‹ Dame FortuneChapitre 133 sur 137 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

bouche. Je ne nie pas qu'il ne m'ait causé de l'impression quand je l'ai vu, et que, depuis lors, il ne m'ait occupée quelquefois. Mais tout cela est bien loin du sentiment qui me dicterait la réponse qu'on me demande. En vérité, je ne sais qui me tient de ne répondre à cette étrange démarche que par le silence. Pourquoi moblige-t-on à me défendre, sans me laisser même le temps d'y avoir songé? Est-ce donc une chose si légère que d'enchaîner sa liberté et de donner son âme? Et moi, dont la vie a été si lâchement brisée, quand tout à l'heure encore, j'ai cru que ma blessure allait se rouvrir, n'aurais-je pas le droit plus que toute autre femme d'hésiter et d'avoir peur ? M. de la Guerche pourtant n'ignore plus ce que j'ai souffert, puisque le hasard, cruel jusqu'au bout, a voulu le lui apprendre ! Pense~t-il que le cœur se renouvelle, qu'il retrouve ses illusions et ses espérances, et qu'il puisse repousser des rejetons et des fleurs là où les racines sont mortes ? Ne sait-il pas bien, comme tout le monde, qu'on n'aime pas deux fois ?

—Pourquoi non, fit Juliette avec sa terrible simplicité, quand on a été trompé la première fois?»

Madeleine ne protesta que par un geste contre ce mot téméraire d'une enfant. Les forces lui man-

quaient, elle s'appuya toute chancelante contre un des poteaux de bois qui soutenaient la treille, et garda longtemps le silence.

a Quel moment il a choisi ! dit-elle enfin. Après ce qu'il avait vu! quand j'en frémissais encore !... Sais-tu que Bernard était à genoux devant moi quand il est entré?

— Heureusement, murmura Juliette. S'il n'avait pas vu Bernard à genoux, aurait-il parlé?... »

Mais Madeleine ne l'avait pas entendue.

« Avant tout, fit-elle, il faudrait m'expliquer quand il est né, ce grand amour, dont on vient m'entretenir aujourd'hui, comme si nous étions depuis longtemps familiers ensemble ! Ce n'est pas moi qui me serais jamais doutée qu'on m'aimât. On ne peut me constester au moins le droit d'en être surprise. Et quand je songe que c'est le baron de la Guerche qui vient offrir le nom de ses ancêtres à Madeleine Marseillette.... cela est trop soudain, cela est trop beau. Je te dis que je n'y crois pas.

— Tu veux savoir quand M. de la Guerche a commencé de t'aimer, répliqua Juliette. C'est le premier jour qu'il t'a rencontrée. Tu me confessais tout à l'heure que, dès ce moment-là, il avait produit de l'impression sur toi. Laquelle donc n'avais-tu pas produite sur lui? Tu n'as pas fait

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