‹ Dame FortuneChapitre 11 sur 137 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

pour déjeuner à un café célèbre du boulevard des Italiens. Une heure sonnait quand le commissaire de police s'y présenta. Il y avait une grande affluence à la porte du café ; on se pressait, on se poussait, on s'interrogeait de cent façons, a Ah! disaient les gens pitoyables, c'est un homme perdu. » Le magistrat eut peine à percer la foule et s'arrêta sur le seuil. Heureux jusqu'au bout, le grand Marseillette, fort à propos, tout en déjeunant, venait d'être frappé d'apoplexie. 11 était mort.

Paix à ses cendres !

Il laissait par testament tout son bien si honorablement acquis, huit cent et quelques mille francs, à sa nièce, Madeleine Marseillette, la fille de son frère aîné Louis le soldat.

Louis Marseillette le soldat avait été toute sa vie un fort honnête homme, ce qui ne l'avait pas empêché vraiment de faire quelque chemin dans le monde. Parvenu, après dix campagnes, au grade de major, défiguré, amputé, mal pensionné, "content de peu, il avait fini par monrir en brave, des

suites de ses blessures, les yeux tournés vers le soleil de la gloire, qui n'avait jamais été pour lui qu'une lanterne sourde. Sa femme, suivant l'usage, avait gardé quelque ehose de sa pension, et sa lille Madeleine avait été élevée à la maison royale de Saint-Denis, comme c'était son droit. L'ombre du major n'avait pas lieu d'être inquiète, et son came vaillante pouvait goûter une éternité tranquille dans le séjour des héros.

Madame Marseillette était donc venue quelque dix ans auparavant conduire sa fille au pensionnat de Saint-Denis. Saint-Denis est une ville noire, traversée par des eaux fétides, entourée de grandes avenues d'arbres, qui ne sauraient embellir le plus vilain coin du monde. L'air y est épais, le sol chétif, la verdure maussade, et le soleil ne pénètre qu'à regret dans ces rues populacières et sur ces tristes boulevards. Mais y étant une fois venue, madame Marseillette y était restée; peu lui importait, d'ailleurs, cette résidence ou une autre : rien qu'à la voir, d'ordinaire si nette et si diligente, toujours en tenue, toujours sur pied, on devinait la veuve du militaire, accoutumée à changer de garnison tous les mois, et à qui tous les lieux delà terre sont indifférents, la plaine comme la montagne, le continent comme les îles. Ce n'était pas elle qui se fût alors embesognée de ces mille

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petits riens que traînent après soi les autres femmes; elle arrivait, d'un coup d'œil reconnaissait les nouveaux aîtres, d'un tour de main débouclait ses malles; une heure après, elle aurait pu s'en aller à la parade. Elle marchait par grandes enjambées, comme si elle s'était crue précédée par un tambour, et sa toilette eût été d'un simplicité bien plus qu'antique si elle n'avait tant aimé les plumes; elle sortait l'été sans ombrelle et gantait des gants d'homme. C'était une femme tout d'une pièce, roide de corps et ferme de cœur, à la parole dure, aux habitudes sévères, et qui n'entendait point raillerie sur la discipline ; aussi n'avait-elle jamais eu de servante, n'ayant jamais su commander qu'à un soldat ou à elle-même. C'est pourquoi, durant les six années que sa fille avait passées au pensionnat de Saint-Denis, elle avait stoïquement vécu toute seule, et l'ennui, qui savait bien à qui il aurait affaire, n'avait pas même osé frapper à sa porte. Fidèle à cette constante idée du devoir et à cet implacable amour de l'ordre qui dirigeait ses moindres actions, la veuve du major mettait tout en œuvre pour le jour où Madeleine rentrerait à la maison; elle lui composait un trousseau, et le composait avec délices, car, par une contradiction singulière, cette honorable virago, qui semblait n'avoir que les qualités d'un homme, se rattachait

