‹ Dalou; sa vie et son œuvreChapitre 10 sur 52 · LE SIÈGE DE PARIS · texte numérisé non relu

LE SIÈGE DE PARIS

une femme el une enfant qu'il adorait et pour qui ce serait la misère s’il était tué ou seulement estropié.

Ce qu’il lit, des milliers et des milliers d’autres l'ont fait comme lui, naturellement et sans en reparler jamais ; et, après plus de trente ans, je ne puis jamais voir passer devant moi l’image de l’un de ces héros ignorés de tous et d'eux-mêmes sans la saluer respectueusement. Et je 11e me lasserai jamais de redire mon admiration pour ces milliers et ces milliers de femmes du siège de Paris qui, sans pain, sans feu à la maison, sans une goutte de lait à donner à leurs enfants, incertaines du présent, ayant tout à craindre de l’avenir, oui toujours été les premières à montrer à leurs maris le chemin du devoir et celui du danger et leur ont dit : Va.

Pour la généralité de ces masses profondes du peuple en armes, enthousiastes et dévouées, le : « sachons vaincre ou sachons mourir » du Chant du départ ne fut point un simple refrain; ce fut un dogme. Ce fut un serment. On l’a bien vu à Champigny, on l’a vu mieux encore à Buzenval. Elle ne demandait qu’à marcher, coûte que coûte, elle ne demandait qu’à croire en ses chefs. Mais eux, habitués par leur éducation, à l’idée d’une armée de métier, ayant, par leur origine, par leurs relations, par les calomnies sans cesse entendues, les idées les plus erronées et les plus incomplètes sur l’esprit de la démocratie parisienne, ils étaient hors d’état de croire en elle. Son manque de tenue cl son esprit frondeur leur en cachaient les qualités solides.

Pour ces masses populaires, tout l’art de la guerre tenait dans ces mots : « On ne se rend pas. » et elles ne voulaient pas se rendre. Et elles réclamaient la guerre à outrance et on les en raillait. On les appelait les : « à outrance. » A Bordeaux, Gambetta et Chanzy pensaient comme elles; Faidherbe à Lille ; Sadi- Carnot au Havre, pensaient de même. Tous ces hommes n’étaient point les « fous furieux » que l’on a dit. Furieux, sans doute, fous non pas. L’érudition historique des Parisiens n'allait pas au delà de la Révolution française, mais ils puisaient là tous leurs enseignements. Ces chants guerriers étaient tout leur catéchisme et, là où leurs pères avaient passé, ils entendaient passer à leur tour. Telle que, en 1830, Auguste Barbier l’avait décrite, telle eu 1871, partout où elle le put...

La grande populace et la sainte canaille Se ruait à l’immortalité.

Et quand elle sentit que les chefs s’apprêtaient à capituler, elle s’organisa pour leur forcer la main, et les obliger à la conduire, en dépit de tout, à la bataille et à poursuivre jusqu’au bout la lutte, — fut-ce contre l'impossible — ou,

sinon, à les contraindre à laisser la place à d’autres qui auraient l’audace de la continuer. De celte organisation naquit la Fédération de la Garde nationale.

Des délégués — simples soldats, ou officiers — furent désignés pour grouper tous les bataillons résolus à poursuivre la guerre à outrance, et résolus- également à ne pas permettre que, comme en 1830, ni comme après 1848, on escamotât ou étranglât la République. Dalou, simple soldat, fut l’un des délégués de son bataillon. Sous la pression de cette organisation les chefs décidèrent de livrer la bataille de Buzenval. Ce jour-là ils purent voir quels trésors de courage et de discipline au feu , la seule vraie, la plus nécessaire des disciplines, ils avaient dédaignés et gâchés. Mais il était trop tard pour l’apprendre. Et quand, quelques jours plus tard, on comprit que cette bataille n’avait été livrée que « pour donner satisfaction à l'opinion publique » — ainsi que l’ont avoué, ceux-là même qui l’ont ordonnée, n’ignorant pas, eux, que fût-elle gagnée, il n’y aurait plus eu un morceau de pain à donner aux combattants pour poursuivre leur victoire, — quand le peuple de Paris, ravagé par le froid, par la faim, par la lièvre, reçut l’ordre de mettre bas les armes, alors il ressentit un déchirement terrible, et fut pris d’une haine violente contre les hommes dont l'insuffisance et le dédain pour lui l’avaient conduit au désastre.

.le ne me suis déjà que trop longuement étendu ici sur ces faits historiques el je croirais hors de propos d'y rappeler l'hostilité manifestée par l’Assemblée de Bordeaux à tous les représentants de l’idée républicaine, non plus que scs premières tentatives de restauration monarchique, s’il n’était indispensable de montrer comment Dalou se trouva naturellement mêlé à des événements politiques où le portaient ses idées et ses convictions ardentes. Or ceci est d’importance capitale, au point de vue de la compréhension de son œuvre, puisque c’est de ces convictions que vint l’inspiration, la sincérité : donc, la puissance personnelle des ouvrages qui établirent définitivement sa réputation :

Le groupe monumental, Le Triomphe de la République , le grand haut-relief de La Fraternité , le haut-relief Mirabeau répondant à Dreux-Brézé et tant d’autres ouvrages de moindre envergure, le projet de Monument aux ouvriers sont nés de la même pensée et de la même passion, républicaine et démocratique.

Ouvrier de race, travaillant et vivant en ouvrier, il se trouva, comme n importe quel autre ouvrier, emporté dans la tourmente, par le mouvement de colère et de défense qui remuait jusqu’au fond la foule de la population républicaine, énergiquement résolue à ne pas se laisser arracher la République.

Il n’eul point à porter les armes et n’exerça, dans le gouvernement de la Gommune, aucune fonction politique. Son rôle y fut exclusivement artistique.

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