‹ Dame FortuneChapitre 19 sur 137 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

complaisance qu'il avait mise à laisser Chariot pénétrer dans l'étude, en même temps que sa bellesœur et que sa nièce, et il s'élança au-devant des deux femmes qui se préparaient à sortir.

« Mademoiselle ! s'écria-t-il, cela est trop beau pour être raisonnable. Vous ne connaissez pas le monde si vous vous flattez qu'il vous sache gré d'un tel sacrifice ; il refusera d'y croire ou n'en parlera jamais qu'en riant. Tout ce qui arrive est ma faute. Supposez que jen'aie point eu la faiblesse de laisser Chariot entrer ici, vous acceptiez votre héritage sans en suspecter l'origine, et vous retourniez chez vous riche, heureuse, honorée. Oui, sans doute, honorée. L'argent mal acquis n'effraye plus les hommes; et, d'ailleurs, il y a mille moyens de revivifier les sources de votre richesse, sans vouloir ainsi la jeter tout entière dans des mains qui certainement n'en seront pas dignes. Si vous persistiez dans un semblable dessein, je ne sais même si je pourrais vous y servir; je ne sais si je consentirais à rester dépositaire de cet argent. Je ne veux pas être le ministre d'une si belle action, parce qu'elle est trop belle. Vous ne vous doutez point de la portée de vos scrupules; vous ignorez qu'un homme de loi ne saurait les accepter, car ce serait mettre en question la moitié de la fortune sociale. Ah! mademoiselle, je vous estime,

il D A M E F O R T UNE.

je vous admire; mais je ne puis m'empècher de vous blâmer....

— Monsieur, interrompit Madeleine, il est bien tard pour nous estimer si fort, et nous ne méritons point qu'on nous admire. Mais je m'aperçois que vous vous faites quelque reproche des pensées que vous avez entretenues sur nous depuis une heure. Vous sentez, je le vois bien, que vous nous devez une réparation. Ne nous refusez donc point la seule que nous vous demandions. Gardez cet argent, je vous en prie, je le veux. C'est vous qui devez le garder. »

Madame Marseillette confirma d'un signe les dernières paroles de Madeleine ; elle n'approuvait que trop bien tout ce que sa fille avait fait; mais elle n'aurait pu lui donner alors d'autre marque d'assentiment. Elle lui prit le bras comme le matin et sortit avec elle. Hélas ! on ne marchait point du même pas : on gagna le voiturin de Saint-Denis, on y monta sans se rien dire. La veuve du major venait de perdre la plus belle et la dernière bataille de sa vie; la môme journée lui avait fait voir le soleil d'Austerlitz et le désastre de Waterloo ; il ne s'agissait plus que de ramener derrière soi tant d'espérances blessées, que de regagner la pauvre maison de Saint-Denis, avec le courage du silence. Les ilenx femmes n'avaient qu'un seul compagnon

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