‹ Dame FortuneChapitre 47 sur 137 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Madeleine, pendant ce temps, poursuivait sa route; mais c'en était fait de la paix et de cette fleur de joie qu'elle avait cueillie sur le front de Juliette. Elle se reprochait vainement ce retour inconsidéré de jalousie et de colère qui venait de la saisir à la vue de cette maison en fête, et qui l'eût fait fuir au bout du monde si sa raison ne l'eût arrêtée ; elle avait beau repousser les images qui pouvaient ramener le trouble dans son cœur; le passé l'enveloppait, tournoyait autour d'elle et lui rapportait ses souvenirs blessés comme un torrent qui se précipite, entraînant avec lui les fleurs de ses rives. A l'instant même où Bernard reniait son amour, elle s'y laissait encore une fois reprendre malgré elle, par la vision même de ces jours heureux qui n'étaient plus. Cruelle mémoire du cœur, la seule que rien n'efface ! Ce fut à la dernière promenade qu'elle avait faite avec Bernard et qu'ils avaient poussée jusqu'au fond des bois, que Madeleine se mit à songer.

On arrivait alors au cœur de l'été; on avait quitté Saint-Denis de grand matin, et longtemps marché sous un lourd soleil. Que de sentiers caillouteux où les petits pieds de Madeleine n'auraient pu se traîner jusqu'au bout sans le complaisant appui de son amant, qui la rendait de moitié plus légère ! Que de ruisseaux franchis en riant de le

voir s'impatienter sur l'autre bord, et en prenant tout à coup le parti de sauter dans ses bras! Tous deux s'engagèrent dans le plus épais du bois, cherchant quelque retraite bien perdue, Bernard trayant le passage à travers les hautes fougères, et ils la trouvèrent enfin sur un monticule tapissé de mousse, où ils s'assirent, muets d'abord, émus et effrayés de l'idée qu'ils étaient seuls, de l'entière liberté de leur amour au milieu de cette solitude. La sombre ramée des chênes s'étendait au-dessus de leurs tètes, lé taillis à leurs pieds dans le fond de laravine, comme un double océan de feuilles qui se soulevait et se creusait au vent, et des murmures d'oiseaux sortaient partout de ces vagues vertes. Bernard avait le premier rompu le silence. D'une voix altérée, il se mit à presser Madeleine de mille questions anxieuses et subtiles; il cherchait à se faire dire de mille façons qu'elle l'aimait, et il se plaignait de la froideur de ses réponses. Elle souriait, il se fâchait de la voir sourire ; il la conjurait d'être sérieuse quand il s'agissait pour lui de la mort ou de la vie. Il était pâle, oppressé ; jamais il n'avait eu ce feu dans les yeux, ni ce tumulte sur les lèvres. Tout à coup Madeleine le vit qui se glissait à ses genoux, qui appuyait son iront sur ses mains, puis elle les sentit inondées de larmes. Sa mère n'était point là pour le voir ni l'en-

tendre, ni lui représenter qu'il était indigne de lui de pleurer aux genoux de sa maîtresse, et, loin des yeux de son tyran, ce faible cœur éclatait enfin, 4 car on le forçait aussi depuis trop longtemps de renfermer sa jeunesse en flammes. « Je t'aime, disait-il, je ne veux plus aimer que toi, car tu es mon bon génie; les autres sont mes tentateurs. C'est par toi que je suis bon, par toi que je serais fort, et je ne puis être rien de tout cela sans toi. Je sens bien que tu es mon àme. »

Le malheureux depuis l'avait oublié.

