‹ Dame FortuneChapitre 114 sur 137 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

ici le bonheur que j'avais oublié d'y laisser en partant. Elle a semé l'or de sa jolie main chez mes pauvres paysans : ne voyez-vous pas que c'était semer en même temps bien des reproches pour le maître? Ce n'est pas au moins que j'en veuille à votre sœur ; mais je ne peux me dissimuler que ses belles actions font bien mieux ressortir la vanité des miennes. Me voilà condamné sans appel comme un oisif et un mauvais riche, et c'est elle qui me condamne. Et pourtant, encore une fois, je ne lui en veux pas. Je ne suis pas rancunier.

— Quoi donc ! fit Juliette en le regardant avec une stupéfaction comique, vous pourriez nous garder rancune parce que nous avons fait ici ce que vous n'y aviez point.... Ah! monsieur le baron, vous n'y songez pas.

—C'est-à-dire que je n'y songe plus, repartit gaiement le gentilhomme. J'aurais d'ailleurs bien d'autres sujets de ressentiment que vos bonnes actions contre vous et madame Madeleine. Oh ! ne me regardez pas ainsi, mademoiselle Juliette. Je suis déjà passablement vieux, d'expérience sinon d'âge, et le cœur humain est un livre où je lis assez couramment. Je vais donc vous dire pourquoi, malgré le désir que j'avais de vous connaître, je ne me suis point présenté chez votre sœur; c'est que j'ai consulté le livre dont je vous parlais

tout à l'heure, et j'y ai lu quelle et vous, vous

ne m'aimiez pas. »

C'était un terrible coup que venait de frapper là M. de La Guerche. Juliette en devint toute rouge. Pour Madeleine, il avait touche juste, ce pénétrant baron, en disant qu'elle ne l'aimait pas; mais pour elle... « Ah! pensa-t-elle en tremblant, rien ne lui échappe. S'il allait aussi deviner les grandes querelles dont il a été la cause entre nous ! »

« De grâce, continua le gentilhomme en riant, examinez avec moi ce beau champ de blé qui s'étend devant nous le long de l'avenue. Autrefois, si je m'en souviens, il n'y avait là que du genêt et de la bruyère. C'est ainsi que je ne peux faire un pas sans me heurter à quelque miracle de madame Madeleine. Oh ! je ne me cache point que je suis arrivé ici comme un trouble-fête. Savez-vous, mademoiselle Juliette, que vous m'avez si bien changé mon domaine que j'y ai maintenant l'air d'un intrus! Tenez! je gage que madame votre sœur se demande souvent ce que je suis venu faire chez moi...

— Oh! pour cela, répondit étourdi ment Juliette, il n'y a pas qu'elle qui se le demande.

— N'est-il pas vrai qu'à ses yeux je suis un égoïste, un prodigue? reprit-il avec une vivacité croissante. Je vous le disais bien, elle me

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regarde comme le mauvais riche. Elle ne voit point de but à ma \ie et s'en trouve blessée, parce qu'elle ne la comprend pas. Elle s'imagine même que je blâme la sienne, et, qui sait? peut-être que je nourris contre son œuvre à la Guerche la jalousie ordinaire aux méchants contre les bons, aux indifférents et aux cœurs froids contre ceux qui ont l'activité de l'âme et l'ardeur de faire le bien...

— Mais, monsieur le baron, interrompit Juliette, qui vous fait penser tout cela?

— Le livre! répliqua plaisamment M. de La Guerche. Ce sont les pensées que j'aurais si j'étais à la place de votre sœur et si elle était à la mienne. Et vous voyez bien que je dis vrai, puisque vous n'osez pas me contredire, ajouta-t-il avec une sorte de tristesse dont Juliette se sentit tout émue. Je sais maintenant ce dont je ne faisais que douter, c'est-à-dire que madame Madeleine me juge sans me connaître, avec la sévérité des consciences trop pures. Je sais aussi que je n'ai pas trouvé beaucoup plus grâce devant vos yeux, mademoiselle. Ah! la jeunesse et la vertu sont impitoyables... Votre sœur m'attaque bien fort, n'est-ce pas?

