DEUXIÈME PARTIE
ment. Le lendemain, elle mit Juliette en campagne; Juliette fit sa tournée comme l'intendant. Elle jura que ceux qui désobéiraient n'auraient pas à s'en repentir ; elle promit de compter ellemême de sa jolie main qu'elle topait, en manière de gage, dans la main calleuse des paysans, une année entière d'arrérages à quiconque serait chassé par M. Aubry pour avoir mené ses enfants à l'école de madame Madeleine. Le duel était engagé : M. l'intendant demeura d'abord tout étourdi de ce premier coup qu'il venait de recevoir. Mais il se mit à calculer la totalité des sommes que s'obligeait à payer l'imprudente Madeleine, et trouvant qu'il pouvait lui en coûter plus de cent mille francs, il sourit de pitié. Il pouvait bien dormir en paix et attendre l'issue des choses. Les gens de la Guerche en effet hésitaient grandement. Ils auraient aimé à faire pièce à M. l'intendant, mais ils le redoutaient trop et croyaient bien qu'il n'était pas homme à laisser tomber ses menaces à la rivière. Leurs enfants apprendraient-ils donc à lire? Ne l'apprendraient-ils point? Les mères tenaient pour l'école, les pères étaient bien loin d'y contredire. Mais personne n'avait assez de courage pour devancer celui de son voisin; c'était à qui ne marcherait pas le premier et l'affaire n'avançait pas. M. Aubry triomphait.
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Mais un beau matin, il arriva que le maire La .1 aimais, qui n'était point fermier du domaine et qui avait sept filles en bas âge, s'avisa de prendre les cinq aînées par la main, et, processionnelle ment, les conduisit à la bâtisse neuve. L'exemple partait de trop haut pour n'être pas tout d un coup suivi. Une demi-heure après, on ne voyait plus dans le village qu'un flot de poussière et qu'une troupe confuse de marmots se précipiter en bourdonnant, comme un essaim qui sort de la ruche. Tous allaient à la bâtisse. M. l'intendant était au bois; son chien venait justement de tomber en arrêt sur une bécasse. On alla le quérir ; il accourut avec son fusil sur l'épaule, traversa le village aussi rapidement que le pouvait un si gros homme', et arriva devant l'école. Quel spectacle! Les enfants des deux sexes rangés en bon ordre sur les bancs de bois ; les filles à gauche ; les garçons à droite ; la religieuse, qui était arrivée de la veille pour servir d'institutrice, debout au milieu de la classe; du côté des filles, Juliette; du coté des garçons, Madeleine. De chacun des deux côtéSj il y avait un marmot qui répétait à tue-tête les lettres de l'alphabet. M. l'intendant, dans son épouvante, n'eut qu'une pensée : qu'avant un mois tous ces enfants-là sauraient épeler, qu'avant un an, ils sauraient lire. Il se trouvait que madame 'Ma-