Le docteur Desglins, qui était celui de tous ses familiers que madame Lecour choyait et caressait le plus, et qui, a l'occasion pourtant, la payait de ses soins et de son amitié en une monnaie si amère, le docteur pouvait bien se vanter de tenir la ville entière entre ses deux mains potelées; il ne dépendait que de lui de la faire vivre ou mourir. M. Desglins était universellement regardé dans Saint-Denis comme le praticien le plus habile de France et le plus bizarre personnage de toute la terre. Rien ne le distinguait pourtant de la foule

des humains ses semblables, ni des médecins ses confrères; il n'était ni bean ni laid, ni jeune ni vieux, et, bien que ses détracteurs affectassent de le prendre pour un fouet ses clients pour un sage, il n'était non plus ni l'un ni l'autre; peut-être même n'avait-il jamais été ni méchant ni bon : c'était un homme; mais un homme malin comme un singe, curieux comme une femme et possédé d'une manie véritablement originale, qui consistait en un désir immodéré de toujours voir clair dans le cœur de son prochain. Il est vrai que sa profession lui donnait pour cela de grands avantages ; mais, d'autre part, elle développait étrangement sa curiosité. Le plus petit événement qu'il ne pénétrait point d'un seul regard l'irritait outre mesure, la moindre obscurité le mettait au supplice, et, lorsqu'il ne pouvait lire couramment dans les actions des gens et dans leur âme, le médecin devenait malade.

C'est pourquoi la comédie qui s'était donnée devant lui quelques jours auparavant chez madame Lecour ne l'avait rien moins que satisfait, et, pressentant encore de ce côté un mystère et un mensonge, il en était fort animé contre Bernard et sa mère, car sa monomanie en était venue à ce point qu'il ne pouvait s'empêcher de considérer comme des ennemis personnels tous ceux qu'il

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soupçonnait de lui cacher quelque chose. Aussi ne cessait-il de se demander depuis lors qui Ton trompait dans cette affaire, et il ajoutait que ce n'était point lui. L'histoire que madame Lecour avait imaginée au dessert pouvait bien être ingénieuse et faite à souhait pour les familiers ordinaires de la maison ; la tranche n'en était pas assez bien dorée pour le très-subtil docteur. Que signifiait cette brusque rupture entre mademoiselle Marseillette et son fiancé? Que parlait-on de ruses, de détours, de précautions injurieuses qui avaient forcé Bernard à la retraite? Et qu'était-ce que le fameux contrat où l'on avait voulu l'enfermer ? Quarante mille francs de rente ! Et ces ambitieux parlaient de conditions qu'il n'avait pu accepter !... 11 pouvait y avoir des conditions qui les fissent hésiter devant cette fortune ! . . .

Le docteur en était là de ses réflexions, de ses doutes, ou plutôt de son incrédulité, quand on vint lui remettre un billet, m'ouvrit d'une main distraite. . .. la surprise faillit le faire tomber à la renverse. Certainement le docteur Desglins était un homme qui croyait à la Providence; mais enfin il y croyait plus ou moins, suivant les temps ou le cours des choses, et jamais il ne lui aurait supposé tant de pouvoir et d a-propos. Ce billet était de mademoiselle Marseillette, écrit par elle, signé de sa main!

Elle priait le docteur de se rendre auprès de sa mère , qui était souffrante.

Il sauta sur son chapeau, mit sa trousse dans sa poche, et il ne courut pas, il vola. Chemin faisant, que de pensées lui firent cortège ! Cette bonne madame Marseillette qui l'appelait si à point, il ne la connaissait que de vue, et cela pour la meilleure raison du monde, parce qu'elle n'avait jamais eu besoin de son ministère. Est-ce que Bellone se serait jamais avisée d'être malade? Quant à Madeleine, le docteur l'avait rencontrée quelquefois à des intervalles justement assez rapprochés pour n'avoir pas oublié qu'elle était jolie. Comme tous les familiers de madame Lecour, il avait su que Bernard s'était épris de cette charmante fille, et même on l'avait mis dès le premier jour dans la confidence, parce que, dès ce moment-là, il s'était arrangé pour la surprendre. Il avait, ainsi que tout le monde, entendu parler d'un merveilleux héritage que mademoiselle Marseillette venait de recevoir du ciel, comme on en reçoit un coup de foudre. C'était tout ce qu'il savait; mais il avait une si furieuse envie de savoir autre chose ! Sa curiosité se mit à marcher devant lui, comme la colonne de feu qui guida Moïse au désert : il rencontra sur sa route trois clients qui se portaient bien, qui le saluèrent et auxquels il oublia de

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