PREMIÈRE PARTIE
façon-là, votre bien sera volé deux fois. Vous avez raison !
— Volé! répéta la veuve du major. — Volé ! » répéta Madeleine. Elles s'entre-regardèrent : leurs deux âmes avaient passé dans ce regard. La mère s'appuya sur l'épaule de sa fille, et toutes deux restèrent longtemps ainsi, n'osant plus lever les yeux, ne regardant plus que le parquet. Honoré Marseillette leur laissait un bien volé ! Quelle lumière ! quel réveil ! quelle chute ! que ce beau rêve d'une heure s'en allait en une ignoble et sombre fumée ! madame Marseillette sentait s'échapper le sang de son cœur; il lui semblait que saxie s'écoulait goutte à goutte; une seule idée tournoyait dans sa tête affaiblie, une seule voix s'élevait en elle et lui criait: «Madeleine est encore pauvre. » Et Madeleine se disait : « Ma mère vieillira dans l'infortune. » La fureur de Chariot paraissait éteinte; il était retourné dans son coin pour y exhaler ses regrets à son aise et sanglotait comme un enfant. Les éclats de cette douleur grotesque et cynique venaient seuls troubler le silence qui régnait dans l'appartement. Le notaire aurait pu le rompre; mais il ne savait point ce qui allait suivre ; il ignorait ce qui se passait dans le cœur de l'héritière ; la prudence était une vertu de son office, et il avait appris à douter du bien, il attendait. «Monsieur! s'écria
enfin madame Marseille tte, je ne puis condamner celui qui fut le frère de mon mari, celui qui voulut enrichir ma fille sans savoir au moins ce qu'on lui reproche et c'est à vous de me l'apprendre. Parlez... » Madeleine arrêta sa mère. « Monsieur, reprit-elle tout bas en désignant Chariot du geste ; faites sortir cet homme. » Le notaire se méprit encore une fois à l'intention de la jeune fille; il pensa qu'on voulait se débarrasser d'un témoin si intéressé à tout ce qui restait à dire et à faire, et il sourit de son mauvais sourire : « Chariot, dit-il, allez-vous-en. »
Cet ordre, si lestement donné, ne manqua point de causer à Chariot un nouveau transport qui le remit debout, et il s'avança les poings serrés. « Ce qu'on lui reproche! s'écria-t-il. Ce qu'il a fait! Que vous voudriez bien avoir l'air de ne pas le savoir! C'est moi, c'est moi qui vais vous le dire. » Il raconta tout : les débuts d'Honoré Marseillette dans la vie, ses succès et ses petites erreurs, ses misères et sa fortune, sa gloire et sa fin. Il n'omit pas un détail de cette édifiante histoire ; il déroula jusqu'au bout l'épopée entière du grand homme. Sa voix, étouffée par la rage, s'éteignait par instants ou râlait dans son gosier, et le notaire essayait alors de lui imposer silence; il eût été plus aisé d'arrêter le Ilot qui monte. Instinctivement, ma-
dame Marseillette s'était voilé le visage de ses deux mains ; Madeleine semblait impassible : seulement une vive rougeur lui montait aux joues par bouffées et par éclairs, et, sans mot dire, elle froissait et déchirait son mouchoir. « Héritez, héritez maintenant, criait Chariot, héritez donc ! pour moi, je m'en lave les mains; j'ai déchargé mon cœur; il faut bien qu'il y ait quelqu'un d'honnête dans la famille! » L'étude entière accourut au bruit, et, sur un signe du patron, les clercs l'entraînèrent. « Héritez, héritez, hurlait-il encore dans la pièce voisine, il n'y a que moi d'honnête ! c'est moi qu'on vole ! » Enfin on le chassa.
« Monsieur, dit Madeleine au notaire, si nous renonçons à l'héritage d'Honoré Marseillette, mon oncle... — Ma fille! interrompit la veuve du major, il faut donc y renoncer?— Vous n'en doutez pas, maman, reprit Madeleine; mais répondez-moi, monsieur, à qui reviendra?...— Ma fille! s'écria madame Marseillette, ne pensez-vous pas qu'en restituant aux victimes de ce malheureux ce qu'il leur a pris, nous pourrions. . . — Et si tout a été pris, maman? » Madame Marseillette baissa la tête. « Monsieur, dit Madeleine d'une voix ferme et claire, à qui reviendra cette fortune?— Mademoiselle, dit le notaire... — Ne sera-ce pointa l'autre frère de mon père, à celui qui vient de sortir
d'ici ? • Le notaire la regarda attentivement et fit un signe affirmatif. « Alors, dit-elle, cette fortune, nous la gardons.— Nous la gardons, s'écria la mère! —Oui, maman, pour les pauvres... »
— Et, ajouta-t-elle en surprenant encore sur les lèvres du notaire ce sourire aigu qui lui témoignait que cet homme se flattait de lire dans son àme et qu'il y lisait si mal, — ces huit cent mille francs resteront dans vos mains, afin que vous ne doutiez plus de l'usage que se proposent d'en faire d'honnêtes femmes ! . . . »
Puis elle prit le bras de sa mère. < Maman, tout est fini, » lui dit-elle.
Un moment, le notaire resta confondu : tant de simplicité et de grandeur naïve devaient enfin le désarmer. Jamais il n'avait rien vu de semblable, et, pour la première fois de sa vie, il fut tenté de croire à quelque chose de mieux qu'à la probité ordinaire : à la vertu pure, au bien absolu, aux grands élans de l'âme et du cœur, qu'il ne connaissait que de nom, et qu'il avait regardés jusqu'alors comme autant de précieuses chimères, sur lesquelles les sociétés humaines se sont fondées sans y croire, et surtout sans avoir en elles la puissance de les pratiquer. Il regretta les mauvaises pensées qui n'avaient cesse de le poursuivre depuis le commencement de cette scène, e( la méchanlc