ; il consiste en une épaisse dalle de granit de Bretagne, sans ornement, ni moulures d'aucune sorte, posée tout à fait à plat, bormis l'inlime inclinaison nécessitée par l'écoulement des pluies. 11 y fit graver en intaille, rebaussée de rouge, ces seuls mots : Madame Dalou 1848-1900.

.\ cette mention brève, la postérité pourrait ajouter cette épitapbe :

« C'i-yH tdtne d'un lioinme de fjénie. w

LkS UUVUIF.liS 1>E LA MElt

MaqueUc de l'un des bas-reliefs du Monument aux ouvriers.

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