PREMIÈRE PARTIE
viiant à la suivre. Elle ne laissait point que d'être assez embarrassée pour leur expliquer ce que c'était que la belle dame inconnue. « Ce n'est pourtant pas une dame de charité, leur disait-elle ; je m'y connais bien, elle est trop jeune. » Et, disant cela, elle leur montrait le présent qu'elle avait reçu. En même temps, mademoiselle Marseillette, qui entendait à merveille, acheva de les encourager par un signe si engageant qu'ils n'y purent tenir. Ils vinrent à petits pas, en regardant par terre. Madeleine, qui n'avait pas serré sa grosse bourse, y puisa de nouveau ; toutes les petites mains s'ouvrirent d'elles-mêmes, et dans chacune elle mit un louis d'or. Ce joujou brillant, que les marmots n'avaient jamais vu, les plongea dans un ravissement extraordinaire. Ils tournoyaient, ils gambadaient autour de Madeleine, en faisant miroiter la belle pièce entre leurs doigts ; le plus petit s'avisa de faire sauter la sienne en l'air, elle tomba dans le ruisseau. Alors ce furent des larmes, des trépignements, un désespoir inexprimable. On se précipita vers le ruisseau, on chercha, on fouilla la vase ; mademoiselle Marseillette, elle-même, dirigeait les recherches du bout de son ombrelle. Enfin, la bienheureuse pièce fut retrouvée ; l'enfant la saisit et, la serrant dans sa main de toutes ses forces, il prit sa course vers les maisons.Et toute
la troupe de s'ébranler et de le suivre en poussant de grands cris. Une seconde après. Madeleine était seule.
— Sainte Vierge ! madame, que vous êtes charitable de donner à ces pauvres enfants ! dit tout à coup derrière elle une voix dolente et flatteuse. Jésus mon Dieu, que vous êtes bonne !
— Oui. reprit une autre voix bien pins rude, oui, la marchande de pain d'épice ne manquera point de profiter du bon cœur de la petite dame. Moi, je dis qu'il vaut mieux donner aux mères.
Cette fois, Madeleine, revenue de sa première surprise, se retourna vivement. Deux femmes se tenaient là près d'elle qui l'avaient approchée sans bruit, et qui, suivant toute apparence,l'espionnaient depuis longtemps. L'une lui déplut tout d'abord avec son visage de cire, ses lèvres blêmes, son regard servile qui avait l'air de ramper autour des gens, comme pour chercher la petite porte de leur âme; l'autre, avec sa mine sombre, lui fit presque peur. Un instant, elle eut la pensée d'échapper à ces deux étranges solliciteuses et de regagner le logis; quelque chose lui disait qu'elle ferait bien de terminer là sa journée. Mais la dolente commère la devina facilement.
— Vous êtes la nouvelle dame de charité, je le vois bien, reprit-elle de ce même accent pileux
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qui choquait si fort mademoiselle Marseiliette. Ah! ma bonne petite darne, monsieur le curé tous aura peut être parlé de moi...
— Pas de moi ! interrompit brusquement la virago. Je mettrais mes deux mains au feu qu'il ne vous a pas parlé de moi. Nous ne sommes point des moutons nous autres, nous n'allons pas à Fé~ glise...
— J'ai quatre enfants sur les bras ! fit la première.
— Si je n'en ai que deux, <;e n'est pas un crime, s'écria la seconde.
— Et mon pauvre homme est malade.
— Le mien ne se porte que trop bien, ce n'est pas ma faute. Heureusement, il m'a quittée. Eh ! ne me laisserez vous pas placer un mot, ma voisine? Il n'y en a que pour vous. On sait pourtant bien qu'avec ce que vous tirez de l'église et du bureau de charité, vous pourriez plumer une oie toutes les semaines.
— Oh i oh ! répliqua l'autre en se redressant, si c'était chez vous qu'on plumât l'oie, vous trouveriez bien de quoi l'arroser. Vous n'allez pas cà l'église, mais nous savons bien ce que vous faites, et il vaudrait mieux ne pas parler...
—Il vaudrait mieux vous taire, toutes les deux, dit Madeleine rouge de honte, et, leur donnant
rapidement l'aumône à chacune, elle s'éloigna.
