‹ Dame FortuneChapitre 110 sur 137 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

peu de baume [>our la blessure de son cœur. L'autre route, c'était une certaine avenue de vieux châtaigniers, au faîte de la colline, l'avenue même qui menait au château. Elle parut à Juliette plus séduisante et plus fraîche; l'enfant la prit donc sans hésiter, sans réfléchir, uniquement parce qu'elle lui plaisait davantage. Excellente raison à seize ans !

Les châtaigniers, trois ou quatre fois centenaires, étendaient aux deux bords du chemin leur ramure immense. La plupart, à moitié calcinés par tant de soleils, entr 'ouverts par la foudre ou tendus par les glaces de tant d'hivers, dressaient de longs bras noirs et crevassés qui perçaient de toutes parts leur couronne verte ; le temps en avait si bien rongé quelques autres, que le dôme de l'arbre ne semblait plus se soutenir que par un miracle sur le tronc é ventre qui s'en allait en poussière. Rien ne croissait sous leur ombrage que des touffes clair-semées d'une herbe fine et jaunâtre, car, ainsi que le dit le paysan, le châtaignier mange la terre. Il s'en fallait bien que, suivant le goût et les idées de notre temps, ce lût une avenue seigneuriale, et pourtant elle convenait à merveille à cet orgueilleux donjon ruiné; les vieux arbres allaient bien avec ce géant de pierre : le lent effort des siècles, en entamant les uns avait

ébranlé l'autre. L'allée ne suivait point du tout la ligne droite, et sous les impénétrables arceaux de feuillage qui en masquaient les détours, Juliette cheminait sans crainte, bien sûre de n'être pas vue des fenêtres du château. Ce fut ainsi qu'elle fit plusieurs centaines de pas, tout en retournant dans son esprit, d'ordinaire si vif et si fort aiguisé depuis quelques jours, bien des réflexions singulières que lui suggérait le lieu de sa promenade. Bientôt, elle s'en trouva si exclusivement occupée 1 que ses yeux oublièrent de regarder devant elle et s'attachèrent machinalement aux racines des arbres. Aussi, les ayant relevés tout à coup, ce qu'elle vit la fit-il reculer de terreur. Certes, elle aurait alors pris la fuite s'il lui était resté la force de courir

« En vérité, mademoiselle, lui dit gracieusement le baron de La Guerche en Fabordant, permeltez-moi de bénir le hasard qui nous rassemble. Il y a mille choses qui pouvaient me forcer à repafir, et je ne craignais rien tant que de quitter le pays sans vous avoir rencontrée. »

Le baron ! Il n'y avait pas à s'y méprendre, ce ne pouvait être que M. de La Guerche. Et pourtant, la surprise avait été si brusque, si absolue, que Juliette ne put encore s'empocher de se demander, si c'était réellement lui qui se tenait devant elle le

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