‹ Dame FortuneChapitre 123 sur 137 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

madame Madeleine ne serait pas fâchée de l'éviter, ce qui lui donna l'envie de venir à elle. Il salua de loin et s'avança bellement, en glissant tout droit devant lui, comme une coulisse d'opéra qu'on pousse sur des roulettes. A la vue de la bonne fée, son cœur ulcéré s'était bandé comme un arc; sa large face de brique s'anima si fort à l'idée qu'il allait trouver un peu de mal à faire à sa belle ennemie, que le sang qui affluait à ses joues les fit passer du rouge au violet. Il la revoyait donc enfin, cette sainte et douce personne qui semblait s'être imposé la tâche de le contrarier depuis tout à l'heure un an; qui avait fait semer des blés là où il aimait à voir des jachères, et relever des toits d'ardoise là où son œil se reposait doucement sur des chaumes effondrés; l'imprudente novatrice/qui s'était imaginé de faire apprendre à lire aux enfants ; l'adroite charmeuse enfin qui, pour dernier trait, avait su s'emparer si lestement de l'esprit de M. le baron. Sa colère s'augmentait d'autant qu'il venait à l'instant même de le rencontrer sortant de la maisonnette des deux sœurs, ce cher baron Philippe, le fils de son ami, qu'il s'était flatté de diriger à sa guise quand il l'aurait fait rentrer dans son domaine, qu'il n'avait appelé que pour remettre toute chose en sa place à la Guerche et pour se faire rendre justice, et qu'on lui avait ensorcelé.

« Oh ! oh ! s'éeria-t-il avec son rire de Stentor, je me doutais bien, mesdames, que le soleil ne vous faisait pas peur. Qu'est-ce qui vous fait peur? Ce n'est ni le chaud, ni le froid, ni la pluie. Et vous alliez voir un peu votre récolte. Hé ! hé ! si vous vouliez tirer profit pour vous-même de ce que vous avez semé sur ces terres-là, l'intérêt de votre argent ne serait pas perdu.

— Le conseil est bon, riposta froidement madame Madeleine, d'autant que la matière en est pour nous tout à fait nouvelle. Nous n'y avions jamais songé.

— Mais regardez donc les belles meules, reprit tout doucement M. Aubry. Savez-vous, madame, qu'il y a là trois fois plus de milliers de foin qu'on ne nous en doit....

— Souvenez-vous qu'il y en avait l'année dernière trois fois moins qu'on ne vous en devait, interrompit Juliette, qui ne se possédait plus. La balance est juste.

— Eh ! morbleu, je ne me plains pas, s'écria le gentilhomme des Billettes, qui ne résista pas plus longtemps au désir de pousser quelque grossière plaisanterie de sa façon. C'est pour le mieux. On pourrait s'épargner la peine de couper le blé ; il y a dans la prairie de quoi nourrir toute la paroisse. Et cependant voilà votre moisson qui approche et

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