‹ Dame FortuneChapitre 39 sur 137 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

bras du jeune homme qu'un instant auparavant elle avait repoussé.

Au demeurant, Bernard ne s'était guère mêlé que par quelques mots maladroits à tout ce qui s'était dit depuis leur rencontre. Elle croyait lire tant d'embarras et de contrainte dans le sourire qu'il s'efforçait de retenir sur ses lèvres comme pour ne point se démentir lui-même; toute son attitude semblait, si bien témoigner que, faisant ce qu'il faisait, il en souffrait au fond de l'âme, que Madeleine, en le regardant, avait senti filtrer à travers la sienne comme une goutte d'eau fraîche et pure. L'espérance est semblable aux pleurs de la terre qu'on retrouve toujours quelque part au fond des bois, en écartant les feuilles brûlées : ainsi, lorsque nous croyons la source tarie, elle est encore là qui se cache et qui rampe dans un coin ignoré de nos cœurs.

Bien vite, Madeleine s'était rapprochée de Bernard, se disant avec transport qu'intérieurement peut-être il blâmait sa mère; pour le moment, elle ne lui en demandait pas davantage. Peut-être n'avait-il consenti à prendre part à cette odieuse comédie que faute d'avoir osé y refuser son rôle. Grand Dieu! ne le connaissait-elle pas? si faible, si crédule, incapable de résister à une obsession, a une influence, surtout a de certaines flatteries?

Ne sentait-elle pas bien que tout ce qu'il avait de bon, il ne pouvait le puiser qu'en elle? Ne la voyait-elle pas auprès de lui, cette mère aux ambitieuses tendresses, qui était so*n mauvais ange ! Aussi, lorsqu'emportée par une inspiration soudaine, elle avait passé son bras sous celui de son amant, bien sûre alors de le reconquérir d'un mot, elle ne put s'empêcher de jeter du côté de madame Lecour un regard qui voulait dire : maintenant, il est à moi.

Mais il fallait parler à Bernard : le temps pressait ; on allait quitter le boulevard, on apercevait déjà la maison; elle n'avait plus que quelques minutes : « Bernard ! » fit-elle a voix basse Ce fut

tout ce qu'elle put dire ; madame Lecour était près d'elle, et venait de lui reprendre doucement l'autre bras.

« Chère fille, adieu, lui dit-elle, en arrivant a la porte du logis. Excusez-nous près de votre mère. Nous sommes attendus à dîner chez les dames de Saint-Sorlin. »

Bernard tressaillit, regarda vivement sa mère et baissa la tête. Ce mensonge, car c'en était un, lui taisait honte, et il quitta Madeleine sans oser même lui serrer la main.

.Madeleine . en rentrant dans ee pauvre petit salon, où. trois jours auparavant, confiante et

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joyeuse, croyant à tout ce qui est honnête et beau sous le soleil, à Bernard surtout, à l'amour, elle était si tranquillement assise à côté de sa mère, quand la fortune aux dons perfides était venue frapper à la porte, Madeleine éprouva la même sensation que si elle eut pénétré dans un tombeau. Il lui sembla qu'un voile de deuil flottait à l'entour de la chambre froide, où rien pourtant n'avait changé. La veuve du major était là comme autrefois, à sa place accoutumée, sur l'éternelle chaise de paille rehaussée du coussinet de cuir, un ouvrage d'aiguille à la main. On eûtditque sa grande taille avait pris encore quelque chose de plus inflexible, sa maigreur quelque chose de plus sévère : ce n'était plus l'image un peu réjouissante à voir de la vertu sous les traits de Beilone; c'était la figure même de la douleur qui se tait parce qu'elle s'est vaincue. Elle entendit le pas de sa fille, et ne tourna point la tète. Elle savait ce que Madeleine était allée faire à Paris, l'approuvait et se refusait à le lui dire ; elle eût voulu qu'il ne fût jamais question entre elles deux d'Honoré Marseillette et de son héritage; elle ne désirait que le silence. Madeleine évitait aussi de s'approcher de sa mère; elle s'était mise à errer lentement dans le salon ; mais tout à coup les forces lui manquèrent ; elle ne put retenir un sanglot.

Madame Marseillette se leva d'un bond, s'élança vers sa fille, et la soulevant et l'enveloppant dans ses bras, elle s'assit, en la posant comme un enfant sur ses genoux.

« Ali ! lui dit-elle, tu les a vus !

