LES TOMBEAUX
Dalou n’a exécuté, au cours de sa longue carrière, que fort peu de monuments funéraires, outre les deux exécutés par lui dans sa prime jeunesse, il n’en existe (pic trois formant monument. Ce sont les tombeaux d’Auguste Blanqui, de Victor Noir et de Charles Floquet. Tous trois sont au cimetière du Père-La < Taise.
Le monument de Blanqui se compose uniquement d’un haut-relief, représentant le cadavre du célèbre écrivain, étendu sur le dos, enveloppé du drap mortuaire, les bras pendant le long de son corps, amaigri par les années de prison. La tête est un peu penchée sur le côté, elle demeure sereine, volontaire <■1 le front encore plein de pensées. Une couronne de ronces et d’épines placée sur les pieds du cadavre est le seul ornement que l’on trouve sur cette tombe.
Le modèle de ce monument a été exposé au Salon de 1885 et y a eu un très
OUVRAGES APPARTENANT A DES PARTICULIERS
grand succès. Dalou, d’ailleurs, Fa exécuté gratuitement par pure admiration, pour celui que M. Gustave Geffroy a si ingénieusement surnommé F Enfermé. La statue définitive a été fondue à cire perdue par Bingen.
Le tombeau de Victor Noir a été, lui aussi, fait gracieusement, en souvenir du grand bon garçon, du doux géant tant aimé de ses camarades, qui fut tué par Pierre Bonaparte.
Pauvre grand enfant, qui n’était rien moins que coutumier des usages du grand monde, il s’était fait beau pour aller remplir son rôle de témoin chez une Altesse impériale; il avait mis une redingote, dont personne de nous n’eût soupçonné l’existence, il avait arboré un chapeau de soie tout neuf; autant de choses inaccoutumées et qu’il avait préparées pour son mariage — car il allait se marier à quelques jours de là, — enfin, avant d’entrer dans la maison du Prince, il avait, lui, que nul de nous ne vit jamais ganté, emprisonné ses grosses mains dans des gants tout neufs et trop étroits. A peine avait-il franchi le seuil de la maison de Pierre Bonaparte, qu’il en sortait frappé mortellement et expirait aussitôt devant la porte, dans la rue. Tel il est tombé là, tel Dalou l’a reproduit sur son tombeau, rien n'y manque, pas môme les fameux gants ni le fameux chapeau.
Sur son tombeau, le pauvre Victor Noir, le cadavre encore chaud, conserve son aspect de vie et de souplesse. Seule la face accuse la sérénité de la mort.
Dès la mort de Floquet, en janvier 1896, une souscription fut ouverte pour lui élever un monument. Mme Floquet s’entendit avec Dalou, pour que, en principe, il se chargeât de ce travail. Mais, lorsqu’il fallut s’accorder sur les figures allégoriques, les choses ne marchèrent pas toutes seules :
« (16 janvier 1897). — - Je sors de chez Mme Floquet. Quelle séance ! durée deux « heures !. tout cela est trouvé admirable, mais la grande crainte, c’est l’équivoque. « On pourrait y voir, dit-elle, Floquet lui-même, à genoux faisant amende hono- « rable. Bref, aucune conclusion, elle doit venir me voir à sa première sortie. « Pour moi, la chose est dans la mélasse. Elle ne reviendra pas de sa vaine « crainte. Alors que faire? Une banalité. Jamais ! »
Pendant plus de trois semaines, Dalou s’escrima sur divers projets d’esquisses. Enfin, le 11 février 1897, tout s’arrangea, mais non point sans peine. Voici la scène racontée tout au long :
« (11 février 1897). — Ce matin visite, annoncée d’ailleurs, de Mme Floquet, de « MM. Bourgeois et Renault. J’étais assisté, cette fois encore, de mon ami et « collaborateur Formigé ; grande lutte pour la tombe de Floquet. Cela a duré « une heure. Enfin on s’est entendu; j’ai été battu par l’amabilité et la ténacité
« de Mme Floquet. C’était fatal : ce que femme veut... dit le proverbe ! A un mo- « ment donné, cependant, le tonnerre a grondé au loin. Prenez garde, a dit « Formigé, vous allez vous dire des choses désagréables.
« Bref, il est convenu que la tribune restera et que, au lieu de groupe, c’est « une statue de Liberté qui viendra déposer une couronne. Architecture en « granit, figures et palmes en bronze ».
Tel fut, en effet, le monument : Une tribune sans parapet placée au point de jonction des deux escaliers de cinq marches chacun, et se dressant devant une section d'hémicycle bas sur la rampe de laquelle se dresse une colonne dorique surmontée du buste de Floquet. La Liberté est coiffée du bonnet phrygien, le corps pris dans une cuirasse de style Louis XIV, brodée d’attributs de paix et de bouquets d’épis, elle laisse pendre autour d’elle, et traîner loin derrière elle, un vaste manteau.
Elle franchit les degrés de la tribune ; sa main gauche s’appuie sur le faisceau symbolique et la droite porte un rameau de chêne, elle tient la tète levée vers le buste. Une vaste palme et des branches de chêne posées en travers de la tribune forment, à la base de la composition, des lignes qui harmonisent celles de la Liberté et de ses draperies avec les lignes générales de l’architecture.
Pour toute inscription sur la colonne : Charles Floquet , 1828-1896 — et à la base de la tribune : Hommages çle ses concilogens.
Le 14 mai 1899, le monument fut « enfin » inauguré en présence des Présidents des Chambres et des représentants de l’État.
Deux jours auparavant, Dalou avait été surveiller les travaux, et en revenant avait inscrit ceci :
« (12 mai 1899). — On pose le Floquet. Mon impression n’est pas mauvaise. »
Tels sont les seuls tombeaux faits par Dalou dont il a été retrouvé la trace. Peut-être en sa jeunesse en a-t-il modelé d’autres pour de vagues marbriers. Ceci nul ne le sait et lui-même en avait certes perdu tout souvenir.
Quelques portraits existent sur des tombes : Au cimetière Montparnasse, non loin de l’entrée de l’allée centrale, sur le côté droit, sur une simple stèle de pierre se trouve un grand buste de Charles Robert, en marbre.
Dans le groupe des tombes qui bordent la grande allée transversale, un médaillon à mi-corps du beau-frère de 1 ami Calmettes, Etienne Charavay, le savant archiviste, auteur de travaux historiques très précieux et notamment d'études sur la Révolution française, et dont la mort fut celle d’un héros digne du temps où il avait vécu par l’élude.
OUVRAGES APPARTENANT A DES PARTICULIERS
Enfin un buste du chansonnier Paul Avenel, au cimetière de Bougival.
Tous ces bustes ont été faits sur documents et, de môme, le médaillon de Charavay. Ce dernier toutefois est dîme parfaite ressemblance. Qualité plus facile — - naturellement — à reconstituer dans le bas-relief « dessin sur un seul côté », que dans la ronde bosse, « dessin de tous côtés ».