‹ Dame FortuneChapitre 108 sur 137 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

à moi qu'il appartient, d'accuser le baron de la Guerche, né dans les splendeurs du rang et de la fortune paternelle ? . . . »

Juliette, de son côté, ne laissait pas que de méditer un peu sur le singulier entretien qui l'avait si fort échauffée ; elle ne songeait pas non plus à reprendre un autre sujet, et il régnait encore un peu de contrainte entre la petite sœur et son aînée quand elles atteignirent le village. C'était un jour de grande fête, et Ton chômait à la Guerche. Les cris de joie des enfants quand ils virent apparaître leur bienfaitrice vinrent faire une heureuse diversion aux pensées qui agitaient Madeleine et Juliette. Comme elles passaient devant le cabaret où quelques hommes attablés se versaient à boire, l'un d'eux s'avisa de lever son verre et de porter la santé de la bonne fée du pays ; les autres la répétèrent à tue-tête. Les femmes accoururent sur le seuil de leurs chaumières. 11 se trouva qu'en un clin d'œil toute la jeunesse féminine fut rassemblée autour de madame Madeleine et de sa compagne, les pressant, les enveloppant, les enlaçant toutes les deux. Les filles portaient ce jour-là leurs robes des dimanches, la coiffe à barbes, le tablier de laine violette, et les souliers de prunelle à boucle d'étain reluisante comme de l'acier. Les plus coquettes s'empressèrent de montrer à Made-

leine quelque pièce neuve de leur bel ajustement ; les plus familières lui demandèrent a l'embrasser; les plus timides s'adressèrent à Juliette, qui leur imposait toujours un peu moins. A la porte du cabaret, les hommes debout regardaient ce spectacle en riant ; les mères se mirent à gronder de loin, criant à leurs filles de ne point importuner madame Madeleine. Et madame Madeleine de répondre qu'elle n'était point du tout importunée ; et Juliette de dire comme elle. Ni l'une ni l'autre ne songeait plus guère au baron.

Tout à coup, au plus fort de ces naïves embrassades, on entendit un grand bruit de galop, de coups de fouet et de sonnettes, et l'on vit en haut de la colline deux voitures qui venaient de quitter la grande route, et qui descendaient la pente du village à fond de train. La première était une calèche conduite en poste ; la seconde, un fourgon chargé d'un effroyable pêle-mêle de bagages et d'une demi-douzaine de domestiques juchés, au petit bonheur, parmi les paquets et les malles. Dans la calèche, il n'y avait qu'une seule personne, et c'était un homme; le groupe de jeunes filles et de robes voyantes, arrêté dans la .grande rue, attira naturellement ses regards, et il mit la tète à la portière. Pendant ce temps, la valetaille du fourgon poussait des vivat ci agitait ses mou-

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ciioirs. Puis, les deux voilures tournèrent court, et disparurent dans l'avenue qui menait au château .

L'étonnement, la stupeur, le silence, régnèrent à la Guerche durant l'espace d'une minute. Tout le monde, et madame Madeleine elle-même, demeurait cloué par terre, les yeux fixés sur le ruban de route où les deux fantastiques voitures venaient de passer, rapides comme l'éclair et la foudre. Les femmes reprirent leurs sens les premières; les hommes sont plus lents à s'accoutumer à ce qu'ils ne conçoivent pas bien. Alors ce fut un brouhaha, un tumulte, une confusion indescriptibles. Les buveurs quittèrent l'auberge, les vieillards leur maison, les enfants leurs jeux ; on se serrait, on se bousculait ; toute la paroisse était là, dans dix pieds carrés, et le cercle se rétrécissait encore. « Est-ce lui ? se disaient-ils. Est-ce M. le baron ? » Dans l'incertitude de l'événement, ils ne disaient déjà plus le baron tout court. La plus délurée d'entre les filles eut l'idée de courir jusqu'à un endroit du village d'où l'on découvrait le château, et revint, tout essoufflée, annoncer ce qu'elle avait vu. La cour d'honneur était ouverte, le perron était plein de monde, et l'on ouvrait les croisées.