—Oui, fit Madeleine. C'est fini ! il me quitte. Sa mère le veut ; il dîne aujourd'hui chez les dames de Saint-Sorlin. »

Après plusieurs nuits d'insomnie, de combats et de pleurs, mademoiselle Marseillette, un soir enfin, s'étant endormie, s'éveilla le matin pins forte et plus sage. Ce n'est pas impunément qu'on a vingt ans : on a beau mettre son cœur clans les ténèbres, si l'on y porte avec soi le soleil. Madeleine s'habilla lentement, avec une sorte de complaisance ; elle prit même un mélancolique plaisir à se coiffer devant le miroir et à disposer ces mille petites boucles blondes qui descendaient sur son front et sur ses joues comme une fraîche guirlande de fleurs de jacinthe; puis elle ne put s'empêcher de sourire un peu à sa beauté, dont elle avait bien douté depuis quelques jours, en voyant qu'on lui préférait si brutalement un pen d'or.

L'image de celui qui n'avait pas eu peur de lui faire cette mortelle injure, de l'amant sacrilège et menteur qu'elie avait aimé pourtant deux années entières d'un amour si simple, si uni, si fidèle, le portrait de Bernard était là, près du miroir; Madeleine pouvait examiner ses traits et les siens presque du même regard. Jadis on disait que ces deux visages étaient frères, maintenant les' deux âmes étaient ennemies! Ce portrait, Bernard l'avait donné un jour de Sainte-Madeleine, comme cadeau de fête, à celle que, moitié badinant, moitié attendri, il nommait déjà sa femme. Que l'ingrat souriait encore doucement sur cette toile !

Mais tout à coup Madeleine pâlit. Pour la première fois, elle croyait s'apercevoir que le peintre ne s'était pas réellement arrêté à ce vain apprêt de la figure et des lèvres. Instinctivement peut-être, il avait cherché au delà, creusé des ombres dans ce sourire, et, dans les plissures de la bouche, gravé les passions qui mordaient le cœur. Là, se dérobaient les petites ambitions, l'envie hargneuse, la soif inétanchée de la fortune, et la fausseté, fille du désir et de la faiblesse; là, se cachait le vrai Bernard, que Madeleine avait mai connu, qu'elle n'aurait jamais aimé. Il lui sembla qu'elle aussi le voyait enfin à nu, ce misérable cœur ! Ah! que n'eût -elle pas donné dans ce moment pour se re-'

trouver en face de l'artiste qui avait retracé ce visage odieux et toujours chéri, et, lui reprochant sa clairvoyance stérile, pour pouvoir lui dire : « Oh! vous qui possédez le don de lire an tond des consciences, pourquoi, ayant lu dans la sienne, pourquoi ne m'avez-vous pas avertie?... »

Bernard n'avait pas paru au logis depuis une semaine; sa mère ne s'y était montrée qu'une seule fois. Quand elle songeait à cette visite, Madeleine eût voulu perdre la mémoire. 11 ne lui avait été que trop aisé de comprendre alors que madame Lecour arrivait de Paris, où sans doute elle était allée prendre, en l'étude de 31e Javognes, des nouvelles de l'héritage, et que Me Javognes, la devinant, avait parlé. Une frénétique colère la poussait au retour vers la maison de la veuve du major, sans lui avoir laissé le temps de réfléchir à ce qu'elle allait y faire. L'habile femme ne se souciait plus des détours, ne pensait plus à de la politique, et le mot de contrat fut le premier qui fit explosion sur ses lèvres enflammées. Madeleine avait incliné la tète en silence ; elle ne s'était pas senti le courage de répondre autrement que par un signe. Mais après le départ de madame Lecour. elle avait écrit à Bernard, le suppliant de venir et de venir seul. Eile rêvait encore qu'il allait être touché de ce dernier appel à son honneur et a son amour, coder enfin clac-

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courir: elle espérait qu'un instant, un regard, un mot du cœur, un serrement de main, le feraient rougir de sa conduite, de ses basses pensées, le ramèneraient au sentiment de ce qu'il devait à

leurs souvenirs, a la foi jurée, à lui-même

Bernard n'était pas venu !

« 0 mon Dieu! dit Madeleine, en s' agenouillant au pied de son lit pour faire sa prière du matin qu'elle avait oubliée, ô mon Dieu ! si la richesse est un don qui vienne de toi, pourquoi te plaire si souvent à la faire tomber dans des mains impures? Si la richesse est un bien dont tes deux pauvres servantes n'étaient point dignes, pourquoi l'as-tu lait passer tout à coup comme une tentation devant leurs yeux? Si c'était que tu te proposais de nous punir, si la richesse est un mal dont tu voulais justement nous tenter, pourquoi nous l'as-tu montrée laide et souillée ? Oubliais-tu que tu nous avais aussi donné la conscience qui nous défendait de la saisir? O mon Dieu! pourquoi apprends-tu si durement la vie à ceux qui t'aiment? Est-il vrai que cette vie, que nous chérissons tant, soit toute pleine de misères et de mensonges, et que l'amour y soit si peu fort? Est-il vrai qu'entre tant de passions dont tu as mis les germes dans l'homme, il en soit une qui lasse si tôt oublier toutes les autres, devant qui les plus nobles affections se brisent ou s'effa-

