PREMIERE PARTIE
que vous me faites en essayant de me décourager avant l'heure. Ah! vous ne saurez jamais à quel prix j'aurai conservé l'honneur du nom de mon père; vous ne savez pas ce que le repos de ma conscience va peut-être coûter à mon cœur ! Mais moi-même, monsieur, je ne sais plus ce que je dis. . .
— Mademoiselle, répliqua le notaire, je me tais, et je ne songe plus qu'à vous obéir.
— Ah ! fit-elle, comme si, à son tour, elle sortait d'un rêve. Continuons donc. Mais que décider à présent? A qui donner cet argent qui me brûle les mains? Il est donc bien malaisé de se défaire d'une fortune ?
— Plus malaisé peut-être que de l'acquérir, repartit MeJavognes.Mais que parlez-vous de vous en défaire? N'ai-je donc plus bonne mémoire? Ne m'avez-vous pas dit hier que vous entendiez demeurer la maîtresse de vos bienfaits, et garder
— Hier! s'écria Madeleine, hier, je ne connaissais pas celui qui Hier je n'avais pas l'horrible
pensée qui m'obsède aujourd'hui Il faut qu'il
ne me reste rien de cette fortune, rien, entendezvous, monsieur ? rien ! . . . .
—A merveille ! dit le notaire. Je ne puis que vous répéter que je suis à vos ordres. Parlez. Ainsi donc Chariot Marseillette sera le premier de vos
donataires. Vous plairait-il de me nommer les autres ?
—Eh ! quesais-je? murmura-t-elle en se tordant les mains. Je n'ai pas de parents. J'aurais trop d'amis maintenant si je voulais en avoir ! Mes anciennes compagnes sont bien dispersées déjà Mais
non ! pourquoi pas? Lesplus jeunes n'ont point
quitté le pensionnat où je fus élevée. Beaucoup sont pauvres
— On peut même dire que presque toutes y sont élevées au-dessus de leur état, répondit le sarcastique notaire. Vous avez eu là, mademoiselle, une bonne pensée. Il est fâcheux qu'elle ne soit pas exécutable...
— Quoi ! s'écria Madeleine, elle ne l'est point? Je vous comprends à peine. 11 ne serait pas en mon pouvoir de disposer de ce qui est à moi, malgré moi-même? Il y a des lois...
— Il y en a, interrompit gravement Me Javognes, et je devrais vous les faire connaître. Mais la loi est brutale et vous vous répugneriez à la lire. Je vous parlerai aussi franchement qu'elle. Sachez donc qu'elle ne vous défend pas de disposer de vos biens. . . Seulement, veuillez prêter attention à ce que je vais vous dire : toute donation que vous allez faire sera révocable pour le cas où vous vous marieriez, mademoiselle, et où des enfants un jour...