Au milieu de ce désordre, madame Madeleine, un peu pressée, un peu poussée, était cependant par-

venue à ressaisir le bras de sa compagne, et toutes deux de se tirer comme elles purent de cette foule effarée. Elles remontèrent la grande rue en silence : c'était à laquelle des deux ne parlerait point. Elles avaient l'une et l'autre de si bonnes raisons de se taire î Madeleine, seulement, retourna trois ou quatre fois la tête, se doutant bien que les bonnes gens qui la fêtaient un instant auparavant de si grand cœur ne s'étaient pas même aperçus de sa fuite. Hélas, non ! ils ne s'en étaient pas aperçus ! On ne songeait plus à la bonne fée !

« Eh bien, dit Madeleine à Juliette, il est venu ! Nous allons voir maintenant qui de nous deux l'avait bien jugé. »

Juliette baissait la tête et n'avait point d'envie de répondre.

u Ali î reprit Madeleine, que .penses-tu déjà de ce noble équipage?

— Moi ! dit naïvement Juliette, je n'aime pas le fourgon. »

Justement, c'était ce fourgon qui donnait le plus de souci à madame Madeleine. Maudit fourgon qui d'abord ne montrait que trop bien les mœurs princières du maître, accoutumé à se faire suivre partout d'une armée de serviteurs ; qui prouvait, en second lien, que le baron de La Guerche, rentrant dans le château de ses pères, ne s'y établis-

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sait pas pour un jour. Quelle fin d'aventure ! quelle rencontre ! quelle plaisante raillerie du sort ! 11 y avait une heure, une heure à peine que l'on s'oubliait au bord du ruisseau à rêver de l'ennemi, et le voilà qui apparaissait au sommet de la colline ! Une heure qu'on exprimait si vivement la crainte de le voir, en même temps que l'impatience de le connaître, et il était là ! Son arrivée ressemblait à la fois à un coup de la fatalité et à une entrée de comédie. En ce moment, que faisaient ensemble M. le baron et le gentilhomme des Billettes? L'intendant n'avait sans doute pas perdu de temps pour catéchiser le maître, et déjà, tous les deux, accoudés à une croisée du château, les yeux fixés sur l'aride campagne de la Gue relie métamorphosée en un nid de verdure, ils causaient Et de qui?

La première résolution de Madeleine fut de se renfermer chez elle. Il ne lui parut point qu'il y eût de parti plus digne que d'attendre l'événement dans la retraite. En rentrant, elle monta d'abord à sa chambre, rassembla des livres, et se mit stoïquement à se préparer plusieurs ouvrages d'aiguille : c'était des provisions de siège. Et puis, elle parcourut la maison pendant une heure, jurant de n'en point sortir, et brûlant déjà de n'y pas rester. La réflexion lui vint que si la prudence lui coin-

mandait de se cacher, elle ne lui défendait pas du moins de descendre dans son jardin, où tous les harons du monde ne sauraient la voir; elle y descendit. Le dépit et l'inquiétude vinrent s'y promener à ses côtés; de mauvaises pensées contre le maître delà Guerche bourdonnaient autour d'elle comme un essaim de moustiques irrités; son imagination lui présentait à chaque instant de nouveaux sujets d'alarme, et l'abîme des suppositions et des conjectures s'ouvrait sous ses pas.

Juliette, elle aussi, errait dans le jardin, mais en suivant une autre allée; elles marchaient en sens inverse. Elles continuaient de ne se point parler, et ne se regardaient même pas ; elles étaient là, toutes les deux, mais leur esprit n'y était point ; elles l'avaient laissé au dehors, et chaque bruit nouveau qui s'en élevait les faisait s'arrêter et tressaillir. Tout d'un coup Juliette ne vit plus Madeleine ; Madeleine ne vit plus Juliette. La première avait disparu derrière un petit rideau de noisetiers, au bout du jardin; la seconde se dérobait de son mieux entre un gros arbre et la maison. Une minute ne s'était pas écoulée, qu'elles se retrouvaient face à face, chacune gravissant une des extrémités de la terrasse plantée de vignes, d'où l'on dominait le village . On avait beau être triste, comment s'empêcher de sourire? Par malheur, la vigne n'a guère

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