-—Mais moi, monsieur le baron, s'écria Juliette qui ne put se contenir plus longtemps, moi je vous ai toujours défendu. »

Ah ! si elle avait pu reprendre ce mot-là !

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Décidément, elle qui croyait avoir un peu d'esprit n'avait trouve que des sottises à dire depuis une heure; mais -la dernière qui venait de lui échapper en ce moment l'effrayait plus que toutes les autres. Ce qui acheva sa confusion, ce fut le silence de M. de La Guerche. Il semblait qu'il n'eût pas entendu son imprudente réponse; il marchait d'un air pensif, en abattant du bout de sa canne les herbes au bord du chemin, et ils parcoururent ainsi la dernière moitié de l'avenue. Juliette s'aperçut qu'elle arrivait devant le château; elle aurait voulu ne pas aller plus loin, mais elle n'osait prendre congé du baron, de peur de mal dire encore ou de mal faire. Tout à coup, Mvde La Guerche s'arrêta, et d'un mouvement plein de naturel et de cordialité, avant qu'elle eût pu songer à s'en défendre, il lui prit la main.

« Mademoiselle Juliette, lui dit-il, j'ai le pressentiment que nous serons bientôt les meilleurs amis du monde, et je vous dois déjà bien de la reconnaissance pour la bonne pensée que vous avez eue de me défendre quand vous ne me connaissiez pas. Voulez- vous achever votre ouvrage et me conduire auprès de votre sœur? »

Juliette leva les yeux vers lui et rencontra ce clair et noble regard qui aurait gagné l'âme la plus méOante ; elle n'hésita pas.

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« Oui, monsieur le baron, lui répondit- elle; je le veux bien. »

Ils redescendirent donc toute la longueur de l'avenue, faisant silence l'un et l'autre, mais cette lois d'un commun accord. Juliette respirait à peine : le plaisir et l'inquiétude se livraient en elle un grand combat. Le sentiment de son triomplie lui faisait monter aux joues des bouffées d'orgueil, quand elle îe regardait marcher à ses côtés, ce fier patricien si follement redouté de la peureuse Madeleine, et qui, pour elle, ne lui avait jamais paru si terrible; son cœur se gonflait à l'idée qu'elle le menait à la maison; et puis ce même intrépide petit cœur se laissait abattre un instant après, quand elle venait à se demander ce que lui réservait le premier coup d'oeil de la grande sœur, et de quel air elle allait la recevoir avec son baron. Il lui sembla que M. de La Guerche n'avait pas suffisamment conscience du péril qu'ils étaient si près de courir : le gentilhomme n'avait jamais été aussi calme. Une seule fois il rompit le silence, et ce fut pour se plaindre de la longueur de cette ennuyeuse avenue qui ne finissait point : Juliette l'aurait souhaitée bien plus longue. Se pouvait-il donc qu'il fût si peu ému dans un semblable moment? On la quitta cette avenue dont il osait se plaindre, et l'on entra dans le village. Arrivée à la porte du

logis, la pauvre Juliette, sur le point de défaillir, leva les yeux sur son noble compagnon. Maudit visage qui ne se troublait jamais ! Elle poussa la porte d'une main fiévreuse, introduisit M. de La Guercbe dans le jardin, et le fit passer devant elle dans la maison. Madeleine était là qui rêvait. Elle se leva en sursaut.

« Madeleine, lui dit Juliette en rassemblant toutes ses forces, je te présente M. le baron.

— Juliette, balbutia Madeleine, expliquez-moi...

— Madame, dit le gentilhomme en souriant, nous n'avons rien à vous expliquer, je vous le jure....

— 11 n'y a point de mystère, murmura Juliette. Le hasard a tout fait en nous mettant, monsieur et moi, sur le même chemin....

— Et ce chemin-là menait chez vous, madame, continua M. de La Guerche. Ah! ne grondez pas mademoiselle Juliette de m'avoir si vite donné sa confiance, car ce serait me faire entendre que je n'ai pas l'air de la mériter.

—Ce jugement est bien loin de mon esprit, monsieur, répondit Madeleine. J'accepte avec reconnaissance l'honneur que vous nous faites. Il suffit, pour nous donner confiance en M. le baron de La Guerche, delà pensée qu'il a eue de venir chez nous.

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