‹ Dame FortuneChapitre 3 sur 137 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

bon an mal an, dix mille enfants perdus de la grande mascarade sociale, qui ne savent point en se levant le matin où ils dîneront le soir, mais qui sont bien sûrs d'un dîner, tant ils surveillent de près celui du prochain, et, de fait, Honoré fit au moins un repas tous les jours. Cette vie de délices et de tours de force durait depuis cinq années, lorsqu'à la grande surprise de ses compagnons de jeux, de galanteries et d'algarades, il arriva que le jeune Tourangeau se trouva las au beau milieu de la carrière, et qu'il la quitta brusquement. Même il en sortit d'une enjambée, comme il y était entré d'un saut; ce petit Cupidon de Touraine était prompt en tout comme la poudre, et sa résolution avait été l'affaire d'une seule nuit. Cette nuit-là, regardant au fond de son verre, il avait cru voir s'y dessiner une assez maigre image de l'avenir, dont jusqu'alors il ne s'était que médiocrement préoccupé. Aussitôt il s'était pris à penser que s'amuser toujours, s'amuser quand même, n'est point ce qui, pour un être raisonnable, peut avec raison s'appeler vivre : le plaisir ne mène qu'au plaisir, à la fortune jamais ; il entraîne sa peine avec lui. Le plaisir est le père de l'insouciance qui engendre la pauvreté. Honoré Marseillette vint à penser cela, et, sans plus tarder, il envoya quérir un fiacre... et partit.

Nul n'entendit plus parler de lui durant dix ans. Un jour, on le revit. D'où revenait-il? D'Amérique. Amérique mal avisée, qui n'avait pas su s'assurer un si brillant citoyen de plus en gardant le jeune Marseillette ! Gaspard Honoré rapportait bien quelques dollars ; mais le jour où il avait touché les côtes de France était le premier de son septième lustre, et c'en était fait de sa folle jeunesse et de ses grâces tourangelles ; le cœur seul n'avait pas changé. Échauffé par le demi-succès de sa lointaine aventure, plus ferme que jamais dans le dessein de s'enrichir, plus fertile en ingénieuses ressources de toute espèce, bourrelé d'expériences et mordu par cent milliers de désirs, Marseillette se retrouvait sur le pavé du vieux monde, armé jusqu'aux dents contre son prochain. Ah ! qu'il eût aisément réparé tousses échecs s'il avait encore été le Cupidon d'autrefois ! Il ne l'était plus. Le hardi compagnon, confiné dans sa solitude, dressa de nouveaux plans de bataille. Cette fois, il avait enfin rompu avec la chimère et cessé pour jamais de croire à l'inspiration, aux grands coups, à l'audace qui viole la fortune, et il savait bien que, pour s'enrichir, il n'y a qu'un moyen sérieux, qui est la patience. Dom Marseillette fit comme les grands artistes qui entrent avec l'âge mùr dans leur seconde manière : il travailla.

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