‹ Dame FortuneChapitre 127 sur 137 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

— Déjà ! dit Madeleine en échangeant avec Juliette un regard vengeur.

—Que m'importe ! dit-il ; je ne le regrette point. Ce ne sont là que des choses vaines : je ne le sens que trop bien depuis un instant que je vous ai revue. Il n'y avait plus que votre souvenir de vivant pour moi dans le monde. C'est lui qui m'a fait perdre la raison !

—Ce n'est pas seulement la raison que vous avez perdue ! s'écria Madeleine, mais c'est aussi la mémoire. Est-ce qu'une muraille de feu ne s'est point levée devant vous, à l'instant où vous alliez entrer dans ma maison ?

— Je l'eusse traversée, dit-il ; je ne pouvais supporter un jour de plus la pensée que vous me haïssiez encore !

— Et si vraiment je vous haïssais! répondit-elle, espériez-vous donc changer mon cœur?

—Ah ! je n'espère rien! murmura-t-il.

—Non, monsieur Lecour, reprit Madeleine avec une écrasante ironie, non, je ne vous hais point. Si c'est cette crainte-là qui vous a conduit jusqu'à moi, soyez-en donc soulagé. Ah! je comprends qu'elle devait peser sur vous comme un grand remords, car vous n'êtes pas de ces hommes ingrats et oublieux qui font bon marché des religions du cœur et que le mal qu'ils ont causé ne

prive point de repos et de sommeil. Vous ne sauriez vous pardonner d'avoir gâté votre vie en essayant de briser la vie des êtres qui vous aimaient. Quand vous accusez la destinée de vous avoir poussé jusqu'ici malgré vous-même, je crois bien que vous êtes sincère. C'est la fatalité de vos ambitions trompées qui vous laissait un insupportable tourment : celui d'ignorer ce que Madeleine Marseillette avait fait depuis deux ans de sa personne et de sa fortune. C'est une horrible chose, vraiment, que l'éternelle image d'un si beau bien qu'on n'a pu saisir...

—Madeleine! s'écria Bernard. »

Et il n'acheva pas, car il allait lui dire : « Vous qui étiez si douce autrefois, comment êtes-vous devenue si cruelle? » Il allait invoquer ce passé qui était mort. Ce n'était point avec ces paroles vides qu'il pouvait espérer de le réveiller dans le cœur de Madeleine. Il eût bien mieux fait de suivre sa première inspiration, quand il était entré en suppliant dans cette chambre ennemie; il eût mieux fait en ce moment encore d'abjurer tout reste d'orgueil et de se jeter à genoux. Mais Juliette était toujours là. Pourtant il tourna vers la jeune fille un regard si plein d'angoisse, qu'elle eut pitié de lui et qu'elle s'éloigna brusquement.

Alors il s'approcha de Madeleine et s'agenouilla.

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