DEUXIEME PARTIE
déjà froid ; M. l'intendant accourait éperdu, et, sur un signe de lui, voilà toute la valetaille lancée au travers du parc. On le retrouvait enfin, M. le baron, fort tranquillement assis au pied d'un arbre. Il reprenait, sans se faire prier, le chemin du château et se mettait à table ; mais à peine y étaitil depuis cinq minutes, qu'il se levait. L'heure était venue de retourner chez madame Madeleine.
« Madame, lui dit-il un jour en entrant, savez vous bien que je vous envie? Ah! vous m'avez mis trop d'aiguillons dans le cœur. Vous ne me laisserez pas en peine, et, tôt ou tard, je vous demanderai d'achever votre ouvrage. Il faudra que vous m'appreniez à faire le bien quand... quand je me croirai digne de le faire.
—C'est cela, s'écria Juliette. Monsieur le baron comprendra que la vue des heureux qu'on a faits vaut mieux que celle d'un beau tableau, fût-il même de Raphaël. »
Madeleine ne savait pas pourquoi elle tremblait. Elle regarda vivement le baron. Il souriait. Mais il savait ne point dire les choses les plus graves sans sourire.
a Monsieur le baron, répliqua-t-elle d'une voix convulsive, je suis tentée de croire que vous plaisantez.
—Eh ! point du tout, repartit M. de la Guerche. Avez-vous déjà peur que je n'empiète ici sur vos droits? Ils sont trop bien acquis. La reconnaissance et l'amour ne peuvent s'usurper, et les bonnes gens du pays ne me laisseraient pas prendre ce qu'ils vous doivent. Mais je suis las de lire un
reproche muet dans vos yeux Oh! cette fois,
ne vous en défendez point. Vous reprochez à ma vie d'avoir été inutile, et peut-être avez-vous raison. Et puis, je souhaite depuis bien longtemps de m'éclairer sur un grand point qui me met en souci. J'ai toujours pensé que, nous autres, nous
n'étions point du tout les gens qu'il faut pour
pour faire des heureux, comme le dit si bien mademoiselle Juliette. Nous donnons d'une main trop inégale, nos yeux ne sont pas accoutumés à discerner bien des choses Nous ne pouvons risquer
d'être généreux, sans risquer aussi d'être injustes. Vous le voyez, je suis sincère. Ce n'est pas la bonne volonté qui me manque pour pratiquer le bien ; c'est que j'ai peur de m'y mal prendre. Voudrezvous m'instruire un jour ? Oh ! quand je serai prêt, je vous en avertis, il faudra bien que vous y consentiez. »
Pourquoi ces paroles si vaines pourtant, si légères encore, jetèrent- elles Madeleine dans un ravissement si extraordinaire? Il lui sembla qu'un