DEUXIÈME PARTIE
la conscience suffiraient jusqu'à la fin à remplir leurs cœurs. Doucement émues de sentir qu'elles s'aimaient si fort,, elles croyaient fermement que c'en était assez de cette amitié si belle pour leur faire oublier à jamais le reste du monde. Parfois il arrivait à Madeleine de ressonger au passé; il lui semblait vraiment que ce n'était plus qu'en regardant en arrière qu'elle quittait la sphère des réalités pour rentrer dans celle des illusions et des fantômes. Souvent elle parlait de ses douleurs d'autrefois, mais d'une voix égale et d'un cœur tranquille, comme on doit parler dans une autre vie des travaux et des épreuves de la vie éteinte. Le nom de Bernard ne venait plus que rarement dans son cœur, et si elle ne pouvait penser à sa mère sans de vives effusions de tendresse et de larmes, le souvenir d'Honoré Marseillette ne la faisait plus rougir. L'héritage maudit s'était purifié en tombant comme une pluie d'or sur les terres noires de la Guerche. Quand Madeleine avait trouvé l'occasion d'un nouveau bienfait, elle s'échappait quelquefois à sourire en disant : « Mon oncle est assez puni. » Quel châtiment pour l'ombre de l'usurier que de voir l'argent de l'usure s'en aller dans une pastorale !
Ainsi s'écoula l'hiver. Mais le printemps enfin avait reparu : on touchait au milieu du mois de
mai. La brise, encore un peu dure, soufflait par courtes rafales, qui ne laissaient point oublier entièrement la froide saison ; mais le soleil était si clair ; si tendre était le bleu du ciel, qu'une lumière égale et diffuse enveloppait de toutes parts comme un immense tamis d'argent. Les buissons d'aubépine qui servaient de clôture aux jardins du village agitaient depuis deux jours leurs longs panaches embaumés; les vieux pommiers se couronnaient de ces bouquets de fleurs éclatantes et mignonnes qui sont les roses de l'air. Et les agneaux nouveau-nés bêlaient dans les étables des paysans de la Guerche; les poules coquetaient dans leurs basses-cours ; les pigeons roucoulaient dans leurs colombiers; les abeilles essaimaient dans leurs ruches ; les hirondelles couvaient sous leurs toitures neuves. L'instant approchait pour madame Madeleine de s'admirer dans ses bienfaits, comme la blonde Cérès parcourant avec complaisance les campagnes antiques où les hommes avaient appris de sa voix divine l'art des semailles et de la moisson. La bonne fée pouvait bien dire que tout ce qui germait, croissait, fleurissait à plus de deux lieues à la ronde était son bien et son ouvrage. Un matin elle se mit en route pour aller visiter ses prairies, ses champs, sa plaine. Elle descendit, accompagnée de Juliette, la pente