Arpeine avait-elle fait quelques pas qu'elle sentit qu'on la tirait par sa robe. Une femme encore, une vieille femme.
— Mademoiselle, lui dit-elle d'une voix cassée,
mademoiselle Celle-là ne se trompait pas sur la
qualité de la mystérieuse bienfaitrice qui se montrait, pour la première fois, comme une vision d'en haut, dans le faubourg des pauvres. — Eh! mademoiselle, continu a-t- elle en souriant, il n'y a pas longtemps, cela se voit bien, que vous faites la charité. — Madeleine la regarda : du moins, c'était un franc et honnête sourire que celui de cette vieille femme. Elle avait bien quatre-vingts ans, tout son visage était ridé comme une pomme à la fin de l'hiver; ses yeux s'étaient rapetisses avec le grand âge : on ne voyait plus qu'un filet de lumière malicieuse qui s'échappait sous sa paupière alourdie. — Je sais bien que vous avez eu de mauvaises pensées tout à l'heure, reprit-elle. Ces deux commères-là vous avaient fâchée, vous en avez encore les joues toutes rouges.
— C'est vrai! répliqua naïvement Madeleine, on voudrait trouver le bien dans ceux qui souffrent et qu'on vient secourir, et quand on ne le trouve point
—Oui, dit la vieille, on s'effarouche, on s'indi-
gne, et l'on se presse trop de mal juger les pauvres gens. Comment voulez-vous qu'ils fassent? Ne fautil pas bien qu'ils prennent une mine doucereuse pour apitoyer le cœur des riches? N'est-il pas vrai que s'ils se contentaient de dire tout simplement qu'ils sont malheureux, on ne les croirait pas?
—Je vous entends, répartit Madeleine ; si la misère devient trop souvent la mère de l'hypocrisie, c'est que la pitié des riches est trop rarement la véritable fille de la charité. Mais vous qui vous exprimez si franchement. . . .
—Oh ! fit la vieille, moi, je n'ai plus besoin de rien. A mon âge, on pourrait même se passer de vivre. Je ne parle que pour les autres.
—Il faut donc m'aider à les soulager, dit Madeleine. Vous avez plus d'expérience que moi. Il ne dépend que de vous de me mettre dans la bonne route. Le voulez-vous ?
Les petits yeux de la vieille s'allumèrent.
— Pour cela, s'écria-t-elle, je le veux bien. Venez donc. — Puis elle se mit à trottiner à côté de mademoiselle Marséillette d'un pas qui faisait honneur à ses jambes octogénaires. Tout en marchant elle branlait la tête et s'oubliait de temps en temps à parler tout haut. — « C'est fini! se disait-elle. Il ne se mettra plus en colère... ils s'embrasseront... la petite chantera... » Madeleine impatientée de ne
point comprendre ces demi-mots singuliers, prit le parti de la retenir par le bras.
—Où allons-nous? lui demanda- t-elle. Étes-vous bien sûre de me conduire chez de braves gens?
— Je le crois bien, fît la vieille en éclatant de rire. Je vous mène chez ma petite-fille.
Sa petite-fille! Madeleine s'arrêta brusquement. C'était donc la fin des beaux discours delà vieille femme quitte parlait que pour autrui. Cet air de probité, ce franc langage, tout cela n'était encore que de la ruse ou tout au moins de l'adresse que l'intérêt personnel ou la cupidité peut-être avait inspiré. 11 n'en fallait pas tant pour faire rentrer la méfiance dans le cœur de mademoiselle Marseillette. La vieille ne vit que trop bien ce qui s'y passait.
—Hélas! dit-elle, en jetant vers Madeleine un regard suppliant. C'est la fille de mon fils; elle est mariée. Ils sont si pauvres, ils manquent de tout. Elle a dix-sept ans, son mari n'en a pas vingtdeux...; puis, ajouta-t-elle, ils s'aiment tant!
Ah ! le mot magique ! De quel pas Madeleine se remit à marcher!
Ils s'aimaient. Quel plaisir d'apparaître comme une fée bienfaisante entre ces deux amants affligés, de glisser comme un rayon entre deux caresses et de sécher leurs larmes! L'amour trahi brûlait déjà