PREMIÈRE PARTIE
froidure et la pluie s'ébattaient aussi librement que dans la plaine. Depuis qu'elle méditait son expédition chez les pauvres, Madeleine avait bien souvent -essayé de se retracer les horreurs de la pauvreté, mais jamais de si effroyables images ne s'étaient le\ées devant ses yeux.
Son cœur en demeura glacé ; lorsqu'elle voulut parler à cette enfant, qui se cachait dans ce coin obscur, pour la rassurer et l'appeler près d'elle, ce fut un sanglot qui sortit de ses lèvres. Rien ne vaut ces vrais accents de la pitié pour ceux qui souffrent! Aucune injonction, aucune menace n'aurait eu la puissance de ce sanglot échappé du fond de l'âme de Madeleine. L'enfant l'entendit, se leva et vint d'elle-même. X peine était-elle vêtue d'une jupe et d'une chemise déchirée. La bise, qui pénétrait de toutes parts à travers les fentes du toit, passait sur ses épaules nues et rougies, faisant refluer le sang sous la chair; ses dents claquaient, ses mains tremblaient de fièvre, mais ses joues étaient si fraîches encore et si roses ! Pauvre petite bouche affamée, qui ressemblait à une primevère!
Elle n'attendit pas que l'inconnue l'interrogeât. Elle avait trop de hâte de s'excuser auprès d'elle de cet affreux dénùment ; la honte la fit parler, et son premier mot fut pour dire quelle n'avait pas
toujours été si pauvre. Deux ans auparavant, son père, qui faisait le négoce dans une ville voisine, son père passait pour l'homme le plus riche de la contrée; aussi ne lui avait-on pas pardonné sa ruine. Quand le monde s'aperçoit qu'il adorait un faux dieu, il ne se borne point à cesser d'y croire; il faut encore qu'il le foule aux pieds. Comment cette ruine était venue, l'enfant ne le savait guère; elle savait seulement que son père en était mort*. Sa mère alors avait engagé un à un tous les débris de son opulence : de cette façon on avait vécu,tant bien que mal, une année. Puis l'indigence et le mépris qui l'accompagne avaient chassé la pauvre famille de ville en ville jusqu'à Saint-Denis, de logis en logis jusqu'à ce grenier. Juliette (l'enfant se nommait Juliette raconta en pleurant que sa mère travaillait pour quelques sous par jour dans une fabrique, et que son frère, élevé pour faire un avocat, taillait des pierres sur une grande route. liéias! tout cela ne donnait pas même de quoi acheter du pain. Il n'y avait plus qu'un lit dans le grenier : c'était celui de Juliette. La veille même, on avait porté la dernière robe de l'enfant, la dépouille de l'ange chez le fripier.
I l'était une histoire commune, après tout, ce qui n'empêchait pas Madeleine de l'écouter avec une douloureuse attention. Juliette lui témoignait sa