DEUXIÈME PARTIE
Puis elle marcha courageusement vers l'étranger.
o Tenez, monsieur, lui dit-elle, il est temps encore de ne pas tous montrer. C'est une pensée fatale qui vous a conduit ici. Partez, partez sans perdre une minute. Elle ne saura jamais que vous êtes venu. Moi, je croirai que c'était une illusion; je tâcherai de ne pas m'en souvenir. »
D'abord il ne répondit pas : son émotion était si violente qu'il ne pouvait articuler un mot.. . « Non, dit-il enfin d'une voix sourde, je veux la voir. »
Et il fit un pas en avant. Mais Juliette se jeta au-devant de lui.
« Ah ! lui dit-elle, est-ce que votre femme est morte ? »
Il recula, comme si cette question lui avait fait peur ; mais il se remit aussitôt.
« Qui êtes-vous ? s'écria-t-il, pour venir vous placer entre Madeleine et moi ? Avez-vous des droits sur elle ? Oubliez-vous que je l'aime et quelle m'a aimé ? J'ai ignoré deux ans le lieu de sa retraite : pendant deux ans, je n'ai vécu que pour la revoir. Où est-elle ? »
Et, comme Juliette lui barrait le passage, il l'écarta d'un geste, traversa rapidement le jardin et s'élança dans la maison.
Madeleine écrivait devant un bureau qui occupait le fond de la salle basse ; elle n'entendit point
316 DAME F.ORTUXE.
les pas de l'étranger. Pour lui, sa première pensée fut d'attendre et de se jeter à genoux quand elle tournerait les yeux. Puis, il lui vint une sauvage envie de se glisser sans bruit derrière elle et de mettre un baiser sur ses cheveux blonds. Mais Juliette, Juliette, qui l'avait suivi, se tenait sur le seuil et veillait sur Madeleine. Alors il voulut parler, mais il lui fallut un effort terrible pour rappeler sa voix qui le trahissait encore :
« Madeleine! murmura-t-il.
—Quelle voix! fit Madeleine en se détournant... Bernard !
—Oui, dit-il, c'est moi. Ah! Madeleine, qu'ai-je fait! »
Il ne put en dire davantage. Madeleine le regardait d'un œil éclatant.
« Ce que vous avez fait ! s'écria-t-elle. Oh! le passé est mort : je ne vous en demande point de compte ; mais, à présent, que venez- vous chercher ici?
—Est-ce que je le sais! répondit- il d'un air égaré. C'est peut-être la destinée qui me pousse et qui ne me pardonne pas de l'avoir méconnue en vous trahissant. J'ai tout quitté, tout brisé, tout foulé aux pieds pour satisfaire au désir insensé que j'avais de vous revoir; ma mère est devenue mon ennemie; ma propre maison m'est fermée...