PREMIERE PARTIE
Madeleine tressaillit. Un coup de tête ! Quel mot! Comme il lui peignait bien l'esprit de Bernard et le jugement que la mère et le fils allaient porter sur sa conduite î Elle sentait déjà la rougeur de la loyauté méconnue lui monter au visage : un cri d'indignation s'échappa du fond de son cœur; mais ce cri d'un cœur blessé expira sur ses lèvres. Voulant alors se fortifier et gagner du temps, elle se contenta de montrer du doigt à Bernard la ligne sombre du boulevard qui s'étendait à quelques centaines de pas de la maison, et, prenant le bras du jeune homme :
« Venez ! murmura-t-elle; c'est là que je vous dirai tout.
—Allons, fit Bernard avec un mouvement de gaieté forcée, que vous avais-je dit, ma chère? Je vais avoir à vous confesser. »
Madeleine ne répliqua pas, et l'on s'avança rapidement vers le boulevard. Cette soirée d'automne était tiède et belle, quoique légèrement embrumée. La lumière de la lune, tamisée par le brouillard, arrivait mourante sur les champs qui bordaient l'avenue ; la brume s'élevait de toutes parts comme l'haleine condensée de la nuit, courant sous ces grands arbres, filtrant à travers les feuilles, s 'enroulant autour des cimes, et formant comme un second dôme au triste boulevard. Lee bruits de la
ville n'arrivaient point jusqu'à cet endroit solitaire ; on n'entendait que la chanson de l'eau noire qui coulait non loin de là. Les deux jeunes gens s'assirent sur un banc de pierre et Madeleine recueillit toutes ses forces. « Bernard, dit-elle, cher Bernard... » Elle s'arrêta tout à coup et tressaillit une seconde fois. Un couple amoureux, qui venait à petit bruit, passait devant elle, la main dans la main, causant tout bas. Hélas! pensa-t-elle les yeux pleins de larmes, ceux-là sont bien sûrs de pouvoir encore s'aimer demain.
« Bernard ! dit-elle, si vous aviez en moi un peu de la confiance que vous avez en votre mère, si vous m'aimiez comme un grand cœur doit aimer celle dont il veut faire la moitié de soi-même, si... Ah ! pourquoi supposer ce qui n'est point, parce que, sans doute, je ne mérite pas qne cela soit. Vous m'aimez, mon pauvre ami, rien de plus. C'est pourquoi je suis forcée de vous rendre compte de ce que j'ai cru devoir faire aujourd'hui pour mon honneur et pour le votre, bien que ce cruel récit doive me déchirer les lèvres. Autrement je me bornerais à vous dire : j'ai fait cela et. . . Mais encore une fois vous ne m'aimez pas assez pour croire sur ma parole que j'aie eu raison. Et puis votre mère vous interrogerait. Comment vous y prendriezvous pour ne point répondre?...