DEUXIEME PARTIE. 'Sl'S
t-elle avec effort. Cependant, Juliette, je veux bien être de ton avis... pour l'honneur de M. le baron. »
Mais quand M. de la Guerche vint le soir faire sa visite accoutumée, elle ne se sentit pas la force de le recevoir; elle pria Juliette de l'excuser et de dire qu'elle était souffrante. Le baron pressentit bien quelque nouveauté menaçante; mais il ne pouvait interroger la petite sœur : il ne pouvait demeurer plus d'un instant avec elle. Il annonça qu'il reviendrait le lendemain chercher des nouvelles de la malade.
Madeleine s'était retirée au fond du berceau de vigne, dont les feuilles s'étaient bien épaissies depuis un mois et qui lui offrait un sûr abri. Ses yeux plongeaient d'un côté dans le jardin, de Fautre dans le village. Elle vit le baron entrer ; elle le vit sortir et le suivit du regard jusqu'à l'entrée de l'avenue. Elle se disait que sa répugnance à le recevoir sitôt, après ce que M. l'intendant lui avait appris, n'était que de l'enfantillage. «Pourquoi lui en voudrais-je? se demandait-elle; je n'en ai pas le droit. Nous sommes ici sa seule ressource contre l'ennui : il nous flatte et nous ménage ; il ne fait semblant d'entrer dans nos vues que pour entrer plus avant dans notre amitié. C'est une ruse d'homme du monde, qui n'est qu'un jeu pour un galant homme. Et quand il se serait proposé de
nous tromper! ne le trompé-je point, moi!
Sait-il qui je suis? Sait-il d'où me vient cette fortune dont il admire tant l'emploi ? S'il le savait, chercherait-il encore à devenir notre ami? M. le baron n'aurait garde d'honorer de ses visites la nièce de l'usurier !
Or, vers le milieu du jour suivant, un voyageur apparut à l'entrée de la Guerche. Il avait laissé sur la route la voiture qui l'avait amené ; il descendait lentement la pente de la colline, mesurant des yeux chaque maison qui passait devant lui, ne s'informant point, n'ayant pas pris de guide, car il comptait sans doute sur son cœur pour lui en servir. Quand il aperçut la vieille maisonnette de Jean Pornichet tout enfouie dans la verdure, il tressaillit de la tète aux pieds ; mais il n'hésita pas un instant. On eût pu l'entendre qui se disait : « C'est là ! » Il s'avança ; il allait frapper. La porte était entr'ouverte : il n'eut qu'à la pousser d'une main convulsive, et il demeura sur le seuil. Juliette, qui se promenait dans le jardin, vit une ombre sur le sable, leva la tête et jeta un grand cri.