PREMIÈRE PARTIE
il est vrai que mon père avait deux frères. » C'était là Chariot Marseillette, le cadet des trois fils du laboureur, le plus épais et le moins avisé de la famille! La veuve du major pâlit et se leva brusquement, le notaire haussa les épaules. « Chariot, ditil d'un ton sévère, vous ne vouliez pas croire que votre frère Honoré n'eût pas du tout pensé à vous. C'est pourquoi je vous ai permis de venir ici en même temps que madame votre belle-sœur et que mademoiselle votre nièce et d'y écouter la lecture de ce testament. Je vous aurais refusé l'entrée de mon cabinet, si je ne vous avais connu autrefois, quand vous étiez mon copiste. C'est une complaisance que j'ai eue pour vous; ne m'en faites pas repentir. » Et il continua la lecture. Mais madame Marseillette se remettait malaisément du petit coup qu'elle venait de recevoir, et c'était à son tour d'examiner le malheureux Charlot. En le voyant si besogneux et si chétif, elle se disait qu'Honoré Marseillette aurait bien pu faire quelque chose pour empêcher son aîné de porter la besace, mais involontairement elle tremblait qu'il n'en eût trop fait; elle avait peur pour sa fille. Madeleine était muette et comptait machinalement les reprises de l'habit de Chariot; le dégoût que lui avait d'abord causé ce laid personnage avait fait place à de l'embarras, et l'embarras à de
la pitié; elle aussi attendait quelque disposition en faveur du pauvre hère dans le testament du défunt; mais il n'y en avait aucune. Chariot demeura d'abord anéanti, puis s'affaissa de nouveau sur son fauteuil en se tordant les mains, se releva tout à coup et s'élança vers les deux femmes. « Et moi ! s'écria-t-il. Il n'y a donc rien pour moi! »
Ce n'était plus cette physionomie dolente et hypocrite qui avait fini par éveiller tant de compassion chez madame Marseiliette et chez sa fille. Le démon delà cupidité venait d'entrer dans ce corps inerte et l'avait galvanisé; Chariot écumait de rage. A quoi tient le bonheur ! Si Chariot le déshérité n'avait fait entendre que des plaintes, Madeleine et sa mère lui jetaient une fortune pour aumône, et, s'en allant heureuses et riches, jamais elles n'auraient connu la source de leur richesse. Mais cette hideuse colère révolta la veuve du major. Elle saisit Chariot par le bras et le repoussa rudement loin de sa fille, car ce n'était pas pour rien quelle avait une main de fer ; puis elle déclara qu'elle s'en tiendrait à la volonté du mort. Chariot se tut un instant; il n'aurait pu parler. Le notaire considérait en silence cette scène, qu'il n'était pas innocent peut-ôlre d'avoir préparée. Chariot enfin recouvra la parole. «Vous avez raison, cria-t-il; de cette