‹ Dame FortuneChapitre 34 sur 137 · A XI F. F O R T L'XE · texte numérisé non relu

A XI F. F O R T L'XE

contrat! Vous m'avez donné l'impatience 3c ic voir. J'en attendrai le modèle demain. »

Pais elle sortit en désordre, laissant làMe Javognes stupéfait. Il voulut la rejoindre; elle n'était plus dans l'étude. Il s'approcha d'une croisée pour la regarder passer dans la rue, et, pensif, il la suivit des yeux.

Elle avait repris le chemin de Saint-Denis. Arrivée aux boulevards, elle s'arrêta, souleva son voile et jeta un long regard sous la voûte sombre des ormeaux. Ce regard cherchait ce qu'il n'espérait point voir, et, n'ayant en effet rien vu, Madeleine sourit amèrement. Cependant, à mesure qu'elle avançait, si, de loin, elle apercevait quelqu'un sous les arbres, elle ne pouvait encore s'empêcher de s'arrêter un moment, en se disant : c'est lui î— On approchait; c'était un indifférent, qui la saluait en passant près d'elle, car la veuve du major et sa fille n'étaient pas moins connues dans Saint- Denis que jadis Pénélope dans Ithaque. Et Madeleine recommençait à marcher. Enfin, comme elle tournait à un angle de la route, elle vit deux personnes qui venaient lentement par la contre-allée. Elle crut reconnaître leur tournure, le cœur lui manqua. « Ah ! murmura-t-elle, il s'est fait accompagner par sa mère; il aurait eu peur de me rencontrer seul ! »

Madame Lecour et son fils, car c'était bien eux, avaient donc noué la partie de venir au-devant de leur chère petite Madeleine. Le matin, mademoiselle Ma iseillette, ayant fait dire à son fiancé qu'elle irait à Paris et serait de retour à la fin de l'aprèsmidi, il avait apparemment reçu son message, dont il s'était empressé de faire part à sa mère, et tous deux alors d'accourir. La pauvre enfant, ils n'auraient pu ni l'un ni l'autre finir la journée sans la voir! Pauvre cœur candide et exalté; pauvre folle tête, pauvre petite héritière, qui, dans sa simplicité, imaginait tout bonnement de se déshériter elle-même, ce n'était pas eux qui eussent voulu, à cette heure, lui témoigner de la rancune !

Depuis trois jours mademoiselle Marseillette attendait que madame Lecour s'expliquât avec elle sur la résolution si grave qu'elle venait de prendre, et madame Lecour ne s'était pas expliquée; cent fois, Madeleine avait essayé de faire comprendre à Bernard qu'elle désirait de nouveau lui parler seule à seul, et Bernard n'avait pas compris. Madame Lecour ne voulait rien savoir de ce que Madeleine avait dit à son fils, et Bernard, apparemment, ne voulait plus se souvenir de ce que lui avait dit Madeleine. Tous deux se taisaient, mais tous deux redoublaient de tendresse auprès de la jeune fille, tous deux lui rendaient même mille

soins nouveaux, ingénieux, délicats et discrets, comme on en rend à ceux dont l'esprit est un peu malade ; tous deux étaient là sans cesse, le matin, le soir, toujours tous deux, et à ce moment encore tous deux s'avançaient vers elle, le plus tranquillement et le plus gaiement du monde. Pas la moindre agitation dans les traits de Bernard et dans les prunelles dévorantes de madame Lecour, pas la plus petite échappée de ressentiment ou décolère : voilà ce que Madeleine voyait depuis trois jours sur ces deux visages, un sourire banal et vide, où se perdaient ses yeux, mais à travers lequel son cœur découvrait une arrière-pensée, comme, à travers les vitres froides, on suit les nuées qui passent dans les airs.

« Madeleine, dit madame Lecour, que vous voilà pâle et défaite, mon enfant! C'est à n'y pas croire, en vérité. Dirait-on que vous venez d'être visitée parle bonheur et la rortune?... ■

Le bonheur, la fortune ! A ces deux mots, qui l'insultaient, Madeleine se sentit monter aux joues une flamme vengeresse; mais elle eut encore la force de se taire.

< Donnez- moi donc votre main, continua la bonne madame Lecour, de sa voix la plus emmiellée, je vous jure qu'elle est brûlante.

— En effet. » dit Bernard, en prenant à son tour

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