‹ Dame FortuneChapitre 106 sur 137 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

d'v semer ton argent? Ce n'est pas M. le baron. Ses aïeux pouvaient bien régner en maîtres absolus dans leurs domaines; mais la puissance de leur fils ne peut aller jusqu'à te défendre de faire le bien, même chez lui. 11 ferait beau voir qu'il s'y opposât! Moi, j'accepte la bataille. Et s'il arrivait qu'il fit comme son intendant et qu'il voulût se moquer de nous!... Est-ce que tu hésiterais à continuer sous ses yeux ce que tu as si bien commencé, quand même il devrait en rire?

—Les nobles gens comme le baron ne rient point de ces choses-là, dit Madeleine; ils en sourient, c'est plus terrible.

— lime semble que c'est déjà plus courtois, répliqua naïvement Juliette; c'est que je n'y comprends rien.

—Ne m'as-tu pas appris tout à l'heure que M. de La Guerche n'avait que trente ans? reprit Madeleine d'un air pensif au bout d'un instant de silence. C'est presque une bonne nouvelle. J'ai toujours entendu dire qu'à trente ans les hommes avaient le cœur plus généreux qu'à soixante. Mais il y a des exceptions à la règle. Qui nous dit que le baron n'en est pas justement une? qui nous dit que cet orgueilleux gentilhomme. . . ?

—Eh ! qui t'a dit, à toi, que le baron fût orgueilleux? interrompit brusquement Juliette. Ah!

Madeleine, qu'as -tu fait de ta sagesse et de ta bonté ! Je ne les reconnais pas.

— Enfant! enfant! dit Madeleine, qui veux refaire le cœur des hommes ! Tu crois qu'on peut avoir impunément un beau titre et toute une lignée d'aïeux, cent mille livres de rente et tout un peuple à ses gages...

— Cela ne me regarde pas ! repartit Juliette avec une vive impatience. Je crois seulement que le baron deLaGuerche est bon, parce que La Jaunais me l'a dit. Je sais aussi qu'il est beau, de grande taille et de belle tournure, avec un très-noble visage. La Jaunais m'a fait son portrait : il a les cheveux châtains, les yeux clairs...

— Que La Jaunais est un bon peintre ! s'écria Madeleine en riant aux larmes. S'il prenait un jour fantaisie à M. le baron de revenir dans son domaine et que nous vissions apparaître Ésope au lieu d'Alcibiade, quelle déconvenue pour toi, ma pauvre Juliette ! Mais, je te le jure, ce n'est ni l'âge, ni la belle tournure, ni les cheveux châtains, ni les yeux clairs de ce superbe gentilhomme qui m'occupent. Ah ! je voudrais seulement savoir ce que je dois attendre de

—Je te ferai voir La .Ira mais, s'écria Juliette en colère; je veux que tu l'interroges toi-même sur le maître de la Gucrche, et il te dira que le baron

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n'a jamais fait de mal à personne. Tu sais que, dans la bouehe d'un paysan, cela veut dire qu'un homme a fait beaucoup de bien. lis n'ont pas une autre façon de parler de toi, qui les as rendus tous heureux. Je te dis que M. de La Guerche est bon.

— Et moi, je ne le crois pas, dit Madeleine d'un ton résolu. Oh! ne te fâche point; je suis sûre que c'est un parfait gentilhomme, un de ces patriciens fiers et sceptiques, dont le cœur serait généreux sans doute, s'il n'était pas si nonchalant. Je ne veux que sa vie pour preuve de son indifférence. Voilà dix ans entiers qu'il se laisse traîner par Vennui d'un bout à l'autre de l'Europe, quand il aurait eu chez lui tant de belles et saintes choses à faire. Peu lui importe au prix de quels labeurs et de quelle misère son revenu de prince se tire chaque année des terres noires de la Guerche pour s'en aller tomber dans ses coffres ! Veux-tu le savoir? C'est la pensée de ce noble égoïsme qui m'échauffe malgré moi. Ah! Juliette, ton beau gentilhomme me fait peur.

—Eh bien ! dit Juliette, c'est de l'injustice. Peutêtre était-ce à lui de tenter ce que tu as tenté, ma chère Madeleine. Il lui appartenait de courir cette belle aventure; mais il nous a laissé le soin de la courir pour lui. Quoi ! n'es-tu pas contente de tenir sa place auprès de ceux qui souffrent? Il t'a aban-

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