cent, et qui, une fois entrée dans nos cœurs, ne tarde pas à s'y asseoir comme une reine perfide et sanglante sur des parjures et sur des ruines? Qu'il en soit donc fait suivant ta volonté ! L'amour de l'argent règne sur la terre, et je ne le savais pas; mais je n'aurais pas eu besoin de le savoir, si tu m'avais laissée pauvre. Tu m'as éclairée désormais, tu m'as montré tout ce qu'il ne fallait point croire : à quoi faut-il donc croire à présent? Ainsi les sentiments les plus sacrés sont à la merci d'un seul désir, le plus grossier, le plus vil, et les voilà tous anéantis s'il s'avise de naître! Ainsi la cupidité assiège sans cesse la porte des âmes, et il ne lui faut qu'un moment pour la forcer et les conquérir ! 0 mon Dieu! comme je les plaignais autrefois, comme je les trouvais méchants et impies ceux qui cherchaient à faire pénétrer dans ma raison naissante ces durs enseignements qu'un seul de tes coups a si douloureusement gravés dans la plaie de mon cœur. Et pourtant, ils ne voulaient qu'ouvrir mes yeux à la réalité des choses, ils le faisaient sans colère et sans haine, car je me souviens que, tandis qu'ils me dévoilaient de si lâches mystères, ils gardaient un sourire aux lèvres. Alors je m'emportais contre eux comme un enfant, je les accusais, ces doux ironiques, d'ingratitude envers toi et d'injustice envers les hommes, et je leur repoli-

dais qu'en dépit de leurs tristes leçons, je continuerais de croire au bien, à la sincérité, au dévouement, à l'amour, à tout ce qui est bon et beau sur la terre, et que j'y croirais jusqu'à ma mort. Ils secouaient la tête et souriaient de plus belle. Étaitce donc moi qui avais tort ? ô mon Dieu ! Était-ce eux qui avaient raison? »

Quand elle eut ainsi prié, Madeleine se releva, et retournant brusquement au portrait de Bernard, le détacha de la muraille. Odieuse et mensongère peinture qui lui avait été si chère, elle était décidée à la contempler dans ce moment pour la dernière fois. Mais serait-ce assez de ne plus lavoir? Elle eût voulu la déchirer, la mettre en pièces, en effacer jusqu'au souvenir ; sa main se leva sur la toile, mais elle la laissa retomber, elle ne se sentait plus assez de flamme au cœur. Lentement, elle s'en alla \ers un meuble qui occupait le fond de sa chambre, y posa le portrait, et, refermant le battant de l'armoire, jeta la clef par la croisée. Alors elle sentit un soulagement immense d'avoir tiré ce voile entre elle et le passé; il lui sembla que désormais rien ne l'empêchait plus de commencer sa nouvelle vie, bien différente de celle qu'elle avait menée jusque-là. Elle acheva de s'habiller, mit sa robe la plus modeste, son châle le plus sombre, et descendit trouver sa mère. La veuve

du major ne jeta qu'un regard sur sa fille, soupira et secoua la tête. « Je sais où vous allez, Madeleine, lui dit-elle. Je vous souhaite de rencontrer peu de malheureux, au moins rencontrerez-vous ainsi peu d'ingrats. » Dans l'excès de sa douleur, madame Marseillette était devenue aussi sceptique que Me Javognes le notaire. Madeleine sentit encore une l'ois son courage défaillir. Mais l'espérance le lui rendit.

Quand elle sortit de la maison, midi sonnait à la vieille basilique royale. Elle eut bientôt quitté le cœur de la ville pour prendre la route du faubourg, en suivant une ruelle déserte entre des jardins. Le jour était beau, bien qu'il eût déjà la froide mélancolie de Far ri ère-saison. Les acres senteurs de l'automne s'exhalaient des profondeurs de la terre, la longue chevelure éparse et flétrie des clématites, dernière parure de l'été, pendait tristement le long des murs ; de blanches traînées de givre, premiers vestiges des nuits glacées, apparaissaient çà et là dans Fherbe qui tapissait le bord du chemin. L'hiver était proche, el déjà les pauvres regardaient l'âtre vide avec angoisse, songeant qu'ils n'y verraient point renaître la flamme joyeuse et vivante, la flamme qui ne cesse pas de briller chez les riches et qui leur permet d'oublier le soleil. Ce n'était passans raison que le faubourg où

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