‹ Dame FortuneChapitre 131 sur 137 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

regardait tous les deux. Tout à coup Madeleine se releva.

« Juliette, dit-elle d'une voix ferme, Dieu veuille que la paix de cette maison, où nous avons passé de si bons jours, ne soit pas troublée pour jamais ! Il faut avoir du courage, il faut accepter le péril, et ne pas reculer devant des aveux que l'événement nous impose de faire à M. le baron. Il a vu trop de choses aujourd'hui pour que nous gardions le droit de lui cacher le reste. M. le baron doit nous connaître, puisqu'il veut bien être notre ami. » Puis elle se rapprocha brusquement de Juliette. « Il faut qu'il sache tout, lui dit-elle à l'oreille, tout, entends-tu bien ? toute mon histoire. C'est toi qui vas la lui dire.

—Moi ! fit Juliette en reculant de frayeur, moi, tu veux....?

—Ne tremble pas si tu m'aimes, reprit Madeleine. Ne devines-tu pas qu'il a rencontré Bernard? Ce qui arrive est ta faute. Ah ! ma pauvre chérie, pourquoi étais-tu sortie de la maison ? »

Juliette essayait encore de la retenir, mais elle lui échappa doucement, salua M. de la Guerche et quitta la chambre.

Ce fut encore sous le berceau de vigne que se retira Madeleine. Elle s'assit d'abord en fermant les

yeux pour suspendre sa pensée et tenir son âme endormie ; mais c'était un trop grand effort ; l'attente la dévorait. Elle ne pouvait s'empêcher d'être toute entière au récit que Juliette faisait en ce moment a M. de la Guerche; elle en suivait mentalement les phases une à une. « C'est là qu'ils en sont maintenant, se disait-elle. Juliette n'a plus à raconter que l'abandon de Bernard. M. le baron doit avoir rougi déjà bien des fois de son amour pour la nièce de l'usurier ! » Il lui semblait que cet entretien n'aurait point de terme elle n'avait plus conscience de la durée du temps; elle se surprenait à compter les secondes d'après les battements de son cœur. Enfin, elle entendit des pas dans le jardin; le baron sortit. Elle se rejeta en arrière pour ne point le voir, puis revint se coller le visage à la palissade du berceau, derrière les feuilles, avide de voir si sa démarche était émue.

Vraiment, il marchait d'un pas bien plus vif qu'à l'ordinaire ; il rencontra sur le chemin un enfant qui passait et s'arrêta pour lui caresser les joues comme un homme heureux, qui veut montrer à tout le monde qu'il est bon.

« Que le voilà soulagé d'un grand poids ! murmura-t-elle. Comme il respire librement ! Ah ! je savais bien que je le guérirais !

Page 1