DEUXIÈME PARTIE
du fouilles au mois de mai ; l'abri du berceau n'était point sur. Madame Madeleine, dès le premier moment, ne l'éprouva que trop bien.
' M. l'intendant était dansle village. Legroshomme avait des yeux de lynx pour découvrir ceux qu'il n'aimait point : Madeleine se rejeta vainement en arrière ; il l'avait vue. Il était au pied de la terrasse. « Holà ! criait-il, holà ! mes enfants; M. le baron est arrivé. Vive M. le baron! » Et tout le inonde de hurler après lui : « vive M. le baron! » 11 savait bien qu'à ce cri-là madame Madeleine oublierait de se cacher, et qu'elle allait avancer la tête, ne fût-ce que pour voir si ses oreilles ne la trompaient point. Ce qu'il avait prévu ne manqua pas d'arriver. Le visage défait de Madeleine lui apparut derrière l'épaule de Juliette, qui servait de rempart à sa sœur: M. l'intendant salua jusqu'à terre. «Holà! mes bons amis, mes chers enfants, reprit-il, en enflant autant qu'il pouvait sa formidable bassetaille, M. le baron est votre père! N'y a-t-il pas parmi vous quelqu'un de bonne volonté pour monter à cheval, et s'en aller à la ville quérir des pièces d'artifice. 11 faut fêter M. le baron! » Madeleine crut un moment qu'elle verrait monter toute la paroisse à cheval.
M. Aubry, par bonheur, n'avait besoin que d'un messager; il choisit le garçon le plus avisé, le
plus diligent, le mieux fait de toute la Guère! îe; on alla chercher un cheval, et, fouette cavalier, la hète partit au galop. Le gentilhomme des Billettes, quant à lui, s'en alla préparer la fête; et la foule de le suivre en hurlant toujours : « vive M. le baron! »
Une demi-heure après, tous les habitants de la Guerche remontaient la grande rue du village sur deux files enrubannées. Les hommes avaient une grande banderolle verte à leur chapeau, les femmes l'avaient mise a leur ceinture : — le vert était apparemment la couleur de M. le baron;— les enfants portaient des fleurs ; M. Aubry, M. le recteur et M. le maire La Jaunais marchaient en tête du cortège ; on se rendait au château. Personne ne songea à regarder en passant l'humble maisonnette de madame Madeleine, la bonne fée de cette terre noire, la bienfaitrice de la contrée. 11 n'y eut que cet implacable M. l'intendant qui leva les yeux en ricanant; mais, cette fois, la terrasse était déserte: Madeleine, en voyant venir de loin les banderolles vertes et les fleurs, s'était réfugiée de nouveau dans le jardin. Elle pleurait dans les bras de Juliette : « Oh! lui disait-elle, les ingrats!» ■
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Certainement, pour rien au monde madame Madeleine n'aurait voulu manquer à son serment de ne plus sortir de chez elle. Non-seulement le feu d'artifice s'était tire sans qu'elle eut daigné môme ouvrir sa fenêtre pour voir les fusées éclater en l'air, mais il y avait alors une semaine entière que le baron de La Guerche était dans son château, et la bonne fée n'avait point paru dans le village. Qu'il s'en fallait cependant que le contentement habitat avec elle au fond de sa retraite ! L'histoire nous dit qu'il n'était point rare, dans le vieux temps, de voir de saints apôtres abandonner, en secouant la poussière de leur manteau, les cités ingrates qui venaient de retourner aux idoles auxquelles ils se flattaient si bien de les avoir arrachées. Voilà justement ce que méditait madame Madeleine : de quitter la Guerche en maudissant la généreuse pensée qui l'y avait conduite et tout le bien qu'elle y avait fait.
Juliette dépensait inutilement des trésors de grâce et de belle humeur pour détourner de sa grande sœur les pensées maussades qui l'obsé-
daient. Elle lui disait qu'il ne fallait point trop se hâter d'accuser les bonnes gens de la Guerche d'ingratitude, qu'ils étaient peut-être bien affligés de ne plus voir leur bienfaitrice au milieu d'eux, et que le regret ou la peur de l'offenser les empêchaient sans doute de venir chercher la raison de son absence. Ce qu'il y avait de sûr, c'est qu'ils ne venaient point, et Madeleine de s'en indigner chaque jour un peu plus fort. C'était donc en vain que Juliette chantait autour d'elle, les chansons n'y faisaient rien. Mais il arriva bientôt que tous ces jolis f redons expirèrent sur les lèvres même de la jeune fille, et qu'elle n'erra pas moins tristement que sa compagne dans l'étroit jardinet où deux rayons de soleil ne pouvaient entrer à la fois. L'espace et la liberté lui manquaient, elle s'ennuyait à périr. Madeleine s'en aperçut, et, réfléchissant qu'il n'était point juste de lui faire partager sa captivité, un matin elle ouvrit la cage de sa chère fauvette et lui donna la volée.
Dès qu'elle se vit hors du logis, Juliette aspira le grand air avec délices. Deux routes s'offraient à elle pour la longue promenade qu'elle se proposait de faire dans la campagne : l'une l'aurait conduite à travers le village, et peut-être y avait-il eu chez Madeleine une secrète espérance que la petite sœur suivrait celle-Là et qu'elle en rapporterait un