‹ Dame FortuneChapitre 119 sur 137 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

et qui ne provenait que de l'isolement d'âme où sa grande fortune l'avait mis au milieu des hommes; que ce scepticisme profond sous une apparence frivole, qui enlevait tant de force à son caractère et qui avait stérilisé sa vie! Ce maudit scepticisme était celui des gens polis qui n'exclut point de grandes vertus; la douceur en est la première. Mais la culture et les grâces de l'esprit, la bonté native dont on ne se corrige pas, et bien d'autres qualités qui seraient si précieuses, n'engendrent que la faiblesse, si l'on ne s'est pas fait un sévère règlement de cœur. Voilà comment, tout occupée depuis le matin de la pensée de M. de la Guerche, de réflexion en réflexion, Madeleine en était venue à le juger. Hélas! on ne peut prétendre que si la société tout entière se composait d'âmes semblables à celle du baron, elle serait mauvaise; seulement elle mourrait d'inertie. Il ne connaissait que de généreuses passions; lui-même, il se plaisait souvent à se rendre cette justice qu'il n'avait jamais haï personne, et il ajoutait en souriant que la haine est douloureuse. Il„avait aimé beaucoup de choses ; mais ce n'était point celles qu'il faut aimer pour être vraiment l'ami de ses semblables. S'il avait souvent négligé le bien à faire, ce n'était pas par mépris des hommes, mais parce qu'il savait que. la pauvreté est laide,' mesquine et triste, et que

tout ce qui est triste, mesquin et laid lui faisait horreur. D'ailleurs, il aurait été injuste de lui reprocher ou les préjugés, ou les travers, ou la légitime fierté de son rang; il semblait même n'en avoir ni les opinions ni les répugnances, et, par exemple, il n'en voulait pas à son temps suivant la coutume de ses pareils. On ne pouvait nier qu'il ne fût incroyablement détaché de tout ce qui ressemble à la vanité ou à l'orgueil : ce n'était pas de si petits mouvements qui l'eussent arrêté dans ses résolutions ou dans sa vie. Un jour, il lui arriva de raconter que, dans sa famille, on ne reculait plus devant une mésalliance, quand l'amour était de la fête, et que lui-même il était né d'une bourgeoise. Le hasard, sans doute, voulut qu'à ce moment Juliette étonnée fixât sur Madeleine deux yeux expressifs où se lisaient de singulières pensées : Madeleine en rougit et ne l'oublia pas.

Ce souvenir, qui ne laissait pas que d'être importun, et beaucoup d'autres rapprochements qu'elle ne pouvait s'empêcher de faire,- le juste sentiment sinon d'un péril, au moins d'une situation délicate, bien des raisons enfin qui, s'il fallait en croire Juliette, toujours empressée à prendre le parti du baron, n'étaient pourtant que de pures folies, tout lui faisait désirer de retrancher quelque chose de cette intimité croissante. A la vérité,

elle en était plutôt mécontente qu'effrayée ; mais elle ne se sentait pas moins menacée dans son repos, dans sa force ; elle perdait par degrés cette grande satisfaction d'elle-même dont elle avait joui si doucement depuis une année. Il lui semblait que quelque maligne et énervante influence s'étendait lentement autour d'elle, et d'étranges avertissements lui montraient bien qu'elle ne tendait plus à son but, comme autrefois, de toute l'ardeur de ses désirs, de toute l'énergie de sa volonté. Naguère, elle était, dès le matin, dans le village, inquiète de savoir si elle ne découvrirait pas quelque bonne chose à faire pour la journée; maintenant, il fallait presque qu'elle se forçât pour y descendre; elle en revenait sans plaisir. Ce relâchement dont elle se voyait atteinte lui causait bien de l'amertume; elle ne songeait point sans effroi que la passion de la charité déclinait et s'affadissait dans son cœur.

Aussi, ne pouvait-elle plus du tout souffrir qu'on lui parlât du bien qu'elle avait fait dans le pays. Le baron s'impatientait parfois de se voir forcé à tant de réserve ; il jurait en riant que c'était un trop grand excès de modestie et qu'on n'avait jamais vu de divinité qui reniât ses miracles. Mais il ne dépendait point de madame Madeleine de recevoir, sans un peu de honte, les louanges

même indirectes qu'il lui donnait. Elle avait beau faire pourtant et s'en défendre, elle ne pouvait lui interdire formellement ce sujet qu'il essayait de toucher bien plus fréquemment que par le passé. Elle mettait donc toute son attention à l'en détourner, et il était homme de trop de goût pour y persister lourdement, au risque de lui déplaire. Mais il ne se tenait pas toujours pour battu ; bien souvent sa retraite était feinte, et quand elle était rassurée et qu'elle le croyait à mille lieues de là, Madeleine s'apercevait tout à coup qu'il y était revenu par la traverse. Alors même, il ne se trahissait que par quelque spirituel et subtil détour, par une allusion si légère, par une interrogation si finement déguisée. Madeleine comprenait bien qu'il ne cessait plus de l'épier et de la circonvenir avec tous les ménagements du monde, qu'il avait mis le siège autour d'elle et qu'il avançait d'un pas tous les jours.

« Ah ! lui disait-il souvent, je ne peux encore songer sans frémir au rude hiver que vous avez dû passer seules toutes deux au milieu de ce désert et dans cette triste maison qui ne vous connaissait point. J'entends le vent du nord et les choses lugubres qu'il devait vous dire. N'êtes-vous donc jamais tombée dans le découragement?

— Jamais, répondait Madeleine.

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