PREMIÈRE PARTIE
confiance tout aussi naïvement que d'abord elle lui avait témoigné sa terreur. Tout en elle était vif, libre et spontané, un peu sauvage même; la singulière enfant semblait s'abandonner avant tout au plaisir d'éveiller une compassion si délicate chez sa belle visiteuse, ne se souvenant point que personne avant elle se fût jamais ému de la voir misérable. Aussi, quand les yeux de Madeleine s'emplissaient de larmes, la regardait-elle avidement et curieusement à la fois; puis elle s'interrompait pour lui dire qu'elle était bonne et aussi qu'elle était jolie , pour lui demander pardon d'avoir pris si sottement la fuite à sa vue et d'avoir eu si grand' peur. Sa reconnaissance était pourtant mêlée de bien de la surprise; elle ressemblait à celle de ces oiseaux à qui un ami inconnu vient jeter des miettes de pain, et qui, s'envolant d'abord effrayés, retournent, repartent encore, puis s'approchent enfin et picorent en gazouillant pour marquer leur gratitude. Tout à coup, Madeleine l'ayant embrassée au front pour l'encourager, l'enfant se coula furtivement à ses pieds et, s'étant emparée de ses deux mains, se mit à les baiser.
Mademoiselle Marseillette ne s'arracha qu'à grand'peine à ce transport enfantin. Elle annonça pourtant qu'elle allait partir et, détachant son châle.
elle en enveloppa les épaules de Juliette, puis elle lui donna sa bourse, qui n'était encore qu'à moitié vide. L'enfant la laissait faire, mais quand elle la vit se disposer sérieusement au départ, elle se suspendit à ses vêtements et la supplia de rester. Elle lui disait qu'elle l'aimait, qu'elle ne la quitterait plus, qu'elle voulait être sa sœur et mille autres charmantes folies, si tendrement exprimées qu'elles lui faisaient perdre tout courage. Juliette ajoutait d'ailleurs qu'il faisait encore grand jour, que, puisqu'elle lui avait donné son châle, elle ne pouvait, ainsi dévêtue, traverser la ville, et qu'il fallait au moins attendre la nuit. Mademoiselle Marseillette lui fit observer doucement que le soir arrivait et promit de revenir le lendemain. L'enfant se tut. Puis Madeleine la vit qui courait à son lit et prenait sous l'oreiller un petit crucifix de bois noir, qu'elle lui rapportait avec une solennité singulière. Elle lui demanda de jurer sur cette image que, le lendemain, midi ne sonnerait point sans qu'elle ne fût venue. Un instant, Madeleine se débattit en souriant : Juliette priait, insistait avec de grosses larmes. Madeleine jura; l'enfant alors la laissa parti
Madeleine traversa de nouveau le pauvre faubourg. Mille sensations inconnues venaient repeupler son cœur, qu'elle avait cru vide. Elle songeait
délicieusement à tout le bien qu'elle avait fait dans un seul jour, et il lui semblait qu'elle revenait purifiée d'un long voyage au pays des rêves, ayant laissé bien loin derrière elle les ressentiments et le dégoût du passé. Elle se souvint tout à coup que depuis le matin il ne lui était pas arrivé une fois de songer à Bernard. Aussi, comme elle s'en allait fièrement ! Qu'il lui eût paru beau, dans ce moment, de rencontrer l'ingrat ! Qu'elle eût aimé à le revoir face à face et à lui dire : « Allez, maintenant, je ne vous en veux plus ! Je n'ai plus besoin de vous pour être heureuse; je viens d'apprendre à vivre sans vous aimer. » Ce fut cette pensée doublement perfide qui la conduisit à suivre, pour rentrer chez elle, la rue qu'habitait Bernard. Elle souhaitait vraiment de le trouver sur son passage ; elle comptait bien ne point défaillir en cette rencontre, ne pas même en être émue, et cependant à peine s'était-elie engagée dans cette rue qu'elle connaissait si bien qu'elle hésita ! C'était une hésitation involontaire, une dernière trahison de son cœur î Lorsqu'elle fut arrivée au pied de la maison de madame Lecour, elle leva brusquement les yeux. Les fenêtres de l'appartement étaient trop brillamment éclairées pour que le fils et la mère y fussent seuls à causer dans le tète-à-tète de leurs ambitions déçues. « Ah ! se dit Madeleine en s'enfuvant, c'esl
ce dîner qu'ils rendent! Les dames de Saint-Sorlin sont là ! »
Et véritablement il y avait assemblée chez madame Lecour, et grande assemblée. C'était la salle à manger qui brillait de tant de lumières, et l'on dînait. Mais que Madeleine avait eu grand tort de croire que les dames de Saint-Sorlin fussent de la fête! En une si sérieuse conjoncture, madame Lecour n'aurait eu garde de réunir d'au 1res convives que les vieux serviteurs de ses beaux yeux, respectueux quinquagénaires qui, voyant ces terribles prunelles-là brûler toujours du même feu, ne se doutaient point qu'elles avaient vieilli. L'habile femme ne se connaissait pas d'amis trop dévots pour écouter avec fruit ce qu'elle avait à leur dire. La comédie s'engagea par l'assaut de tendresse accoutumée entre le fils et la mère. Le dessert était venu : les invités, doucement recueillis, espéraient bien demeurer là longtemps à causer sans se rien dire, et surtout sans penser à rien, quand un long soupir et un « pauvre Bernard ! » poussés d'une voix sourde et plaintive, les tirèrent tout d'un coup de leur béatitude. Les oreilles se dressèrent, les yeux s'ouvrirent : on vit Bernard, qui voulait parler, et le doigt de madame Lecour qui se posait sur sa bouche, tandis qu'elle-même laissait échapper un nouveau soupir. Et puis, les mains