‹ Dalou; sa vie et son œuvreChapitre 11 sur 52 · DÉPART POUR LONDRES · texte numérisé non relu

DÉPART POUR LONDRES

En ce temps bizarre, la mode était aux fédérations, on se fédérait à propos de tout et à propos de rien. Sous l'inspiration de Gustave Courbet, une fédération des artistes avait été créée. Elle comprenait les peintres, les sculpteurs, les architectes, les musiciens qui s’étaient mis en révolte contre le poncif et le convenu. N’en faisait point partie qui voulait, mais en revanche la Fédération s’honorait de compter parmi ses membres des Maîtres qui avaient opéré une révolution dans leur art tels que par exemple Corot, qui n’en fit partie que nominalement. La fédération des artistes n’était au fond qu’un conseil supérieur des Beaux-Arts, in partibus infideUum , où l’esprit d’initiative personnelle remplaçait l’esprit de tradition et, sur l’avis de Courbet, le gouvernement de l'IIôtel de Ville lui avait délégué le pouvoir de désigner les citoyens, républicains éprouvés, qui devaient être investis de fonctions dans le domaine de l’Art. Elle n’avait point réclamé pour lieu de ses séances, l’un des salons luxueux de nos palais nationaux; elle les tenait très démocratiquement rue des Poitevins, dans la salle à manger de la pension Laveur, établissement des plus modestes en son genre, où se sont attablés tant de générations d’étudiants, durant toute la seconde moitié du xixe siècle. C’est là que fut décrétée la nomination du caricaturiste André Gill, comme conservateur du musée du Luxembourg et celles des peintres Oudinot et Jules Héreau, et du sculpteur Jules Dalou, comme conservateurs du musée du Louvre. Le premier soin de ces farouches révolutionnaires fut de conserver, auprès d’eux, l’ancien conservateur Barbey de Jouy. Si, au cours de tant d’incidents terribles et fous, qui surgirent en avril et mai 1871, le Louvre et le Luxembourg demeurèrent à l’abri de toute atteinte, l’honneur en revient aux quatre braves artistes qui les firent respecter. Gela ne fut pas toujours sans peine. De temps en temps des énergumènes se présentaient déclarant avoir entendu que des fusils et des munitions étaient cachés dans les caves. Dalou les promenait à travers tous les sous-sols, leur affirmant qu’il n’y avait rien d’insolite dans le Palais, et, comme ils avaient confiance en lui, ils ne tentaient aucune de ces perquisitions qui étaient la monomanie courante du moment et pouvaient amener des dégâts ou des vols.

Ces services rendus ont coûté bien des ennuis ultérieurs au pauvre André Gill et à Oudinot; ils ont valu à Jules Héreau et à Dalou une condamnation aux travaux forcés à perpétuité; par contumace heureusement.

Lorsque vint l’incendie des Tuileries, Dalou qui n’avait cessé d’habiter son petit logis de la rue Mayet, vint en hâte prendre son poste au Louvre. Mme Dalou l’y accompagna et quand les troupes de Versailles arrivèrent, ils en sortirent accompagnés de M. Barbey de Jouy et sous sa sauvegarde. Dalou, contre qui

existait un mandat d’amener,' se cacha chez un ami d'abord, puis chez ses sœurs rue Yivienne, 8, et si la police ne l’a point trouvé là, c’est, ou quelle était bien mal faite, ou qu'elle y mit beaucoup de complaisance. Cette dernière hypothèse semble la plus vraie.

On a souvent raconté que Dalou s’était sauvé sous un faux nom cl avec un faux passeport, et je l’ai moi-même si bien cru que jamais l’idée ne m’est venue de lui parler de ce départ et pour cause, ayant en personne remis à ses sœurs mon propre passeport, daté de Bruxelles lin mai 1871.

J’ai su depuis, qu’il avait eu un deuxième passeport daté de Londres, celui de son ami d’enfance, du plus aimé de ses amis, le peintre Alphonse Legros, habitant Londres depuis 1868. Legros n'est pas seulement le peintre émérite, le dessinateur impeccable, l’aquafortiste hors de pair dont nous admirons tous les dessins et les eaux-fortes au musée du Luxembourg, il est de plus, — ce qui est inconnu en France, — un sculpteur de premier ordre. Le musée de. South Kensington possède de lui un petit torse de femme, digne de prendre place parmi les antiquités grecques. Il avait été le camarade de Dalou à la Petite Ecole et par un autre camarade de la Petite Ecole, Guillaume Begamey. — mort hélas à trente ans, en pleine puissance de son superbe talent, — il avait fait savoir à Dalou que la place était toute prête chez lui pour le recevoir, lui el sa famille. Le difficile était d’y arriver. Dalou, pour cela, n’eut besoin d'user d’aucun subterfuge. La vérité est plus simple et plus étonnante, elle prouve autant que faire se peut que la police du gouvernement de Tliiers elle-même a voulu laisser Dalou partir sans encombre.

Elle lui a en effet délivré un passeport (Registre 10, n° 2042) à son nom : « Monsieur Dalou Aimé-Jules, accompagné de sa femme née Yuillier, 28 ans, « et de sa fille 4 ans, natif de Paris, sculpteur, demeurant à Paris, rue « Vivien ne, 8 — (ceci est son adresse chez ses sœurs) — allant à Londres ».

Et puisque j'ai, jusqu'ici, négligé de donner le signalement de Dalou, j’éprouve un malin plaisir à le copier textuellement sur ce fameux passeport : « « Age, 82 ans; taille , 1 m, 70, cheveux bruns, front haut, bombé, sourcils « bruns, /jeux bleus, nez long, busqué, bouche moyenne, barbe blonde, menton « long, visage ovale, teint mat ; signes particuliers , cicatrice au menton, à droite. »

Au bas de ce signalement, sous la mention : signature du porteur, on lit : J. Dalou. Le tracé de celle signature est curieux par des déformations de lettres el un supplément de paraphe qui révèlent l’état d’âme de Dalou à cette heure tragique de sa vie.

Le passeport est signé : «

Pour le général Valentin délégué aux fonctions

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