DEUXIÈME PARTIE
n'eut l'air de le savoir : il avait choisi l'heure de sa visite quotidienne, il ne s'en départit plus. On eût dit qu'il voulait se glisser doucement, comme une habitude, dans la vie régulière et monotone de ses deux nouvelles amies.
Il se conformait avec bien de la peine aux désirs de la bonne fée, qui ne voulait point qu'on lui parlât de son œuvre : tout au plus lui mesurait-il de loin, en passant, dans un demi-mot, dans un regard, un de ces éloges discrets qui vont au cœur, et qu'on peut feindre de ne pas entendre. Le plus souvent, on causait d'art, de livres, de tableaux dont M. de la Guerche était un amateur enthousiaste. Il décrivait les merveilles de l'Italie, qu'il avait visitée plusieurs fois ; Rome surtout, la ville aux profondes attaches qui lui avait fait oublier pendant trois ans le reste du monde. Il mettait dans ses récits tant de verve et de passion, il semblait si bien porter au-dessus de toutes choses les chefs-d'œuvre dont il parlait, que Juliette, un jour, s'avisa de lui demander malignement s'il n'aimerait pas mieux voir brûler une ville entière qu'une toile de Raphaël.
Madeleine imposa vivement silence à la petite sœur. Elle comprenait bien mieux que Juliette les goûts de Mé de la Guerche, grâce à l'éducation aristocratique et mondaine qu'elle avait reçue au pen-
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sionnat de Saint-Denis; et puis, elle était du petit nombre de ces âmes fines et curieuses que la beauté charme et qui s'irritent de ne la comprendre qu'à demi. Bien souvent ses répliques venaient prouver au baron que ce qu'il aimait ne la laissait point froide et ennuyée; jamais elle n'avait ouvert un beau livre ni passé devant une belle peinture sans s'arrêter à rêver.
11 fallait bien que des deux parts on trouvât quelque charme à ces causeries, puisqu'elles se prolongeaient chaque jour un peu davantage. Les visites du baron, qu'il avait d'abord réglées à la courte durée d'une heure, en prirent insensiblement deux, puis trois, puis l'après-midi tout entière. Dans cette saison,- les soirées sont si belles! C'est le temps pour deviser dans les jardins, sous le voile flottant dont les longs crépuscules enveloppent la terre, en respirant les brises moites et l'odeur enivrante des foins coupés dans les prairies. M. de la Guerche revint un soir, et l'on oublia qu'il était venu pendant la journée. Quand il se retira, minuit sonnait à l'horloge neuve dont madame Madeleine avait fait présent à l'église; on avait moins que jamais compté les heures. En se levant, et sans y penser, le baron tendit la main h Juliette; Madeleine le vit regarder aussi la sienne et détourna les yeux. A ce moment, les rossignols
chantaient dans tous les buissons de la plaine ; une lueur dorée courait encore à l'occident sur le front du bois qui fermait l'horizon; et déjà, du côté de l'orient, l'aube était toute prête à sourire. On ne songe pas à se mettre en garde contre les enchantements de ces nuits d'été qui n'amènent point les ténèbres et qui diffèrent si peu du jour.
Madeleine parut le matin avec une mine bien soucieuse. Ce qui la troublait ou l'embarrassait, elle n'aurait pas voulu le dire. Ce n'était pas du tout la question de savoir si, en recevant les visites du gentilhomme, elle n'avait pas manqué à des bienséances dont elle se jugeait affranchie. C'était une autre question cent fois plus délicate et plus épineuse : il était temps de se demander ce qu'il adviendrait d'une si singulière et soudaine liaison avec M. delà Guerche; il s'agissait, en un mot, d'examiner comment tout cela finirait. xVhî le moyen de pénétrer la secrète pensée du baron, de démêler s'il n'avait pas un but en cherchant ainsi de plus en plus à se rapprocher d'elle, ou bien s'il ne faisait que s'abandonner, avec sa bonne grâce ordinaire, à une sympathie bien naturelle, au plaisir de trouver une compagnie dans le fond de ces campagnes désertes, et des affinités de goût et de sentiment qui sont rares à rencontrer même dans les villes, au charme enfin d'une aventure dont
le piquant se doublait pour lui par la surprise.
Mais, en vérité, ce ne fut pas à la première de ces deux suppositions que s'arrêta madame Madeleine; elle admettait bien plus volontiers la seconde. Il y avait manifestement bien de la spontanéité et de l'abandon dans le caractère et la conduite de M. de Ja Guerche; sa vie tout entière en était la preuve. Lui-même, il ne cachait point qu'il allait d'ordinaire où le menaient ses désirs. Ainsi fallaitil croire qu'une de ses inspirations, comme il les nommait plaisamment, l'avait ramené un jour à la Guerche ; puisque, marchant sur les pas de la fantaisie qui se présentait à lui sous les traits de Juliette, il était venu jusqu'à la maisonnette de Jean Pornichet, et qu'il persistait à y venir fréquemment sans autre raison que parce qu'il continuait à s'y plaire? Au surplus, pourquoi prendre de l'inquiétude? Pourquoi ne point juger M. de la Guerche comme il méritait de l'être, comme le gentilhomme le plus courtois et le plus charmant, le plus souverainement aimable, le plus spirituel, le plus franc, le plus libre, mais aussi le plus nonchalant dans le fond de son cœur, le plus indifférent qu'il y eût au monde !
Quel dommage pourtant que cette indifférence un peu mondaine dont M. de la Guerche s'était fait une loi; que cette indolence érigée en système,