‹ Dame FortuneChapitre 122 sur 137 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

fleuve de miel coulait au lieu de sang dans toutes ses veines.

« Oh ! monsieur le baron, dit-elle en s'abandonnant sans réserve, j'y consentirai de tout mon cœur ! »

A peine M, de la Guerche était-il parti que, d'un mouvement irréfléchi, elle saisit à deux mains la tête de Juliette et l'embrassa. Et puis elles s'entreregardèrent possédées de mille pensées dont elles voulaient faire échange ; aussi se trouva-t-il que pour se l'es communiquer plus vite, elles se mirent à parler toutes deux à la fois.

« Eh bien ! disait Juliette, il ne s'en faut guère que nous ne l'ayons converti.

— Je ne sais encore si j'ai bien entendu, disait Madeleine. Mais ce serait donc sans nous en douter, sans le vouloir? Dieu m'est témoin que, pour ma part, je n'avais jamais songé à le persuader.

— La grâce sera venue toute seule, fit Juliette.

— Oh ! reprit Madeleine, il y met encore bien de la prudence, il a bien su faire ses restrictions. Astu remarqué qu'il m'a dit : Quand je serai prêt ? Il ne s'est engagé que pour l'avenir.

— C'est égal, répliqua la petite sœur avec un malin sourire, tu lui faisais trop d'honneur. Ce n'est pas un si grand.... comment disais-tu?... un si grand sceptique. »

La grande sœur ne répondit pas.

« A quoi rêves-tu ? lui demanda Juliette.

—Oh! fit Madeleine, je songeais aux prodiges que nous pourrions opérer ici, le baron et moi, si nous venions à nous entendre; si un jour, tous les deux....

— Bah ! interrompit Juliette, ce serait aussi trop beau. Les gens de la Guerche n'auraient plus de raison de désirer le ciel. »

Elles se prirent le bras dans leur enchantement et sortirent pour faire un tour dans le village. Depuis la veille, on rentrait les foins dans les granges ou bien on les dressait en meules dans la prairie; personne à la Guerche ne chômait ce jour-là, ni hommes, ni femmes, ni enfanls ; les maisons étaient désertes. La bonne fée et son génie, libres de deviser et d'échafauder l'avenir tout à leur aise, et ne s'en faisant point faute, cheminèrent d'abord fort lestement; puis Madeleine proposa d'aller s'asseoir sur un banc qui se trouvait devant l'église et d'où l'on découvrait la plaine. Mais comme elles s'approchaient, elles s'aperçurent que la place n'était point vacante. Ce fut une désagréable surprise, car le personnage qui se tenait sur le banc n'était point du tout un ami. C'était monsieur l'intendant.

Le gentilhomme des Billettes devina bien que

Page 1