PREMIÈRE PARTIE
— Chère àme, interrompit Bernard d'un ton d'ennui, je ne vous comprends pas; songeriez-vous à me faire un crime de ma déférence envers ma mère? D'où vous vient cette vilaine humeur, et qui vous fait penser que je ne vous aime pas comme vous méritez d'être aimée? En vérité, je ne vous ai jamais trouvée si...
— ... Injuste! n'est-ce pas? s'écria- t-elle. Oh! Bernard, je vous connais bien mieux que vous ne me connaissez. »
C'est pourquoi elle hésitait encore, s'arrêtait devant cet aveu comme une hirondelle transie de froid au bord des mers qu'elle va traverser, et, tristement, mesurait l'abîme. D'illusion, elle n'en gardait plus sur les sentiments que cette confession allait éveiller dans son amant; il lui semblait que l'expérience qu'elle avait voulu faire sur cet indigne cœur était déjà faite, et, dès lors, elle se disait : pourquoi parlerais-je maintenant plutôt que dans quelques heures? pourquoi me réduirais-je tout de suite à ne plus pouvoir l'aimer? pourquoi ne m'épargnerais-je pas un jour de mépris et d'amertume? pourquoi ne remettrais-je pas à demain? Et pourtant elle sentait bien que c'était une immense lâcheté que de $e taire, car si elle eût attendu quelque libre et généreux élan de Bernard, en réponse a ce qu'elle allait lui dire, elle se fût hàtee
D A il E FORTUNE.
de parler. Ce remords, sa douleur, et la honte se livraient au fond de son aine un si déchirant combat que les forces lui manquèrent et que, se couvrant le visage de ses deux mains, elle se mit à pleurer.
Bernard la regarda ; il sembla que ces larmes brûlantes fondaient tout à coup les glaces de son cœur, et il entoura brusquement la jeune fille de ses bras. « Madeleine ! Madeleine ! s'écria-t-il, au nom du ciel, qu'avez-vous? Je ne vous avais jamais vue pleurer. »
Ce fut au tour de Madeleine de le regarder à travers ses pleurs ; puis elle baissa de nouveau les yeux. Le mouvement passionné de Bernard l'avait surprise et ne la ranimait pas. Cependant elle ne chercha pas à se dégager de son étreinte ; il lui sembla doux, au contraire de recevoir ce dernier témoignage d'un amour qu'elle allait être forcée de rejeter loin d'elle. Lentement , elle laissa tomber sa tête sur l'épaule de son amant et ne répondit pas.
(( Madeleine, s'écria Bernard, répondez -moi, je vous en prie- Ne me laissez pas dans cette incertitude mille fois pire que tout ce que je puis apprendre. Cessez de vous taire ou de parler par énigmes; vous me feriez venir de mauvaises pensées. Je veux savoir la écrite sur cet héritage.