à son sexe par le goût de l'aiguille. Elle cousait sans relâche auprès de sa croisée, assise sur une chaise de jonc garnie d'un coussinet de cuir qui rehaussait encore sa grande taille ; si bien que les passants surpris s'arrêtaient à la regarder, et que les gamins de la ville en avaient peur. Mais à l'époque où nous sommes arrivés, il y avait depuis longtemps déjà deux chaises dans l'embrasure de la croisée, et ce n'était plus à la veuve du major toute seule que s'attachaient les regards des passants, car on voyait là une mignonne tète blonde, avec des yeux bleus et des lèvres roses. La patience de la mère avait eu sa récompense, et depuis tantôt quatre années sa fille était revenue au logis : mademoiselle Marseillette venait d'avoir vingtdeux ans.

La naissance de cette petite Madeleine avait été certainement due à quelque jeu du hasard et de la nature. Lorsqu'elle n'avait encore que cinq à six ans, madame la colonelle du régiment où servait Louis Marseillette, regardant un jour ce fin minois sous ces beaux cheveux pâles, s'était avisée de demander au major et à sa femme comment il se faisait qu'ils eussent mis à eux deux une si jolie fillette au monde. En ce temps-là, Madeleine, allant à la promenade entre son père et sa mère, rappelait ces fleurettes intrépides qui croissent et s'épâ-

notassent entre deux rochers. Enfant, elle était petite et menue, fraîche comme une rose de haie, inquiète et vive comme une hirondelle, et, depuis lors, tout cela n'avait guère changé. La fillette était devenue femme, et l'on ne voyait pas moins de sourires qu'autrefois sur cette adorable bouche, qui ressemblait à de la chair de cerise; mais il y avait bien de la sagesse au fond de cette humeur légère, car jamais Madeleine ne se montrait si rieuse que lorsque le chagrin ou la gêne se glissaient dans la maison. Alors elle la remplissait de doux éclats et de chansons, elle s'agitait et se multipliait autour de sa mère, en bourdonnant comme une ruche, si bien que la veuve du major finissait par se laisser étourdir à tout ce charmant tapage. La pauvre femme pressait les mains de sa fille dans les siennes, et la contemplait avec ivresse, car elle ne pouvait s'accoutumer à la voir si brave et si jolie; le temps n'y avait rien fait. Elle n'était guère moins étonnée que jadis madame la colonelle, d'avoir pu former de sa chair et de son sang une si gracieuse créature; elle aurait voulu l'accabler de caresses et de tendres paroles, mais elle ne savait point rencontrer les mignardes expressions de la tendresse maternelle ; son cœur alors se fondait sous sa rude écorce, et de grosses larmes roalSient le long de ses joues basanées. Hélas ! jamais elle

n'aurait souhaité d'autre bonheur, si elle avait été plus riche ! Mais elle songeait à l'avenir, calculant que Madeleine avait déjà vingt-deux ans : terrible problème à résoudre que de marier une fille qui n'a rien ! Ces maudites pensées venaient chaque nuit assiéger la mère, et chaque matin la trouvait penchée sur le frais réveil de Madeleine, épiant les secrets de son cœur dans ses rêves, car elle tremblait que la jeune fille ne vînt à s'ennuyer de cette maigre vie, si monotone et si bornée, et que déjà sa gaieté ne fût une feinte héroïque. Mais Madeleine s'éveillait avec son irrésistible sourire. « Elle est heureuse, » se disait la mère. — Pourtant, six cents livres de rente, neuf cents de pension, cela ne faisait en tout que quinze cents livres. Et point d'espérances!

Un matin, les deux femmes ayant mis le ménage en ordre et pris leur ouvrage, Madeleine une broderie, sa mère un tricot, s'étaient assises chacune à sa place accoutumée , devant la fenêtre , lorsque le facteur de la poste s'en vint frapper aux vitres : Une lettre ! Il ne leur restait plus de parents; la pauvreté leur avait laissé si peu d'amis! Qui s'avisait de leur écrire? Ce pli avait un certain air important qui en imposa tout de suite à la veuve du major et qui iit battre ce cœur aguerri; elle y liai ia comme une vague odeur de bureaux et de

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